DEVOIR DE VACANCES : SES AILES DE GEANT

n.c.

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Mardi 31 juillet 1990

Après d'autres personnalités politiques, c'est au tour de Laurette Onkelinx, député socialiste, de «plancher» sur le fameux vers extrait de l'Albatros de Charles Baudelaire.

L'Albatros n'est Beau que lorsqu'il reste «prince des nuées». Le Poète n'est égal à lui-même que lorsqu'il plaide pour le Beau, hors des contingences du «vulgaire».

Et le Politique? Si quelque chose l'empêche de marcher - entendez par là de faire son chemin - ce n'est certes pas son «gigantisme» - ou la grandeur de son dessein.

Bien au contraire, c'est cette qualité, rare faut-il le dire, qui le pousse à conduire une action pour gagner le pouvoir, en user non seulement de façon à s'y maintenir, mais de manière à atteindre ses objectifs. Ou même le perdre avec gloire.

Le Politique n'est pas comme le Poète, un être «exilé sur le sol au milieu des huées».

Certes on a vu et l'on voit de grands noms de la littérature, de la science ou des arts se risquer dans l'arène politique à la faveur d'une cause qui les y appelle, y trébucher bientôt et imputer leur échec à ce que leurs aspirations élevées ne seraient pas à l'échelle des conventions, des compromissions, des calculs mesquins (c'est-à-dire, précisément, petits) dont l'inobservation est fatale.

Il en existe d'autres, il est vrai qui obtiennent de cette façon des succès éclatants: quand Zola se lance avec tout son prestige dans l'affaire Dreyfus et, non sans y perdre de nombreuses plumes, lui imprime une secousse décisive, qui oserait parler d'un échec politique? Et quel que puisse être l'avenir politique de Vaclav Havel, oubliera-t-on les services qu'à ce jour il a rendu à l'Histoire?

Cependant, ce sont là - souvent mais pas toujours - des hommes politiques «occasionnels». Ils ne sont pas de ceux dont la politique est une préoccupation constante. Chez ces derniers, le fait de nourrir de «grands desseins» n'excuse pas l'insuccès. Bien mieux: ces professionnels n'ont aucune chance d'être tenus pour grands s'ils n'ont pas les pieds sur terre, s'ils négligent la résistance que la réalité peut opposer à leurs principes.

Telle me paraît la part incontestable de vérité que renferment les critiques et les sarcasmes adressés aux «utopistes». Mais le réalisme politique cesse d'être une vertu s'il devient un principe de soumission, résignée ou enthousiaste, désespérée ou confortable.

Le «réalisme» n'est plus alors la conscience des obstacles et des risques, mais la fin de l'aspiration au changement qu'implique le progrès. Les propos sur l'utopie souffrent, d'une ambiguïté analogue à celle qui frappe les discours relatifs au réalisme. De même que le mot réalisme désigne à la fois, dans la confusion, une vertu de lucidité et un abandon d'idéal, le mot utopie associe, dans l'équivoque, l'attachement fidèle à une aspiration et le mépris inconsidéré des contraintes.

«Tout progrès de l'humanité, écrivait Gide, est une utopie réalisée».