De Suite noire en Rivière blanche

VANTROYEN,JEAN-CLAUDE

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Mercredi 3 septembre 2008

Livres Polar et science-fiction

Série noire, Fleuve noir : ces collections mythiques ont leurs clones. Un hommage à la littérature populaire.

Ça commence toujours autour d’un verre. On refait le monde, on se plaint de la façon dont il va, on s’invente des projets. Souvent on oublie le lendemain. Parfois pas. Et ça donne Suite noire ou Rivière blanche.

Rivière blanche a été lancée en octobre 2004, par Jean-Marc Lofficier et Philippe Ward. La référence aux grandes collections de science-fiction et de fantastique, Anticipation et Angoisse du Fleuve noir est évidente. Le Fleuve noir coule toujours, mais ces collections se sont taries. C’est elles que les deux écrivains ont voulu ressusciter : l’esprit du roman populaire dans des maquettes de couverture rendant hommage aux collections blanche et bleue d’Anticipation et noire d’Angoisse. On y trouve le Bussy, Ligny, Rayjean, Thirion, Limat, Herault, Darnaudet…

« L’idée d’appeler la collection Rivière blanche est venue de Jean-Mac Lofficier, explique Philippe Ward. On s’est dit pourquoi ne pas reprendre une maquette que tout le monde connaît et qui rappellerait des souvenirs aux anciens. Le nom s’est imposé de lui-même. À partir du moment où la maquette était une de celle du fleuve, que l’on souhaitait publier des romans de SF populaire d’anciens auteurs du fleuve si possible, il fallait un nom qui fasse lui aussi tilt. Rivière Blanche s’est imposé de suite. »

Aujourd’hui, plus de 60 ouvrages de SF et de fantastique français, rééditions et nouveautés, et de textes étrangers. Et ça marche ? « Pour en vivre non, répond Philippe Ward. La moyenne des ventes est de 175, le best-seller est de 800 ventes. Mais pour le plaisir et la passion, oui cela marche. Pour un public formé des anciens lecteurs du Fleuve noir, et de tous ceux qui aiment la SF dite populaire. »

Gallimard publie toujours la collection Série noire. Mais ce n’est plus vraiment de la littérature populaire de poche. La Série noire se travaille aujourd’hui en grand format, et ce n’est plus la même chose. « Le contenu du bouquin n’est plus le même, dit Jean-Bernard Pouy dans un entretien poste sur le site evene.fr : le désir de littérature “hard boiled”, rapide, en prise avec son temps, n’existe plus. » Ces Séries noires d’antan, Pouy a voulu leur rendre hommage en créant la collection Suite noire aux éditions La Branche, en 2006. « C’est vraiment un plaisir, il n’y a pas de calcul. Le plaisir de faire durer cette collection, de l’objet cartonné, de travailler avec les copains. »

Denses, drus, trash

Pouy s’est fixé des contraintes. Suite noire reprend la mythique couverture cartonnée, sans photo ni quatrième de couverture. Elle conserve le noir mais n’utilise pas le jaune, le laissant à son aînée : toutes les autres couleurs sont permises. Des récits courts, cent pages au maximum, denses, drus, trash, réalistes avec des rappels de l’histoire immédiate. Les auteurs ? Tous ceux qui, un jour, ont eu l’honneur d’être publiés en Série noire. Les titres ? Des références à ceux de la Série noire.

Les numéros 23 et 24 numéros viennent de sortir. Dans l’écurie, Daeninckx, Villard, Raynal, Pouy lui-même, Topin, Oppel, Bartelt, Pelletier, Slocombe, Mizio, Mosconi… Et ça marche ? « Très bien, répond Laura Lugand, aux éditions La Branche. Comme nous effectuons un bilan annuel, je n’ai aucun chiffre précis à vous donner mais les résultats varient beaucoup selon les auteurs et leur notoriété. Ainsi, le Daeninckx, le Pouy et le Bartelt marchent très bien. Cependant, nous sommes encore une petite collection et beaucoup reste à faire même si notre notoriété grandit à chaque parution. »

Tant mieux. La littérature populaire a besoin, Suite noire ou Rivière blanche, de ces petits cafés noirs qu’on déguste cul sec, avec tellement de plaisir.

www.riviereblanche.com

www.editionslabranche.com

La société trash de Fonteneau

Pascale Fonteneau est Française mais elle vit à Bruxelles depuis si longtemps qu’on en vient à croire que c’est depuis toujours. Et elle écrit. Du polar. Dont cet excellent 1275 ares en Suite noire. Comme tous les auteurs de cette collection, elle s’est pliée aux contraintes : un roman court et dense, un titre qui joue avec celui de Jim Thompson, 1275 âmes, un univers ancré dans la vie quotidienne.

C’est bien le cas de ce triste héros. Il est bien content de quitter, pour un temps, sa femme : à moi la belle vie. Mmmouais ! En guise de paradis, c’est plutôt une descente aux enfers que le narrateur va s’offrir. Piégé, le mec. Dans les 1.275 ares qui font la surface de son désastreux itinéraire. Dans les murs de son appart dans un immeuble géré par l’immonde Zem-stein. Dans les entrelacs tissés par les Bernard, Tcheck, Catherine, Zemstein évidemment. Pas d’échappatoire. Jamais.

Pascale Fonteneau s’amuse, c’est évident. Nous aussi. Avec un léger malaise au fond de l’estomac. C’est que la vie peut être chienne, quand même.

La réalité truquée de Dick

Tout ou presque Philip K. Dick est disponible en français. Ses romans et nouvelles de science-fiction, ses romans mainstream. Reste sa correspondance, ses essais et sa monumentale Exégèse. Dick est apprécié en francophonie, ses livres se vendent. Et pourtant, aucune anthologie d’hommage à l’écrivain américain mort en 1981 n’avait encore été réalisée. C’est maintenant chose faite grâce à Richard Comballot et Rivière blanche.

D’excellents auteurs ont joué le jeu : Mauméjean, Lecigne, Hubert, Stolze, Walther, Canal, Queyssi, Bellagamba, Curval, Vernay, Barbéri, Heliot et notre Belge Alain Dartevelle, avec deux textes très réussis. Dartevelle est un enfant de Dick, ses deux nouvelles traduisent l’influence profonde que l’écrivain a exercée sur lui. Comme sur les auteurs français en général d’ailleurs.

Les réalités truquées, les univers divergents, les pièges du réel et le réel du rêve, la recherche de l’identité, le monde en tant que rêve et chacun en tant que monde… Les 14 nouvelles de cette anthologie parcourent toutes ces questions avec talent et humour.