DISQUE DU JOUR ROSSINI ET L'OPERA SERIA : UNE REDECOUVERTE

MARTIN,SERGE

Page 8

Lundi 2 janvier 1995

DISQUE DU JOUR

Rossini et l'opéra seria:

une redécouverte?

Sémiramis attend toujours la version moderne capable de détrôner le mythique enregistrement de Sutherland/Horne. Il n'empêche que les choses évoluent dans le petit monde rossinien et que, peu à peu, chacune de ses oeuvres commence à avoir une version digne de ses fastes. L'héroïsme romantique du drame écossais «La Donna del Lago» nous avait été révélé par un enregistrement très beau vocalement venu du festival de Pesaro et dirigé par un Pollini aussi imprévu qu'attentif à ses chanteurs (Sony). Muti nous offre aujourd'hui l'écho de ses représentations à la Scala où la mise en scène très carton-pâte de Werner Herzog avait été copieusement chahutée. Le livret est complexe et l'histoire de cette querelle de clans chez les sauvages Calédoniens, Angus en tête, ne manque pas de saignant. Théâtralement, l'oeuvre impose des moyens choraux et orchestraux gigantesques qui provoquèrent la déroute des premiers auditeurs. Reprenant avec vigueur les choses en main, le patron de la Scala nous explique avec éloquence tout ce que cette grandiose fierté a en commun avec «Guillaume Tell». Vocalement, l'oeuvre présente des exigences redoutables. Il faut avouer que la distribution milanaise a un sacré coffre: du roi Giacomo virtuosissime de Rockwell Blake à la vaillance suraiguë du Rodrigo de Chriss Merritt ou à l'engagement déchirant du Malcom de Martine Dupuy. Reste le personnage rêveur d'Elena. Sa tendresse et sa douleur appellent des couleurs et des accents autrement plus impliqués que la virtuosité monochrome de June Anderson. La technicienne éblouit, certes, mais elle oublie d'émouvoir.

C'est cette même June Anderson qui nous avait révélé l'«Armida» de Rossini dans une mise en scène puissamment cornichonesque à Aix-en-Provence, il y a une dizaine d'années. Sony nous offre aujourd'hui l'écho des représentations de Pesaro 93 où le rôle de la magicienne était confié à la soprano américaine Renée Fleming. Et d'emblée, le débat s'éclaire. Fleming n'a sans doute pas la précision de sa célèbre collègue. Elle ose par contre un engagement qui humanise le personnage trop facilement inapprochable de la magicienne. Elle lui fait don d'une palette rutilante qui mêle à la rondeur ineffable des abandons l'éclat vivifiant des scènes de colère. Une grande prestation puissamment vécue et toujours maîtrisée que viennent justement compléter deux des ténors (l'opéra n'en distribue pas moins de quatre!) les plus personnels de la jeune génération rossinienne, Gregory Kunde et Daniel Kaasch. Daniele Gatti, le jeune chef italien qui monte (retenez ce nom!), dirige la représentation avec une verve et un entrain irrésistibles: rien de plus délicieux qu'un Rossini sérieux! (S. M.)

Rossini, La Donna del Lago - Anderson, Dupuy, Merritt, Blake, Choeurs et orchestre du Théâtre de la Scala de Milan, Riccardo Muti, Philips, 2CD.

Armida - Fleming, Kaasch, Kunde, Choeur et orchestre du Théâtre communal de Bologne, Daniele Gatti, Sony, 2CD.

Beethoven-Brendel:

le retour aux origines

Alfred Brendel n'a pas son pareil pour nous initier dans les sonates de Haydn au plaisir de la surprise. On saisit toute l'imprévisibilité qu'il apporte aux premières sonates de Beethoven. Cet opus 2 tire sa révérence au classicisme de Haydn. Encore faut-il pour le rendre vraiment beethovénien le bousculer de l'intérieur, habiter ses silences jusqu'au vertige et animer ses élans d'une volonté impérieuse. Le Beethoven du jeune Brendel était ici forcené et implacable. Plus tard il s'est voulu minutieux et intrigant. Le Brendel de la pleine maturité réconcilie les deux démarches avec un prodigieux sens de la mobilité.

Comment s'étonner que les «Sonates quasi una fantasia» retrouvent sous ses doigts un sens inné de l'instant comme si elles étaient inventées à l'instant. L'«adagio sostenuto» de la sonate «Clair de la lune» peut alors distiller ses parcelles d'impatience. Les rugissements du «presto» final viendront bientôt les confirmer.

Partie des sonates médianes de l'opus 30, cette troisième intégrale de Brendel vient requestionner les textes avec une incisivité confondante. Ce retour en arrière a le mérite de lui préparer le terrain avec une cohérence presque infaillible. (S.M.)

Beethoven, Sonates no 12, 13, 14 «Clair de lune» et 19, Sonates no 1 à 3, Alfred Brendel (2 CD Philips).