DISPARITION D'UN COLOSSE DISCRET

HENRY,MARC

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Mardi 24 décembre 1996

Disparition d'un colosse discret

Les amis de Michel Lebrun lui consacrent tout un numéro de la revue Polar

Michel Lebrun est mort au début de l'été dans l'indifférence populaire. On l'appellait le «pape du polar» parce qu'il avait tout lu et rien oublié, ou parfois le « Hemingway du polar français», rapport à sa barbe blanche mais c'était moins heureux.

Il n'était pas très connu, sauf des amateurs. Il avait le don pour être toujours là où se passent les choses importantes, mais à l'arrière-plan, sur les à-côtés du polar où on bosse vraiment pour la gloire : dans les revues et les festivals, dans les jurys, les colloques, les anthologies et les ouvrages d'exégèse. Il traduisait aussi mais d'abord il était écrivain professionnel.

Il avait appris son métier à l'époque dorée du livre de poche, parmi le petit peuple des forçats du clavier qui bouclaient en trois semaines des polars de confection vendus à quarante mille exemplaires par des éditeurs flamboyants. Chez ces gens-là les auteurs n'avaient pas de nom ni de style, ils changeaient de genre et de pseudonyme au gré d'un marketing éditorial rudimentaire : «si ça vend pas, on essaie autre chose». La solde était maigre, la reconnaissance rare et l'humilité nécessaire.

En quelques dizaines d'années le bonhomme a écrit plus de cent bouquins. Quelques uns se sont bien vendus et ont parfois été adaptés au cinéma, aucun ne lui a valu la gloire. Il en tirait un confortable recul qui lui permettait d'accueillir avec bienveillance la morgue des avortons du néo-polar, auteurs d'un seul titre, mais définitif.

Le mois passé, ses inconsolables amis de la revue Polar lui ont consacré tout un numéro spécial. C'est une revue soignée, faite pour durer et qui doit coûter cher à la fabrication. Avec ce numéro là ils vont sûrement perdre de l'argent. Les amis ça ne compte pas.

Voilà. A part ça, on a lu et on a aimé le sympathique «Phalange armée» de l'Italien Carlo Lucarelli qui nous plante un personnage de flic con, vaniteux et maladroit (mais touchant) qui vaut le détour. Tout le contraire du commissaire Le Bihan dans «Walkyrie vendredi» de Marc Menonville. Ce policier là est quasi-génial, suicidaire et d'une habileté perverse, mais qu'est-ce qu'il horripile a causer comme San-Antonio. L'intrigue, ceci dit, est riche et féconde et le style, exemplaire de rigueur, est un régal pour peu que l'on saute les «monologues avec whisky» du commissaire (on n'y perdra rien).

MARC HENRY

«Polar» Hors série . Numéro spécial Michel Lebrun. 230 pp. 654 F.

La Série Noire a réédité cette année le « Loubard et Pécuchet» du cher disparu. On pourra aussi trouver facilement «Autoroute» en Rivages/Noir. Pour les autres livres il faudra fouiller les caisses des occases et les rayonnages des librairies spécialisées. On trouvera la liste complète de ses oeuvres (et de ses pseudos) dans le numéro spécial.

«Phalange armée» de Carlo Lucarelli. Série Noire No 2441. 199 pp.

«Walkyrie vendredi» de Marc Menonville. Rivages/Noir No 250. 478 pp.