DEHAENE: SUR LES REMEDES DU G7 APPLIQUES A LA BELGIQUE

LEFEVRE,PIERRE

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Lundi 12 juillet 1993

Jean-Luc

Dehaene

Sur les remèdes

du G7 appliqués

à la Belgique.

Vous sortez du sommet des sept principaux pays industrialisés de Tokyo. Celui-ci préconise une série de réformes structurelles pour l'emploi qui pourraient bouleverser notre paysage social. Dans quelle mesure cela peut-il concerner la Belgique?

- Le sommet de Tokyo a d'abord confirmé une analyse que l'Europe avait faite à Copenhague, en mettant l'accent sur le fait qu'un certain nombre de conditions environnantes devaient être réalisées: une meilleure stabilité monétaire et une ouverture plus grande des marchés. Il a surtout souligné et confirmé pour nous, Européens, que l'identité entre croissance de l'économie et croissance de l'emploi n'est plus valable aujourd'hui. C'est un des problèmes majeurs avec lesquels l'Europe, et la Belgique dans l'Europe, sont actuellement confrontées.

Il n'y a pas de solution toute faite à cela. Nous passons plus rapidement que nous le croyons d'une société industrielle vers une société post-industrielle où l'emploi va en diminuant dans le secteur industriel. Le phénomène est en cours depuis dix à vingt ans en Europe. Comme cela s'est fait dans le temps avec l'agriculture, il faudra créer de l'emploi dans d'autres secteurs: les services, le soin des personnes, le temps libre, etc. Je suis persuadé que notre réglementation du travail, notre marché de l'emploi sont encore beaucoup trop déterminés par des règles qui datent de la période industrielle. Il faudra y introduire d'autres éléments, plus de flexibilité.

La Belgique est considérée comme un des pays où les charges salariales sont les plus lourdes. Comment y introduire cette flexibilité?

- C'est tout le problème du coût de l'emploi. Nous avons une sécurité sociale grandement financée par un impôt sur l'emploi, qui en outre est supportée quasi exclusivement par la production intérieure. Il faudra rechercher d'autres moyens de financement, pesant moins sur la production et sur l'emploi, avec des glissements par exemple vers un financement par l'impôt indirect. Mais cela pose toute la problématique de la position concurrentielle vis-à-vis de l'extérieur, de l'harmonisation fiscale à l'intérieur de l'Europe, des répercussions sur le coût de la vie et sur les salaires. Il faut donc s'y attaquer prudemment pour ne pas compromettre d'autres efforts.

Ne pas se recroqueviller

en position de défense

Pensez-vous que ce soit politiquement possible en Belgique?

- Je plaide pour qu'on ne se recroqueville pas comme des hérissons, en boules pleines de piques, en position de défense, ou dans une guerre de tranchées où personne ne bouge. On doit être conscient qu'on est devant un problème réel. Une attitude purement défensive, que ce soit le protectionnisme ou le refus de changer quoi que ce soit à l'acquis, nous mènerait tout droit à l'impasse. Il nous faut une discussion ouverte là-dessus, au niveau politique et à celui des partenaires sociaux, il faut que l'on recherche ensemble les moyens d'en sortir.

Il faut aller voir ce qui fait que d'autres régions ont une création d'emplois plus souple, comme aux États-Unis ou au Japon, mais en évitant de perdre ce qui est une caractéristique essentielle de l'économie européenne, sa dimension, sa correction sociale qu'a très bien décrite Michel Albert dans «Capitalisme contre capitalisme».

La façon dont l'économie européenne est structurée a un effet de plus en plus asocial par l'augmentation du chômage et l'exclusion sociale, notamment des jeunes. L'emploi reste le facteur essentiel d'intégration sociale. Mais une approche purement monétaire et certaines formes de rétablissement de la position concurrentielle de nos entreprises peuvent aussi mener au démantèlement complet de cette correction sociale.

Ne serait-ce pas plus facile avec un gouvernement de centre-droit?

- Ce que la droite, plus particulièrement en Flandre, propose, c'est précisément une approche où l'on ne voit que la position concurrentielle et l'assainissement budgétaire et qui risque de nous mener tout droit à une économie duale du type américain, qui ne correspond pas du tout aux besoins de l'Europe. Cela doit parfaitement pouvoir se faire avec un gouvernement comme celui que nous avons, mais à condition qu'on ne se retranche pas dans une position purement défensive.

Pensez-vous que les syndicats sont prêts à jouer le jeu?

- Je l'espère. Je dois bien constater qu'aussi bien syndicats que patrons ont tendance à se replier dans leurs tranchées. Par contre la façon dont le dialogue s'est amorcé dans la conférence de l'emploi est un premier signe positif. J'espère qu'à la rentrée, il y aura moyen de créer un dialogue et une concertation réelle, sans tabous et a priori, pour chercher ensemble les réformes de structures permettant de recréer de l'emploi, tout en maintenant notre système social, mais en le rendant compatible avec nos finances publiques.

Votre participation au sommet de Tokyo et le travail qui s'y est fait vous faciliteront-ils la tâche?

- La discussion au G7 a été importante parce qu'elle confirme l'analyse que nous avions à Copenhague. Elle nous renforce, en tant que présidence européenne, dans notre volonté prioritaire de nous attaquer à cette problématique, plus particulièrement par la méthode du livre blanc demandé à la Commission. L'initiative du président Clinton d'organiser une conférence G7 sur cette problématique est aussi importante. J'espère qu'elle pourra se tenir à un moment où nous pourrons tester certaines des idées avancées dans la préparation du livre blanc, et que nous pourrons aussi intégrer dans le livre blanc un certain nombre d'éléments qui viendront de là. Une réflexion a démarré au niveau international, européen et G7. Il faut la mener jusqu'au bout.

Age de la pension,

temps de travail:

plus souples

En raison du vieillissement de la population et du poids des inactifs, le G7 envisage par exemple dans ses recommandations le recul de l'âge de la retraite...

- Déjà comme ministre des Affaires sociales, j'ai publié une note de politique générale sur le défi démographique devant lequel se trouve la sécurité sociale. À terme, la tendance devra aller vers une flexibilité de l'âge de la pension. Nous venons maintenant d'introduire un élément avec la prépension à mi-temps, mais cette flexibilité devra aussi porter sur l'âge limite de la pension, qu'il faudra éventuellement reculer pour maintenir une relation supportable entre actifs et inactifs.

Cela veut dire que dans un certain temps, on pourra, après 65 ans, vivre en partie de son travail et en partie d'une pension?

- Je crois que cela correspond au souhait d'un certain nombre de gens qui sont âgés de plus de 65 ans. En raison du nouvel équilibre entre les moins et les plus de 65 ans, nous devrons introduire d'autres équilibres à divers niveaux de la société. Le fait que nous avons laissé tomber la limite d'âge de 65 ans pour les mandataires politiques lors du dernier congrès du CVP est un de ces éléments. Il est inacceptable que près d'un quart de la population, et davantage en termes électoraux, ne soit plus représenté.

Dans un tel contexte, la réduction généralisée du temps de travail est-elle encore d'actualité?

- C'est probablement un des éléments qui seront mis sur la table. Personnellement, je crois qu'il faut rechercher des moyens de redistribution du temps de travail qui soient plus souples que des mesures linéaires. Celles-ci s'apparentent trop à la société industrielle. La société post-industrielle demande des approches beaucoup plus souples, beaucoup moins uniformes, d'après les différents secteurs et les différentes entreprises.

Soins de santé:

responsabiliser les acteurs

Pour le G7, du fait notamment du vieillissement de la population et des progrès technologiques de la médecine, la charge des soins de santé devient démesurée...

- C'est en effet au niveau du système des soins de santé que se trouve le défi majeur. Je me suis réjoui de voir le rapport des ministres des Finances du G7 préconiser une technique que je défendais déjà comme ministre des Affaires sociales, la technique des enveloppes, où l'on responsabilise tous les acteurs du système social en les confrontant aux limites budgétaires.

Nous sommes maintenant beaucoup trop dans un système de chèques en blanc où l'on ne contrôle pas suffisamment les dépenses et où les gens ne sont pas confrontés aux coûts. C'est la raison pour laquelle nous avons introduit un système d'enveloppes au niveau des hôpitaux. Nous commençons à l'introduire également dans la biologie clinique. Nous devrons le faire dans l'imagerie médicale. Il faudra probablement intégrer dans la consultation de base un certain nombre d'actes techniques courants de sorte que tous les acteurs soient beaucoup plus confrontés au problème des coûts.

Voyons plutôt

nos handicaps

L'ouverture des marchés préconisée par le G7 ne signifie-t-elle pas aussi l'ouverture à la concurrence des produits fabriqués là où l'on pratique le dumping social?

- D'une part, il faudra introduire certaines clauses, en matière d'environnement et en matière sociale, dans les traités et dans les accords. Mais, d'autre part, c'est une erreur fondamentale de croire que l'Europe ou les États-Unis vont se sauver en fermant leurs frontières. Il y a une dynamique qui, à terme, nous obligera à nous adapter dans certains secteurs, à augmenter notre productivité dans le secteur industriel, à redistribuer autrement le travail à travers le monde.

Mais si l'on peut voir un danger dans ce qui se passe en Asie, on peut aussi y voir un marché nouveau auquel nous pouvons nous adresser avec des produits dans lesquels nous sommes forts. Je crois beaucoup plus en cette dynamique-là, dans la concurrence que dans une dynamique de retranchement dans une forteresse européenne qui tiendra peut-être quelques années, mais prendra en même temps du retard.

Voyons plutôt nos handicaps que le danger chez les autres. Un de ces handicaps est que nos moyens en matière de recherche sont beaucoup trop dispersés. Nous devons beaucoup plus les coordonner au niveau européen et les orienter vers les secteurs nouveaux, ceux de l'imagerie par exemple. Je suis persuadé, avec Jacques Delors, que l'information tridimensionnelle, réunissant le son, l'image et le texte, créera une nouvelle révolution qui influencera fortement notre façon de vivre et de travailler et à laquelle nous devons nous préparer.

Un enseignement créatif

Avons-nous des moyens de lutter contre la concurrence sociale déloyale de certains pays?

- À mesure que ces pays avancent économiquement, et cela se voit déjà en Asie, il y a sur place une exigence croissante de protection sociale. La différence se réduira, comme ce fut déjà le cas avec le Japon. Nous pouvons y pousser en introduisant certaines clauses sociales et touchant à l'environnement dans les traités internationaux de commerce.

Autre remède préconisé à Tokyo: un effort dans l'enseignement. La Belgique y consacre de gros budgets et présente néanmoins un taux d'échecs scolaires record. Que proposez-vous?

- C'est un problème fort complexe, mais qui est à la base de beaucoup de choses. Nous avons un enseignement qui, lui aussi, est encore fort inspiré par la société industrielle. Nous devrons le repenser en fonction des qualités que devront avoir les citoyens de demain dans une société beaucoup plus flexible, où les carrières seront beaucoup plus flexibles. Il faut encourager davantage la créativité alors que l'enseignement crée souvent aujourd'hui un moule qui limite cette créativité. Une grosse responsabilité incombe à cet égard aux communautés. Et là aussi, nous sommes confrontés à un problème de financement.

Asie: ne pas rater le train

N'avez-vous pas eu l'impression à Tokyo qu'on assistait à une inclinaison américaine vers l'Asie, à une nouvelle love story entre les États-Unis et le Japon, laissant l'Europe en arrière de la main?

- L'Amérique a un côté Pacifique et elle voit l'expansion, le dynamisme qui opèrent du côté Pacifique, les nouveaux marchés qui s'ouvrent dans les nouveaux pays industrialisés d'Asie. Ses positions stratégiques dans la région lui donnent bien entendu un atout. D'où l'importance pour l'Europe d'avoir une tête de pont en Asie. L'initiative que nous avons prise lors du contact bilatéral entre la CEE et le Japon, de poser notre candidature comme observateurs dans l'organisation économique du Pacifique - nous pouvons difficilement en devenir membre - vise à y avoir nos ancrages et à ne pas rater le train.

Bill et Boris

Vous avez côtoyé Bill Clinton de près. Quelle impression vous a-t-il faite?

- Comme beaucoup d'Américains, c'est un homme très ouvert, très facile d'accès, qui utilise d'emblée votre prénom, comme si l'on se connaissait depuis longtemps, et avec lequel on se sent tout de suite à l'aise. Il n'a pas essayé de peser sur la réunion en disant: ici, c'est moi le chef. Il s'est plutôt comporté comme l'égal des autres. Il a essayé de s'intégrer dans un groupe où il était nouveau.

Est-il l'homme du leadership occidental?

- Il a une approche plus directe que Bush ou que Reagan avec les différents leaders. Mais on ne pourra juger de son impact qu'avec le temps.

Et Boris Eltsine?

- Du fait de la langue sans doute et d'un contact personnel moins facile, la présence de Eltsine à la réunion du G7+1 était beaucoup plus imposante. Il a été interrogé de façon assez critique et même dure par les partenaires du G7, et il a répondu avec dignité, voulant faire respecter son pays comme une grande puissance. Je ne suis pas sûr que ce qu'il a sous les pieds soit aussi solide que l'impression qu'il donne, mais comme personnalité, il en impose dans une réunion.

Pensez-vous qu'il puisse réussir son pari?

- Lui-même en est convaincu et les signes que nous avons indiquent qu'après le référendum, il a un impact plus grand sur le cours des choses. Sur le plan économique, les réformes commencent à porter certains fruits. Une économie de marché commence à se créer et on a observé au G7 que certains indicateurs deviennent plus positifs. Pour consolider la situation, il doit réussir sa réforme de la Constitution et les élections qui suivront, mais la tendance de certaines républiques à demander plus d'autonomie risque d'aboutir à un certain émiettement.

A-t-il donné des gages et un calendrier?

- Les perspectives qu'il a tracées en matière de réforme constitutionnelle, de libéralisation des prix ou à propos de ses rapports avec la Banque nationale montrent qu'il est conscient qu'il devra passer par là s'il veut être intégré dans le Gatt et être reconnu comme une puissance économique à part entière. Il nous a dit que le vote sur la Constitution se ferait dans le courant du mois de juillet et qu'il espérait avoir des élections dans le courant d'octobre.

Propos recueillis, à Tokyo, par

PIERRE LEFÈVRE