DECES A CALCUTTA DU CINEASTE INDIEN SATYAJIT RAY LE VOLEUR D'INSTANTS ENTRE ORIENT ET OCCIDENT
WYNANTS,JEAN-MARIE
Page 10
Vendredi 24 avril 1992
Décès à Calcutta du cinéaste indien Satyajit Ray
Le voleur d'instants
entre Orient et Occident
Satyajit Ray venait de recevoir un Oscar d'honneur à Hollywood et deux des plus hautes distinctions indiennes pour son dernier film «Agantuk».
Le cinéaste indien Satyajit Ray, réalisateur du «Salon de musique», est mort jeudi à Calcutta, à l'âge de 70 ans. Souffrant de graves problèmes respiratoires et cardiaques, il avait été admis à l'hopital Belle Vue de Calcutta, le 29 janvier dernier.
Le gouvernement du Bengale a décrété une journée de deuil pour vendredi et annoncé que le drapeau national resterait en berne au cours des trois prochains jours en hommage au réalisateur qui avait tourné la totalité de ses films, à une exception près, «Les joueurs d'échecs», dans la langue de sa région natale.
UN MA ITRE ARTISAN
DU CINÉMA MONDIAL
Pour tous les cinéphiles, Satyajit Ray était le plus grand cinéaste indien contemporain. Ses films étaient pourtant le plus souvent confinés au circuit des ciné-clubs, ayant généralement du mal à être distribués. Ray était en effet, aux côtés de personnalités aussi fortes, originales et fidèles à leurs racines que Kurosawa, Bergman ou Fellini, un des grands artisans du cinéma mondial. Une qualité qui n'allait pas nécessairement de pair avec les impératifs commerciaux des grands distributeurs.
Né en 1921 au Bengale dans une famille d'aristocrates, il avait deux ans quand son père, écrivain, peintre et photographe, mourut. Après des études économiques à Calcutta, Satyajit Ray allait étudier les arts graphiques de 1940 à 1942 sous la férule du prix Nobel Rabindranath Tagore (auquel il allait consacrer un film en 1961). Il travaillait ensuite comme maquettiste dans la publicité avant de créer en 1947 le premier ciné-club indien. La découverte du «Voleur de bicyclette» de Vittorio de Sica fut une de ses grandes révélations. Je sus que si jamais je pouvais réaliser «Pather Panchali» dont je couvais l'idée depuis longtemps, je le ferais de la même manière, me servant d'emplacements naturels et d'acteurs inconnus, déclarait-il récemment.
En 1950, sa rencontre avec Jean Renoir, qui l'encourageait à passer derrière la caméra, allait le pousser à sauter définitivement le pas. Deux ans plus tard, Ray commençait le tournage de «Pather Panchali» qu'il n'allait terminer qu'en 1955 en butte à des difficultés financières. En 1956, ce film recevait le prix du Meilleur document humain à Cannes, suivi en 1957 du Lion d'or à Venise pour «Aparajito», second volet d'une trilogie qui se termina en 1959 avec «Apur Sansar».
C'est toutefois en 1958 que le réalisateur indien se faisait vraiment connaître avec «Le salon de musique», véritable chef-d'oeuvre, entré depuis dans l'histoire du cinéma. Dans ce film sur la fin tragique d'une époque et d'un homme, Ray mettait toutes ses qualités d'humanisme, de sensibilité et de sobriété. Il montrait aussi son amour de la musique qui allait apparaître par la suite dans tous ses films, le cinéaste se doublant d'un compositeur de talent. Il réalisait même deux films musicaux pour enfants, démontrant également ses dons pour la comédie.
Dans ses autres films, il montra quasiment tous les aspects de l'Inde, sans jamais vouloir s'immiscer dans les problèmes politiques de l'époque contemporaine. Je ne suis pas un militant, affirmait-il. Il aborda néammoins les thèmes de la superstition, du dogmatisme, de l'émancipation féminine, de la famine, de la perte des racines et de l'agonie des traditions dans l'Inde moderne, brossant un portrait surprenant de l'Inde d'hier et d'aujourd'hui, tout en réalisant une oeuvre à la croisée de l'Orient et de l'Occident.
À propos de sa manière de travailler, le grand acteur indien Victor Banerjee qui avait tourné avec lui dans trois films dont «Les joueurs d'échecs», déclarait au «Soir» en 1985: Sur un plateau, Ray n'est pas flamboyant. Il s'isole et pense chaque plan. Puis, il vient vers nous, acteurs, et il lit le texte de la manière dont il voudrait qu'il soit joué. Il prépare tout si longuement qu'il ne tourne souvent qu'une seule prise d'une scène. Il ne prend même pas une prise de sécurité. Il capte une atmosphère et ne veut pas la briser par une deuxième tentative. C'est un voleur d'instants.
UNE AVALANCHE
DE RÉCOMPENSES
Bon nombre des 27 films qu'il tourna, en quarante années d'activités lui valurent divers prix, notamment à Berlin où il reçut par trois fois un Ours d'Argent et une fois le Prix spécial du Festival. En 1989, au cours d'un voyage en Inde, le président Mitterrand le décorait de la Légion d'Honneur. En février 1992, il recevait le 7e prix Akira Kurosawa, récompensant une oeuvre entière. En mars, au cours d'une cérémonie pathétique, le cinéaste cloué sur son lit de souffrance avait également reçu un Oscar d'honneur pour l'ensemble de son oeuvre. L'apparition de ce géant, abattu par la maladie dans une chambre de Calcutta, sur l'écran géant de la cérémonie Hollywoodienne avait alors quelque chose d'indécent et de salutaire à la fois. Un peu comme un dernier pied de nez tragique de cet homme hors du commun au monde du show-business et des paillettes qui l'avait courtisé à une certaine époque et semblait se repentir de n'avoir pas su le célébrer à sa juste valeur.
Fin 1991, un bel ouvrage intitulé «Satyajit Ray, 70 ans» rendait hommage au cinéaste. Illustré de 70 photographies de Nemai Gosh, qui fut son photographe de plateau attitré, l'ouvrage réalisé par Alok Nandi contenait également des témoignages admiratifs d'Antonioni, John Huston, Kurosawa, Polanski, Coppola, etc. En mars 1993, La Maison du Spectacle-La Bellone présentera une exposition exceptionnelle prévue de longue date et mise sur pied par le même Alok Nandi. On devrait y découvrir des photographies, dessins, peintures, textes et caricatures du célèbre cinéaste, démontrant qu'il fut un artiste aux talents multiples et trop souvent méconnus. L'exposition sera accompagnée de nombreuses photographies de Henri Cartier-Bresson, qui influencèrent grandement le réalisateur qui déclarait au directeur photo de son premier film: Voilà la texture lumineuse que je veux.
Un hommage qui ne se voulait nullement posthume mais qui prendra sans nul doute, une dimension plus émouvante encore suite à la disparition de ce géant du 7e art.
JEAN-MARIE WYNANTS
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