Des journaux francophones en mutation

LAPORTE,CHRISTIAN

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Jeudi 22 février 2001

Des journaux francophones en mutation CHRISTIAN LAPORTE

Avec la disparition probable du «Matin», le paysage de la presse quotidienne francophone ressemblera de plus en plus furieusement à une peau de chagrin. Et les directeurs des groupes de presse n'auront que leurs yeux pour pleurer. Car l'évolution est loin d'être terminée: les Belges francophones, qu'ils soient Wallons ou Bruxellois, snobent toujours plus l'écrit au quotidien.

Il y a vingt-neuf ans, lors de la mémorable série de la RTB consacrée à la radioscopie de la presse belge, feu Marthe Dumon, Jean-Jacques Jespers et René Campé avaient encore pu accueillir quatorze organes ou titres wallons ou bruxellois sur antenne. Aujourd'hui, ils ne seraient plus que sept et plusieurs d'entre eux n'ont plus la mainmise sur l'ensemble de leur produit. La Flandre a globalement conservé ses titres mais elle a également connu des mégaregroupements. Et si le «Vooruit» et la «Volksgazet» socialistes ont laissé la place au «Morgen» progressiste et si le syndicalo-chrétien «Volk» a fini par être avalé par la VUM («Standaard»), les journaux engagés francophones ont, eux, définitivement jeté l'éponge. Il n'y a plus de quotidien socialiste mais pas davantage de «Drapeau rouge» communiste ou de «Cité» chère au Mouvement ouvrier chrétien. Cependant, faut-il encore raisonner en termes quantitatifs et sortir la complainte, ô combien respectable, qu'un titre en moins tue un peu plus la démocratie? Benoît Grevisse, chercheur à l'Observatoire du récit médiatique de l'UCL, ne le pense pas. Et aurait même tendance à louer la configuration actuelle car elle s'inscrit, enfin, dans une perspective européenne. Et pour autant qu'elle garantisse l'existence de valeurs pluralistes.

Les groupes de presse francophone sont longtemps restés ancrés sur leurs bastions. Tout récemment, Rossel a débarqué dans le nord de la France (NDLR: dans le capital de «La Voix du Nord») et la Vlaamse Uitgeversmaatschappij à Namur (NDLR: dans celui du groupe «Vers l'Avenir») . Mais bien avant déjà, en Flandre, on avait non seulement franchi les barrières idéologiques - le groupe Hoste a marié le «Laatste Nieuws» et le «Morgen» mais des groupes comme Roularta sont en Bourse ou pleinement engagés dans le multimédia comme la VUM... L'analyste tempère toutefois son propos: la presse flamande, par son dynamisme, ses audaces - à la fois de fond et de forme - a déjà franchi une étape supplémentaire. Alors que le «Standaard», par exemple, ambitionne de passer de 80.000 à 100.000 exemplaires en... quatre ans - c'est en tout cas l'ambition de l'administrateur délégué de la VUM, Jo van Croonenborch - pour l'heure, seules la «DH» et «l'Echo» progressent du côté francophone. S'il est trop tôt pour tirer les conclusions de la nouvelle formule du «Soir», «La Libre» fait encore du surplace dans les ventes, malgré un succès d'estime réel. Globalement, du côté francophone, les tirages ne cessent ainsi de s'effriter. Pour de nombreux observateurs, l'erreur des francophones fut de trop sacraliser leur presse. On a longtemps hésité à bousculer les structures. Aujourd'hui cependant, la mutation est en cours. Mais avec du sang et des larmes...

«Le Matin» a dû sa survie provisoire à Elio Di Rupo (président du parti socialiste) contre l'avis de Kubla (ministre (PRL) régional wallon de l'Economie) qui n'en a pas moins finalement changé d'avis, constate Benoît Grevisse. L'arrivée du patron de «France-Soir» aggrava encore la crédibilité du journal progressiste. Car l'union du «Matin» et de «France-Soir» présentait quelques incohérences. Des soubresauts, qui firent se réduire le dernier carré des lecteurs les plus fidèles du «Matin»...