Diplomatie La visite du président Khatami à Moscou Russie-Iran: partenariat à risques

MATHIL,POL

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Jeudi 15 mars 2001

Diplomatie La visite du président Khatami à Moscou Russie-Iran: partenariat à risques

Pour George Bush, la Russie n'est plus un ennemi, mais reste une menace. L'annonce par Vladimir Poutine de la coopération militaire avec l'Iran ne peut que le confirmer.

ANALYSE

POL MATHIL

La Russie et l'Iran ont très peu de choses en commun. Sauf l'adversaire, c'est-à-dire les Etats-Unis. La question est de savoir si cela suffit pour justifier le défi lancé par Vladimir Poutine à George W. Bush: le traité-cadre signé lors de la première visite en Russie du président iranien Mohammad Khatami, annonçant le redémarrage de la coopération militaire russo-iranienne.

L'accord prévoit la formation de spécialistes militaires iraniens en Russie, ainsi que la fourniture de blindés, d'avions et d'hélicoptères, de sous-marins à moteurs diesel, de moyens modernes de liaison radio, l'accès à la technologie aéronautique, aux systèmes de missiles tactiques, l'achat de batteries de défense antiaérienne S-300. La Russie va aussi fournir deux réacteurs à eau pressurisée pour une centrale nucléaire. Elle va encore construire et installer le premier satel -lite iranien de télécomunication.

Le menu est imposant. L'intérêt géopolitique de l'Iran est évident. Quel est l'intérêt de la Russie? Pourquoi fournir à l'Iran, qualifié par Washington d'Etat-paria, des équipements qui permettraient à la république islamique de renforcer son potentiel militaire et de développer son programme nucléaire et de missiles à longue portée?

*Economie. La production militaire russe, naguère ossature de l'infrastructure industrielle du pays, est en chute libre face à la diminution drastique des commandes pour l'armée nationale et l'importante concurrence inter -nationale. Le sauvetage ne peut venir que des exportations. A cet égard, l'Iran est un client idéal: riche et pragmatique.

Moscou pourrait fournir à Téhéran des matériels et des services militaires officiellement pour quelque 300 millions de dollars par an, ce qui paraît ridicule si on sait que le programme de réarmement iranien est estimé à 25 milliards de dollars et que l'Iran, troisième client des armes russes, après l'Inde et la Chine, pourrait proposer à la Russie quelque 7 milliards de dollars de contrats.

Un partenaire idéal...

*Prestige. M. Poutine bénéficie toujours d'une haute cote de popu -larité, mais, naturellement, l'échec de ce qui devait être une «Blitzkrieg» en Tchétchénie lui impose la recherche d'une compensation psychologique et politique. Il essaie donc de prouver que, contrairement au «palmarès» de Boris Eltsine, il est, lui, en mesure d'assurer à la Russie le statut de grande puissance capable de s'opposer aux Etats-Unis, même au risque de provoquer un regain de tension avec Washing -ton.

A cet égard aussi, l'Iran, un pays mis à l'index par les Etats-Unis depuis la révolution islamique de 1979 et envers lequel M. Bush s'apprête à reconduire l'embargo, est un partenaire idéal pour la Russie: les deux pays sont, pour des raisons certes différentes, également opposés au concept d'un monde mono -polaire dominé par les Etats-Unis.

La réaction américaine n'a pas tardé. M. Bush se sentira sans doute renforcé dans son idée de voir l'Otan se développer en direction des pays baltes et dans sa détermination de construire le bouclier antimissile, qui hante les nuits de M. Poutine. Les Etats-Unis se sont en effet déclarés particulièrement inquiets face aux ventes d'armes conventionnelles avancées ou de technologies sensibles à Téhéran. Washington serait très énergique sur ce sujet.

Le département d'Etat a également souligné que Moscou, qui possède une frontière commune avec l'Iran sur la mer Caspienne et qui, au-delà des circonstances conjoncturelles, reste pour Téhéran un «grand satan», risquait d'agir de manière contre-productive pour sa propre sécurité.

... et un rival logique

D'autant plus que l'Iran n'est pas seulement un client, mais aussi un rival. Les deux pays luttent pour l'influence dans les anciennes républiques soviétiques de Transcaucasie et d'Asie centrale et sont surtout concurrents en ce qui concerne l'essentiel: la délimitation de la mer Caspienne et de... ses richesses. L'Iran propose un partage en «morceaux» égaux (20%) entre les cinq pays riverains (Iran, Russie, Turkménistan, Kazakhstan, Azerbaïdjan). Le projet russe n'attribuerait à l'Iran que 13%.

Le jeu en vaut-il la chandelle?