Deux clubs de légende que tout oppose

BUSIAU,THOMAS

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Samedi 16 avril 2011

Le Clasico entre le Real Madrid et Barcelone déchaîne les passions. Et il aura lieu 4 fois en 18 jours. D’abord ce soir en Liga !

Real - Barça. Madrid – Barcelone. Le « Clasico » entre le représentant du pouvoir central et l’opposition de la périphérie. Mais surtout le match qui cristallise les passions aux quatre coins du monde. Ou plutôt les matchs puisque les deux rivaux ancestraux vont en découdre à quatre reprises au cours des dix-huit prochains jours, dans trois épreuves différentes et avec trois trophées en ligne de mire. D’abord en championnat ce samedi, ensuite en Coupe du Roi le mercredi 20 avril et puis, en aller-retour le 27 avril et le 3 mai, dans le cadre des demi-finales de la Ligue des champions.

Ce samedi, comme lors des trois prochains rendez-vous, tous les amateurs prêteront, au minimum, une oreille attentive à ce qu’il se passe du côté de Madrid alors que le match sera retransmis dans 152 pays et que, selon les estimations, on parle de 100 à 450 millions de téléspectateurs. Pour assister au premier but de Lionel Messi contre une équipe entraînée par José Mourinho ? Le double Ballon d’or a quatre occasions devant lui. Pour voir le FC Barcelone gagner un 6e Clasico consécutif et ainsi égaler le record du Real, établi entre 1962 et 1965 ? Pour contempler une nouvelle démonstration comme celle vécue le 29 novembre dernier (5-0 pour Barcelone) et qui reste la plus grosse défaite subie par Mourinho à ce jour ? Ou pour admirer une claque infligée par le « Special One » au Barça comme il le fit en 2005 avec Chelsea et en 2010 avec l’Inter, à chaque fois en… demi-finale de la Ligue des champions ?

Ce qui est certain, c’est que ce match opposera deux clubs bien différents, avec deux entraîneurs qui incarnent les valeurs de leur employeur, même si Mourinho a déjà prouvé que sa méthode s’exportait – elle a porté ses fruits à Porto, à Chelsea et à l’Inter Milan –, ce qui n’est pas (encore ?) le cas de Guardiola. Mais ce sont aussi deux personnalités qui ont des points communs, à commencer simplement par la capacité à réussir des résultats, un professionnalisme accru et un sens du détail très prononcé.

Les Clasicos sont lancés. Sans véritable guerre des mots (pour le moment ?). Avec l’Euro et la Coupe du Monde, les joueurs des deux camps ont appris à gagner ensemble…

Real Madrid

L’apport de l’extérieur

Avant de débarquer l’été dernier auréolé d’un triplé avec l’Inter Milan, José Mourinho n’avait jamais eu aucun lien direct avec le Real Madrid. Il en avait bien davantage avec le… FC Barcelone où, pour rappel, il a entamé son cursus en assistant, d’abord comme interprète puis comme analyste, Bobby Robson et Louis van Gaal.

Joueur de très modeste niveau, contrairement à Guardiola, Mourinho a accordé peu d’importance aux produits et aux initiés de la Maison blanche. S’il n’a, bien entendu, pas balayé tout ce qui était en place avant son arrivée, il a débarqué avec une partie de son équipe dont un cuisinier, rompu aux exigences diététiques du Portugais, un jardinier et des scouts. Il veut ce qu’il considère de mieux, quels que soient le prix, les origines et les antécédents des personnages.

Des transferts, encore...

Aux 7 ou 8 joueurs formés à la « Masia » que présente Guardiola à chaque rencontre, Mourinho n’oppose qu’Iker Casillas comme élément issu de la « Fabrica », le centre de formation. Surtout sous Florentino Perez, le Real vit par ses transferts plus « galactiques » les uns que les autres et l’infographie ci-dessous, où les prix d’achat des « onze de base » supposés pour ce samedi sont ajoutés à titre indicatif, reflète bien la différence de philosophie des deux clubs : 300,5 millions pour le Real, 105 millions pour Barcelone. Le tout sans compter Kakà (65), sur le banc, voire Mourinho, transféré pour un dédit de 8 millions. L’écart se reflète toutefois davantage dans les prix que sur la quantité (22 joueurs achetés par le Real depuis 3 ans contre 18 pour le club catalan). Le budget des Merengue est de 450 millions, celui des Blaugranas de 405.

Une arrogance galactique

Véritable bête médiatique qui maîtrise à la perfection, dans le verbe comme dans la gestuelle (rappelez-vous son cinéma avec l’Inter après la demi-finale aller de C1 gagnée au… FC Barcelone en 2010), les piques à adresser à ses joueurs (qu’il peut parfois humilier devant tout le monde mais la plupart de ceux qui ont évolué sous ses ordres l’adorent), à ses dirigeants (qu’il a l’art de mettre au pied du mur et face à leurs responsabilités) ou à ses adversaires (qu’il déstabilise parfois en faisant des références tendancieuses). Le tout avec un but précis : servir à terme ses intérêts et ceux de son club. Un jour, il déclara de Carvalho qu’il faudrait « mesurer son QI ou l’envoyer dans un hôpital psychiatrique car il ne comprend rien. » Mais le joueur l’a suivi de Porto à Madrid en passant par Chelsea. C’est Mourinho, tout simplement, un entraîneur qui illustre aussi à merveille l’arrogance, l’ambition et la confiance en soi qui se dégagent du Real Madrid. « Un footballeur est un animal spécial avec un ego et un orgueil extraordinaire », a-t-il un jour confié. Il – ou en tout cas l’image, calculée et recherchée, qu’il dégage – s’intègre bien dans cette définition.

Le sens de la démesure

En faisant fi des nuances à apporter au cas par cas, Real Madrid - FC Barcelone, c’est également l’insolence contre la discrétion. Est-ce dans ce caractère, et dans la faculté à se voir au sommet du monde, qu’il faut analyser une irrégularité plus marquée chez les Madrilènes, capables de prestations éblouissantes puis à la limite de l’intolérable, que chez les Catalans ? Madrid, c’est également un club où tout tourne à la démesure. A l’image de la clause libératoire de Cristiano Ronaldo, fixée à 1 milliard d’euros. Là où celle de Messi n’est « que » de 250 millions.

Un jeu direct

Apôtre d’un football souvent plus tactique que spectaculaire depuis ses débuts au plus haut niveau avec le FC Porto, où il avait été choisi par Michel Preud’homme (alors manager), José Mourinho s’est-il adapté à l’exigence du Real Madrid ? Sifflé contre Osasuna pour ses débuts à domicile, le Portugais a progressivement évolué vers un jeu plus ambitieux même s’il demande toujours à ses joueurs défensifs d’accomplir d’abord leur mission première. « On ne peut pas être performant en Liga en suivant le même modèle qu’en Italie ou en Angleterre, confie-t-il. Chaque championnat exige un système spécifique. » Par rapport à Barcelone, il développe toutefois un football plus direct – symbolisé par Cristiano Ronaldo –, avec plus de déchet et de puissance, moins de combinaison et de mobilité.

FC Barcelone

L’apport du produit maison

Josep Guardiola est un pur produit du FC Barcelone, formé à La Masia, le centre de formation du club, à partir de 1984 alors qu’il n’affichait que treize printemps. Il était le capitaine de la Dream Team de Johan Cruyff et lorsque, en 2001, il tenta une première infidélité au Barça, la nausée s’empara de milliers de Catalans. Une parenthèse d’un lustre qui l’amena à Brescia, où il termina capitaine après avoir été accueilli avec les doutes de l’entraîneur Mazzone et où il fut contrôlé positif à la nandrolone avant d’être blanchi… neuf ans plus tard. Il passa ensuite à l’AS Rome où Fabio Capello le jugea trop lent et, enfin, au Qatar et au Mexique. Une fois en poche son diplôme d’entraîneur, obtenu à… Madrid, il revient à Barcelone, d’abord une saison comme entraîneur de la réserve puis à la tête de l’équipe première. Un souhait émis par Cruyff en personne. Sa mission : restaurer le jeu historique du Barça. Il s’y employa directement avec passion et en se basant sur les secrets de la réussite de la Dream Team. Guardiola c’est Barcelone. L’inverse est vrai.

La force de la formation

Le FC Barcelone, c’est en moyenne un onze de base composé de huit joueurs issus de la Masia, son centre de jeunes. A puiser le plus souvent parmi Valdès, Piqué (revenu de Manchester United où il s’était exilé), Puyol, Messi, Iniesta, Xavi, Pedro, Busquets et Bojan. Autant de joueurs auxquels il fut appris, dès leur plus jeune âge, l’art de la passe à force d’exercices répétés tant et plus qu’ils n’acceptent plus le moindre déchet.

Une tendance à l’humilité

Pep Guardiola renvoie l’image d’un homme rigide, un brin austère. Il ouvre pourtant largement la porte au dialogue et base la propagation de ses idées sportives sur une communication ouverte, limpide et qui ne laisse aucune place aux interrogations. « Et il réclame, sans cesse, de l’humilité ce qui déteint sur le climat général », explique-t-on dans l’entourage du FC Barcelone. Une discrétion qu’il cultive également dans son comportement et qui est la marque de fabrique d’une équipe qui, avec la légitimité des résultats glanés sur la scène nationale et internationale, pourrait se pousser du col. Pourtant, on parle rarement des Catalans dans les rubriques non-sportives bien que l’idylle de Piqué avec Shakira a défrayé la chronique et que Lionel Messi a été accusé, en milieu de semaine, de harcèlement sur un mannequin argentin. Mais Cristiano Ronaldo devance seul tous les Blaugranas réunis dans les rubriques mondaines.

Une remise en question permanente

A l’exception de Messi qui a souffert des résultats de l’Argentine, les piliers du Barça que sont Iniesta, Xavi, Busquets, Puyol et Piqué ont tout gagné ces dernières saisons. Un titre de champion d’Europe, un autre de champion du monde, une Ligue des Champions, un Mondial des clubs, deux titres en Liga et une Coupe d’Espagne ont agrémenté leur palmarès depuis juin 2008. De quoi assouvir bien des appétits. Guardiola, qui n’apparaît jamais rassasié, parvient pourtant à maintenir à son maximum la soif de succès de son groupe, peu renouvelé. En insistant sans cesse sur les notions de travail, d’hygiène, de diététique et de repos.

Un jeu construit

En tant que joueur, il était reproché à Pep Guardiola d’être lent, de ne pas savoir dribbler et de ne jamais oser tenter sa chance au but (il a marqué sept fois en douze saisons pour Barcelone). Mais à défaut de qualités physiques et techniques exceptionnelles, son placement et son intelligence l’ont institué comme le stratège d’un jeu réfléchi où la vitesse d’exécution, la lecture du jeu, le positionnement et les trajectoires de course offraient toujours un temps d’avance aux Catalans. Il a inculqué les mêmes principes d’un jeu construit et intelligent, basé sur les automatismes, la monopolisation et la circulation du ballon en une ou deux touches de balle, avec une équipe évoluant le plus haut possible sur le terrain et où chaque joueur est conscient de son rôle et de ses limites. Un label qui, en plus, est magnifié par des joueurs aux qualités techniques plus abouties que les siennes. « Je n’ai pas inventé le football, explique-t-il. Mais le ballon doit aller du gardien à la défense, de la défense au milieu, du milieu à l’attaque et de l’attaque aux filets adverses. »

Direct télévisé

Deux Clasicos sur Be TV, deux sur Club-RTL

Les quatre rendez-vous entre le Real et Barcelone seront visibles sur les écrans belges. Be TV, détentrice des droits du championnat espagnol, retransmet le match de ce samedi avec les commentaires de Bruno Taverne et un canal 3D spécialement ouvert pour l’occasion. Bis repetita mercredi en Copa del Rey. « Pour les rencontres de Coupe, on analyse l’attrait au cas par cas, explique Marie-Pierre Dinsart, directrice de la communication de Be TV. Ici, c’est une affiche magnifique (Ndlr : le coût est gardé secret) qu’on voulait proposer à nos abonnés, surtout quatre jours après le championnat. » Club-RTL diffusera les deux confrontations de Ligue des champions.

Quatre clasicos en dix-huit jours

Acte 1 (Liga), samedi 16 avril 22h

Huit points d’avance, une meilleure différence de buts et un calendrier aisé, à sept journées de la fin, laissent penser que Barcelone a déjà course gagnée pour cueillir son 3e titre consécutif. Même un succès madrilène ne changerait pas forcément la donne. Mais psychologiquement, en vue des échéances suivantes, le résultat sera important. En championnat (il en a perdu un aussi en Ligue des champions avec l’Inter contre le Panathinaïkos), Mourinho n’a perdu qu’un match à domicile depuis le 23 février 2002. Contre Gijon il y a 15 jours. Et on joue à Madrid.

Acte 2 (Coupe), mercredi 20, 21h30

Acte 2 (Coupe), mercredi 20, 21h30

Si le titre aura peut-être pris une tournure décisive samedi, le premier trophée sera attribué quatre jours plus tard au terme de la seule confrontation sur terrain neutre, à Valence. Le Real n’a plus gagné la Coupe du Roi depuis 1993 alors que les Catalans, avec 26 succès (le dernier en 2009), sont les rois de cette épreuve, remportée à 16 reprises par les Merengue. Si elle débouche sur le trophée le moins prestigieux et convoité, cette finale est capitale pour Mourinho : il a été engagé pour ramener des titres car son club n’a rien gagné en 2009 et en 2010.

Acte 3 (C1 aller), mercredi 27, 20h45

Acte 3 (C1 aller), mercredi 27, 20h45

C’est la 3e confrontation en demi-finale de la Ligue des champions. Et le Real a remporté les deux premières en 1960 et 2002, avant d’être sacré. Cette première manche (à Madrid) est le seul Clasico qui n’aura pas une incidence directe sur un trophée. Sauf si, mais c’est peu probable, un score lourd le sanctionne. Même si ce n’est pas spécialement dans le style des deux maisons, chaque équipe essaiera d’abord de préserver ses chances de rallier Wembley le 28 mai. Club le plus titré en Ligue des champions, le Real Madrid ne l’a plus gagnée depuis 2002.

Acte 4 (C1 retour), mardi 3 mai, 20h45

Acte 4 (C1 retour), mardi 3 mai, 20h45

Pour le prestige et financièrement, c’est LE rendez-vous. Entre une élimination en demi et le gain de la C1, la différence est estimée à une dizaine de millions (50 contre 40 millions) à retoucher de l’UEFA, sans compter 3,5 millions sur le ticketing. A cela s’ajoutent les retombées marketing, les primes de sponsors, l’augmentation de la valeur des joueurs, l’argent du Mondial des clubs et de la Supercoupe d’Europe et des bonus conséquents touchés pour les futures tournées d’avant-saison à l’autre bout du monde. En tout, on tourne autour de 50 millions…

22

le chiffre

Le Barcelonais Carles Puyol est le joueur en activité qui a participé au plus grand nombre de Clasicos. Il en a joué 22, pour 21 à Casillas et Xavi. Le record est détenu par Francisco Gento qui a disputé 43 Clasicos pour le Real Madrid entre 1953 et 1971.

Histoire

Une rivalité exacerbée depuis Alfredo Di Stefano

L’opposition farouche entre le Real Madrid (créé par un… Catalan, Juan Padros) et le FC Barcelone s’est forgée dans les conquêtes, parfois acharnées, qu’ils ont livrées dans leur histoire commune marquée aussi par la lutte entre la capitale de l’Espagne et la capitale de la Catalogne, où la volonté indépendantiste s’exprima réellement, via le Barça, sous le régime de Franco. Mais c’est réellement en 1953 que la rivalité entre les deux clubs commencera à s’inscrire dans l’Histoire. Et plus exactement lorsqu’Alfredo Di Stefano, après avoir brillé lors d’un match amical disputé par son club de Bogota à Madrid, se retrouva lié tant au Real Madrid, qui avait un accord avec « les Millonarios », qu’au FC Barcelone, qui s’était entendu avec River Plate que le joueur avait quitté illégalement pour la Colombie, suspension par la Fifa à la clé. Le nœud fut démêlé en obligeant l’Argentin a évoluer, de façon alternée, pour les Merengue puis les Blaugranas. Une saison chez l’un, une chez l’autre pendant quatre ans. Le club catalan, qui récupéra Kubala alors qu’il pensait l’avoir perdu à cause de la tuberculose, laissa finalement Di Stefano à son rival. Avec, à la clé, de profonds regrets à la vue d’un Argentin qui porta le rival vers le gain de cinq Ligues des champions et de huit titres en Espagne. La rivalité, depuis lors, fut croissante et se retrouva dans le sentiment, cultivé à

Barcelone, que le Real était avantagé par l’arbitrage.