Karel De Gucht brave les tabous

LABAKI,MAROUN

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Samedi 4 septembre 2010

Diplomatie Le commissaire européen est cette fois accusé d’antisémitisme

Karel De Gucht, actuel commissaire européen au Commerce, est à nouveau au cœur d’une controverse. Parlant jeudi à la VRT radio, il a lancé : « Il ne faut pas sous-estimer le poids du lobby juif sur la colline du Capitole, le Parlement américain. C’est le groupe de pression le mieux organisé qui existe là-bas. »

Et il ajoutait : « Il ne faut pas non plus sous-estimer l’opinion, en dehors du lobby, du juif moyen qui ne vit pas en Israël. (…) Il y a en effet la foi chez la plupart des juifs – je pourrais difficilement décrire cela autrement – qu’ils ont raison. Et la foi est quelque chose qu’on peut difficilement combattre avec des arguments rationnels. (…) Même les juifs laïques partagent la même croyance d’avoir effectivement raison. Il n’est donc pas facile, même avec un juif modéré, d’avoir une discussion sur ce qui se passe au Proche-Orient. C’est une question très émotionnelle. »

Ce ne sont évidemment pas des propos habituels dans la bouche d’un responsable politique européen. Le « politiquement correct », et la crainte d’être taxé d’antisémitisme, poussent généralement à l’usage de formulations moins explicites…

Du reste, ce qui devait arriver arriva. Le Congrès juif européen (CJE) s’est dit « outré », vendredi, de ces propos et a appelé Karel De Gucht (Open VLD) à s’excuser. « Il s’agit une fois de plus d’une forme outrageuse d’antisémitisme de la part d’un haut responsable européen. La diffamation du pouvoir juif est apparemment acceptable au plus haut niveau de l’UE », a estimé son président, Moshe Kantor.

En Belgique, le Comité de coordination des organisations juives (CCOJB) a également fortement réagi : « Interrogé sur la reprise de pourparlers israélo-palestiniens à Washington, plutôt que d’en souligner l’intérêt, M. De Gucht s’est lancé dans une diatribe sur le “lobby juif américain” sans autre analyse notamment sur le radicalisme musulman. Comme si cela ne suffisait pas, il s’est permis de qualifier les juifs, qu’ils soient religieux ou laïcs, de personnes avec qui il est impossible de discuter parce “qu’ils croient toujours avoir raison”. A un moment où l’Europe a un urgent besoin de se rassembler autour de ses valeurs humanistes nous attendions d’un “Senior European Official” autre chose qu’un discours à caractère antisémite. » Et le CCOJB de conclure : « De tels propos sont tout simplement inadmissibles. »

Hier, l’ancien ministre des Affaires étrangères a fait une mise au point. Il a assuré « n’avoir eu en aucun cas l’intention d’offenser la communauté juive ou de la stigmatiser. »

« Je veux dire clairement que l’antisémitisme n’a pas sa place dans le monde d’aujourd’hui et qu’il est fondamentalement à l’opposé de nos valeurs européennes », a-t-il poursuivi.

Ce n’est pas la première fois que des déclarations de Karel De Gucht provoquent d’immenses remous. On se souvient en particulier de ses remarques sur le régime Kabila, en 2008, qui avaient entraîné un froid glacial entre le Congo et la Belgique. A l’époque aussi, il avait dit tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas.

Faut-il dire tout haut ce que « tout le monde » pense tout bas ? Quand on est ministre des Affaires étrangères, peut-être pas, ou alors après avoir été dûment mandaté par son gouvernement. Un commissaire européen est dans une autre situation, surtout quand il s’exprime à titre personnel.

Dire tout haut ce que « tout le monde » pense tout bas ? C’est affaire de conception de la politique et de la chose publique, nationale ou internationale. C’est également fonction des tempéraments personnels… Bien présomptueux serait celui qui prétendrait que l’efficacité est clairement dans un camp : le « dire » ou le « taire ».

Ce qui est certain, en tout cas, c’est que les commissaires européens restent des « politiques », engagés dans la vie publique de leur pays. Ce ne sont ni des fonctionnaires européens ni des diplomates. La Commission européenne, elle-même, est au demeurant un organe politique clé dans l’architecture institutionnelle de l’Union, et ses membres sont responsables devant le Parlement européen.

La Commission européenne, en tant qu’institution, a pris ses distances vis-à-vis des déclarations de Karel De Gucht. « Il s’agit de propos personnels qui ne représentent pas l’opinion bien connue de la Commission et du Conseil (des ministres de l’UE) sur le processus de paix au Proche-Orient et la reprise des discussions directes entre Israël et les Palestiniens », a affirmé un porte-parole de l’exécutif européen.

Cependant, la haute représentante de l’Union européenne et vice-présidente de la Commission, Catherine Ashton, a pris la défense de Karel De Gucht, hier soir, se déclarant « persuadée » qu’il « n’avait aucune intention d’offenser qui que ce soit ».