DES BOUQUETS BIENTOT EN BELGIQUE

LETIST,FERNAND

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Vendredi 5 avril 1996

Des bouquets bientôt en Belgique

Certains soirs, on fulmine. Assis face à son petit écran désolant, on en est à son dixième zapping frénétique dans la trentaine de programmes proposés simultanément. Qui une émission de divertissement étrangement calquée sur celle servie par la chaîne concurrente. Qui un film à l'attrait sévèrement émoussé par les rediffusions. Qui un reportage sur un sujet dans l'air du temps que d'autres télés ont déjà examiné sous tous les angles. Qui un match de foot ou du sport en continu,... encore faut-il être un fondu de l'effort physique pour s'y arrêter. L'uniformisation d'une offre standardisée transforme parfois en bédouin du désert télé le plus conciliant des zappeurs. Sans compter les désagréments techniques tels que le « chevauchement de chaînes» ou la pernicieuse influence de la météo sur la réception des images...

Marre ! M'en vais l'empoigner et te la pulvériser sur le trottoir, cette infâme ! Stoooop ! On se calme, rien n'est perdu, paraît-il. Continuez à ronger votre télécommande pendant quelques mois et, tel Zorro surgissant de la nuit audiovisuelle, le numérique viendra vous réconcilier avec votre petit écran. Le quoi ? Le nu-mé-ri-que, ce nouveau mode de transmission des images par conversion des signaux audio et vidéo en données binaires, avec une qualité du son (nicam) et de l'image optimale.

Mieux : par «compression» de son codage évitant les infos redondantes, le numérique occupe moins de place sur un canal de diffusion. Là où la bonne vieille transmission analogique en vigueur depuis des décennies nécessite pour le transport de ses données tout un canal, la transmission numérique (comprimée) n'occuperait qu'un huitième de celui-ci. D'où l'actuelle équation à la mode : un canal analogique égale huit chaînes numériques. Un indice multiplicateur qui aurait la vertu d'élargir fortement l'horizon du paysage audiovisuel, en Belgique comme ailleurs.

Dès le 27 avril prochain, la France découvrira la télévision numérique grâce au « bouquet» de chaînes lancé et commercialisé par Canal +. Sous le label Canalsatellite, ce bouquet rassemble

Eurosport, Planète, Canal J, Canal Jimmy, MCM, TMC, Paris Première, Cinécinéma et Cinécinéfil... que les téléspectateurs français, dûment équipés d'un décodeur-décompresseur (loué ou acheté), pourront recevoir par satellite ou par le câble. Attention : il va de soi que l'ami numérique n'est pas un miraculeux messie désintéressé annoncé par la religion cathodique mais bien un mercenaire n'offrant ses services que contre rétribution, sous forme d'abonnement.

L'OFFRE BELGE

EN GRANDE NÉGOCIATION

En Belgique se prépare aussi la naissance, prévue pour fin 96-début 97, d'une offre de chaînes numériques en «bouquet», également ficelée par les soins de Canal + («Le Soir» du 4 mars 96). Pour voir quoi et à quel prix (pour le comment, voir article ci-dessous) ? Si les négociations avec les télédistributeurs belges aboutissent, confesse Patrick Blocry, directeur du marketing et de la communication, Canal + Belgique proposera bientôt un bouquet de huit chaînes numériques belges installé sur un canal pris sur le câble. Ce «bouquet» comprendrait : en 1) Canal + Belgique, évidemment; en 2 et 3) des versions multiplexées de Canal (agencement des horaires et des grilles de programmes différent); en 4) la RTBF version numérique; en 5) la chaîne publique y diffuserait 21 ou y amortirait ses productions propres; en 6) Filmnet, si la chaîne à péage flamande veut diffuser son signal en Communauté française; en 7) un «Electronic program guide», assistance électronique pour s'informer sur les programmes; 8) une «chaîne civique » à créer (piste privilégiée), qui reprendrait les programmes des télévisions communautaires voire des débats parlementaires.

Et c'est tout ? Ce ne sera effectivement pas suffisamment attractif, poursuit l'homme de marketing, pour toucher le plus large public. On accentuera donc l'attractivité en ajoutant à cette offre «basique» un grand nombre de chaînes thématiques du bouquet «Canalsatellite» français (la chaîne pour enfants «Canal J», la chaîne du documentaire «Planète », etc). Ceux qui voudront accéder à cette nouvelle offre de chaînes devront payer un abonnement et se munir d'un décodeur.

IL FAUDRA PAYER

POUR VOIR

Les formules payantes seront variables. Canal + continuera d'exister en tant que tel. Le téléspectateur pourra s'abonner à la chaîne cryptée sans s'abonner au nouveau bouquet numérique. S'abonner aux deux ou ne payer que pour l'éventail de nouvelles chaînes. L'abonnement au bouquet devrait osciller entre un tarif préférentiel pour les abonnés de Canal + de 1.000 F à un abonnement de 1.500 F pour les autres téléspectateurs.

Dans un second temps, les promoteurs du numérique indiquent qu'au-delà d'un choix de programmes (payants) élargi, ce sera la porte ouverte à de nouveaux services interactifs qui apparaîtront dans la foulée. Tels qu'une chaîne informatique dont les passionnés téléchargeront les logiciels, des chaînes de vidéo à la demande et de films de cinéma très récents payables à la séance, des chaînes de matches de foot... Dans tous les cas, il faudra payer pour voir tout ou partie (pay per view). Par abonnement, avec la carte bancaire à insérer dans le décodeur ou avec un système de crédit symbolisé par des jetons...

En prévision de ce développement de l'offre numérique, Canal + Belgique fourbit ses armes en négociant avec les télédistributeurs belges souhaitant embarquer dans l'aventure en ordre cohérent. Ceux-ci voient dans cette augmentation de leur offre de programmes une nouvelle source complémentaire de financement de nature à amortir la modernisation de leurs réseaux mais aussi un moyen efficace d'anesthésier l'offre de chaînes numériques par satellite qui, si elles ne sont pas proposées aux abonnés par les télédistributeurs, seront captables via une antenne parabolique.

En Flandre également, s'orchestrent de grandes manoeuvres, plus avancées que du côté francophone. Le projet «Filmnet/ Multichoice» aurait trouvé un terrain d'entente avec Intermixt, l'association qui regroupe les intercommunales mixtes flamandes de télédistribution. Courant 96 - au plus tôt -, une cinquantaine de chaînes numériques devraient fleurir en bouquets dans les petits écrans flamands.

JUNGLE AUDIOVISUELLE

POUR TARZAN-ZAPPEUR ?

Alors, va-t-on réellement vers une luxuriante jungle de plus de deux cents nouvelles chaînes à l'horizon 2000 ? Patrick Blocry met quelques bémols à cette prédiction dont les médias font leurs choux gras. C'est un calcul mathématique un peu trop rapide, explique-t-il. En avançant en Belgique le chiffre de l'arrivée de plus de deux cents chaînes de télévision, on tient un raisonnement à l'envers en se disant que sur un canal diffusant actuellement une chaîne analogique traditionnelle (RTBF, TF 1, France 2, etc), il sera possible d'en faire passer huit thématiques en numérique. En estimant que chaque télédistributeur belge propose en moyenne et en analogique environ trente chaînes à ses abonnés et que le multiplicateur idéal est huit, on en conclut qu'il y a possibilité chez nous de recevoir 240 chaînes numériques dans un proche avenir sans modification technique des réseaux existants. En théorie, c'est possible. En pratique, de manière plus réaliste, un télédistributeur performant proposant actuellement 35 chaînes « analogiques» sacrifiera trois canaux au transport de chaînes numériques. Mais, à eux trois, ces canaux pourront véhiculer jusqu'à 24 chaînes. Le plus simplement du monde, il aura fait passer son offre de 35 à 56 chaînes.

Ainsi cohabiteront sur un même réseau des chaînes « analogiques» et des chaînes «numériques». Progressivement la diffusion numérique prendra le pas sur l'analogique mais la transition sera très douce. Si on se projette en 2030, poursuit Blocry, les 240 canaux disponibles en Communauté française seront-ils occupés ? Je n'en mettrais pas ma main au feu.

CHERCHE PROGRAMMES

DÉSESPÉRÉMENT

En effet, l'évolution vers le numérique aura un impact énorme sur le marché audiovisuel, ses équilibres ainsi que ses ordres de valeurs. On va passer d'un modèle audiovisuel où les canaux étaient chers et limités en nombre à un système dans lequel le nombre de canaux sera très grand et où les programmes pour remplir tous ces canaux vont valoir de plus en plus cher, estime Patrick Blocry. De fait, il risque d'y avoir rapidement pénurie de programmesnouveaux.

Bienheureux, dès lors, les détenteurs de catalogues de films et d'émissions, mais aussi les maisons de production qui sauront faire exploser leurs offres de programmes spécialisés pour le numérique. Notre poste de télévision devrait bientôt ressembler à une librairie aux présentoirs chargés de magazines payants et spécialisés. Du porno au télé-achat, du culturel à l'animalier, du policier au sport moteur, de la musique au cinéma, sans oublier les jeux... Pour sûr, l'eldorado numérique ouvre des perspectives (à la créativité comme à la médiocrité) et l'offre initiée par Canal + ne devrait pas rester longtemps sans concurrente directe (pourquoi pas des bouquets de programmes que pourraient composer ensemble TF 1 et France Télévision ?). Et tout ce qui n'est pas proposé sur le câble, faute d'accord avec les télédistributeurs, par exemple, pourra toujours être disponible sur satellite. D'où l'arrivée attendue de bouquets numériques diffusés depuis d'autres pays européens, voire depuis les quatre coins du monde. En théorie du moins...

FERNAND LETIST