Des Namurois côté jardin (VII). Quand Rops peignait les paysages au sécateur Une grande diablesse d'aster Une oasis pour les oiseaux et les petits lapins Opération grilles ouvertes

PETIT,JEAN-PHILIPPE

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Jeudi 4 mai 2000

Quand Rops peignait les paysages au sécateur

Des Namurois côté jardin (VII).

Le divin Félicien se ressourçait en jardinant. Toute sa vie il a gardé une passion pour le parc du château de Thozée.

Rops, le sulfureux, n'a pas passé toute son existence à scandaliser les bourgeois de son époque. A l'opposé de cette image toute faite, il cultivait depuis sa tendre enfance une passion pour les jardins et les belles plantes. Plus que jardinier, il conviendraitmieux de le qualifier d'horticulteur, voire, comme certains de ses biographes, de botaniste, tant il a accordé du soin, tant il a été compétent, pour agencer des propriétés qui ont jalonné sa vie.

C'est à Namur, dans le jardin de son père, rue Pépin, que le jeune Félicien s'initie à l'amour des plantes , explique Sylvie Saintenoy, une des guides «parcs et jardins» formée par la province de Namur à l'occasion de l'année à thème du même nom. Mais, c'est sans doute à Thozée qu'il a le plus démontré cette passion pour la botanique.

Félicien Rops découvre le domaine de Thozée, près de Mettet, en 1852, lorsqu'il tombe amoureux de Charlotte Polet. La famille de la future Mme Rops en est propriétaire depuis quatre siècles. Si le château, une ancienne ferme qui s'est embourgeoisée au début du XIXe , lui déplaît - il le décrit comme «une espèce de châtelet flanqué de hideuses tourelles Louis XIV qui essayent de se donner un air de bonne société malgré leurs lézardes» -, il se sent vite chez lui dans le jardin.

Les Rops séjournent régulièrement ici , poursuit Sylvie Saintenoy. D'abord installé à Namur, puis à Bruxelles, le couple vient passer les week-ends et les vacances à Thozée dont le bon air convient bien au petit Paul, né en 1858, et qui souffre d'allergies. Ferdinand Polet de Faveaux, oncle de Charlotte et propriétaire des lieux, les accueille à bras ouverts, ainsi que les amis artistes de Félicien. Entre autres célébrités, Beaudelaire a logé à Thozée. A l'époque, on menait joyeuse vie au château.

Pendant ses longs séjours Rops arpente les 19 hectares du parc. Il herborise - son herbier est conservé au musée de la rue Fumal - et cultive toute sorte de fleurs. Le jardinage, pour le peintre, n'est pas qu'une tocade, il consigne scrupuleusement dans des carnets toutes les expériences auxquelles il se livre. Dans ses notes, Félicien Rops ne mentionne que très peu d'arbres et d'arbustes, même si le parc de Thozée est en partie boisé et compte plusieurs vergers. Il est davantage attiré par les plantes vivaces. Parmi elles, quelques-unes ont sa préférence, comme les asters dont il a planté une quarantaine de variétés (voir par ailleurs). Il parle aussi avec amour des aponogetons qui se multiplient dans l'étang du château et dont il compare le parfum à celui de certaines orchidées.

En 1874, Félicien Rops se sépare de Charlotte et va vivre dans l'Essone, près de Paris avec ses maîtresses, les deux soeurs Duluc. Là-aussi, l'amour du jardinage le poursuit. Il parle abondamment de ses roses dans sa correspondance.

Ses chères fleurs le préoccupe tellement qu'il fait suivre les plus beaux spécimens dans ses déménagements.

Mais jamais il n'oubliera Thozée, où sa femme et son fils s'installent après leur séparation. Il y reviendra encore souvent et continuera à y faire envoyer son courrier. Félicien Rops était fidèle à ses passions.

JEAN-PHILIPPE PETIT

Une grande diablesse d'aster

Sur son travail de jardinier à Thozée, Félicien Rops a donc laissé deux carnets de notes.Le premier, simplement intitulé «L'horticulture», comporte essentiellement une liste de plantes dont on ne sait s'il les a réellement cultivées dans le parc. Le second porte un titre sans équivoque: «Hortus thozeanus» et est beaucoup plus précis. La liste des variétés est complétée de commentaires, dont certains ont des accents très ropsiens. Extrait.

«Aster roseus. Excellente grande diablesse de vieille plante. Les fleurs coupées et rentrées dans une chambre chauffée s'ouvrent d'avantage et y donnent une floraison plus brillante qu'audehors.» L'orthographe est d'époque.

Même après sa séparation d'avec Charlotte Polet, Rops s'intéresse toujours à l'aménagement du parc de Thozée. Il tente de transmettre sa passion pour l'horticulture à son fils Paul, à qui il écrit régulièrement et fait parvenir des spécimens de rosiers qu'il cultive en France.

Le sujet les réunit: «Au printemps je t'enverrai de belles plantes pour notre vieux Thozée. Je veux te donner le goût des fleurs, cela m'a beaucoup consolé en mes solitudes. J'allais voir au Jardin des plantes les fleurs que nous avons cultivées ensemble à Thozée, au bon temps de ta première jeunesse, et il me semblait retrouver des amies qui me parlaient de vous».

Félicien Rops ne précise pas autrement l'origine de cette passion. On peut juste constater qu'elle s'inscrit bien dans son époque. Au XIX e siècle, la Belgique a connu une explosion de l'horticulture , constate Sylvie Saintenoy. C'est, alors, une activité qui se démocratise.

J.-P. P.

Une oasis pour les oiseaux et les petits lapins

D'immenses marronniers déploient leur voûte un peu écrasante dès le portail passé. Plus loin, un houx qui n'a jamais vu l'ombre d'une cisaille rend envieux par sa hauteur les géants qui le voisinent. Au cours de la promenade, on rencontre encore un tilleul plus que centenaire. Autant d'arbres aujourd'hui classés, comme l'ensemble du domaine et du château de Thozée. Un détour s'impose pour goûter un peu de l'ambiance romantique qui règne dans ce grand parc à l'abandon.

Mais pour le visiteur venu chercher ici une trace du travail de Rops jardinier, il ne reste malheureusement pas grand-chose à voir. Les plantes vivaces, ses préférées, n'ont évidemment pas survécu. Malgré les efforts d'Elisabeth, sa petite-fille, qui a occupé les lieux jusqu'à sa mort en 1996et a demandé dans ses dernières volontés que le parc de Thozée soit «une oasis pour les oiseaux, les lapins ou les autres animaux pourchassés par les fermiers et les soi-disant gardes forestiers».

Aujourd'hui géré par la Fondation Félicien Rops, le domaine retrouve un avenir. Mais l'ampleur des travaux est telle qu'il faut bien se donner des priorités. Dans l'immédiat, c'est à la sauvegarde des bâtiments qu'il convient d'oeuvrer. Première étape, la rénovation des toitures. Suivra la restauration des dépendances et, en fonction du montant des futurs subsides régionaux ou provinciaux, on songera au réaménagement des jardins. Les notes laissées par Félicien Rops donneront de précieuses indications , commente Sylvie Saintenoy. Il faudra, par exemple, laisser une place importante aux asters.

En cherchant bien, on trouve tout de même des survivantes du siècle dernier. Des plantes cultivées retournées à l'état sauvage, comme les campanules à larges feuilles dont Rops parle dans ses carnets.

J.-P. P.

Opération grilles ouvertes

Dans le cadre de l'année des parcs et jardins, le château de Thozée ouvrira ses grilles pour quelques après-midi et un week-end.

Première occasion: le dimanche 7 mai. Le domaine sera accessible pour des visites guidées de 13 à 17 h. Mêmes programme et horaire pour les dimanches 2 juillet et 6 août.

Le samedi 3 juin, de 14 à 17 h et le dimanche 4 juin, de 11 à 17 h, Thozée vivra un week-end particulier. Musique, contes, travail d'artistes, exposition attendront les visiteurs. Le droit d'entrée sera de 100 francs.

Rens.: 071-72.72.62. Le parcours sera fléché à partir du magasin Battard de Mettet.