Divergence entre public et jury : à chacun son palmarès

MARTIN,SERGE; FRICHE,MICHELE; STAGIAIRE

Page 38

Lundi 23 mai 2011

Une heure de délibération ou, plus exactement, de calcul des notes remises par les membres du jury a

Une heure de délibération ou, plus exactement, de calcul des notes remises par les membres du jury a suffi pour boucler le palmarès, avec son lot de stupéfactions.

Les surprises

La première, la bonne, c’est sans contestation le premier prix de la soprano coréenne Hong Haeran, dont on a salué au fil des épreuves la maîtrise technique, le raffinement, le respect musical, le potentiel d’émotion, de quoi balayer les réserves qui s’accrochent aux basques de ses compatriotes peu enclins à livrer une interprétation personnelle. Mais Hong Haeran est aussi passée par la Juilliard School à New York.

La deuxième surprise fit l’effet d’une douche froide : le second prix, inattendu, du ténor brugeois Thomas Blondelle. Certes, le Belge a une voix, un timbre, qu’on aime ou pas, affaire de subjectivité, mais que dire de son style, de ses approches au premier degré, en force, démonstratif, même s’il a tenté en finale de mieux doser l’aspect matamore de sa personnalité qui avait réduit en demi-finale son « Erlkönig » de Schubert à un air d’opérette surjoué !

Ferions-nous là un crime de chauvinisme ? Non, ce n’est pas son classement parmi les lauréats qui peut choquer, mais le fait qu’il relègue après lui la musicalité, le rayonnement de la soprano russe Elena Galiskaya, classée troisième et plébiscitée, par le public et par la critique, comme rarement au Reine Elisabeth : une véritable lame de toute la salle, debout, en cadence, qui ne la lâchait pas pendant de longues minutes, affirmant ainsi son choix devant un jury en apparence impassible.

Troisième (mauvaise) surprise : l’absence de l’Américaine Elisabeth Zharoff (lire page 37) parmi les six premiers. Son crime ? Son vibrato, à 23 ans ? C’est balayer un peu vite le grand tempérament d’une vraie professionnelle, une voix puissante et chaude, corsée et virtuose, qui stupéfie mais qui, peut-être, émeut moins que celle d’Elena Galitsakaya. Ce qui ne justifie pas son éviction.

Le reste du palmarès est moins discutable et l’on se réjouit du classement des deux mezzos françaises Anaïk Morel et Clémentine Margaine, des personnalités, de très beaux timbres, une maîtrise musicale de haute tenue. Dans le choix du programme, la palme de l’exigence et l’originalité revient à Anaïk Morel.

Les dames ont donc dominé cette cession du Concours, devant des voix mâles moins assurées et fragilisées. Ainsi le Wallon Sébastien Parotte est-il resté en deçà de ses possibilités, tout comme le baryton coréen EungKwang Lee, malade.

L’exploit

Mais est-ce que l’on se rend vraiment compte de l’exploit olympique et esthétique qui est demandé aux finalistes ? Quand un chanteur donne un récital avec orchestre, il choisit entre cinq et huit airs, combinés dans un ensemble et qu’il exécute sur une soirée entrecoupée de pages orchestrales. Ici, le candidat enchaîne de quatre à six airs, souvent très différents, tant au niveau des exigences physiques du chant, des langues chantées que des situations théâtrales. Imaginez un concours d’art dramatique où l’on demanderait à un acteur de réciter dans leur langue des monologues de Shakespeare, Molière et Goethe, suivi d’un extrait de la Divine Comédie de Dante et terminé par la tirade du nez de Cyrano de Bergerac ? On crierait à la folie et, pourtant, c’est bien le trajet mental que doit effectuer un finaliste du Concours Reine Elisabeth de chant.

On s’interroge souvent sur le futur parfois discret des lauréats. C’est que la réalité du monde de l’opéra impose d’autres contraintes que le concours. Sur scène, dans la continuité d’un personnage, en costume et en jeu au sein d’une équipe, l’implication dramatique dépasse de très loin celle d’un récital. Beaucoup de ténors peuvent chanter avec délicatesse « La fleur que tu m’avais jetée » de Carmen, mais pourraient-ils affronter le duo final de la scène du meurtre ? C’est sans doute là que réside la différence entre le choix d’un professionnel (artiste, pédagogue) du chant et celui d’un directeur d’opéra qui construit une distribution où chaque chanteur est un maillon de l’ensemble.

Quels sont les critères du jury qui compte plus d’artistes que de directeurs et chasseurs de voix ? Cette année, la qualité technique d’une voix semble l’avoir emporté sur le pouvoir d’incarnation et l’émotion libérée. D’où, peut-être, ce hiatus entre les choix du public et ceux du jury. Et si l’on suggérait au jury de motiver ses jugements comme en assises, d’abandonner quelque peu cette sorte de distance marmoréenne, entretenue par le Concours ?

Et demain ?

Le Reine Elisabeth doit se positionner dans l’univers des concours de chant. A ses débuts, il est parti à la recherche de l’artiste complet, excellent en lied, oratorio et opéra. Un exploit que seuls quelques membres du jury de l’époque auraient sans doute pu réussir. Le concours a depuis revu ses exigences à la baisse, relevé l’âge maximum des candidats et leur a permis de construire le programme de leurs récitals des deux dernières épreuves pour coller le mieux possible à l’image que le chanteur veut donner de lui-même. Résultat ? La plupart des candidats ont accentué la partie opéra de leur prestation et en finale, le Reine Eli est devenu un concours d’opéra. Un concurrent peut certes se concentrer sur le lied et l’oratorio comme l’a fait le beau baryton allemand Georg Gädker mais sans avoir démérité, il n’a pas passé le cap des demi-finales.

Rideau donc sur cette septième session, riche en rebondissements et en talents.

palmarès

Hong Haeran

, soprano, 29 ans, Corée, Premier Prix, Grand Prix International Reine Elisabeth, Prix Reine Fabiola.

Thomas Blondelle

, ténor, 28 ans, Belgique, Deuxième Prix, Prix du gouvernement fédéral belge.

Elena Galitskaya,

soprano, 28 ans, Russie, Troisième Prix, Prix du comte de Launoit.

Anaïk Morel, mezzo-soprano, 29 ans, France, Quatrième Prix, Prix des gouvernements communautaires de Belgique, offert cette année par le gouvernement de la Communauté française.

Konstantin Shushakov, baryton, 26 ans, Russie, Cinquième Prix, Prix de la Région de Bruxelles-Capitale

Clémentine Margaine, mezzo-soprano, 28 ans France, Sixième Prix, Prix de la ville de Bruxelles.

Stanislas de Barbeyrac, ténor, 27 ans, France.

Nikola Diskic, baryton, 28 ans, Serbie.

Insu Hwang, baryton, 28 ans, Corée.

Eungkwang Lee, baryton, 29 ans, Corée.

Sébastien Parotte, baryton, 27 ans, Belgique.

Elizabeth Zharoff, soprano, 25 ans, Etats-Unis.

Le Prix Stehman,

délivré par les auditeurs de Musiq3, a été attribué à Elena Galitskaya.

Hong Haeran : « J’adore l’élégance du français »

C’est vraiment une chanteuse à part entière qui vient de remporter le septième Concours de chant Reine Elisabeth. « J’ai chanté très jeune dans des chœurs et j’y ai immédiatement pris goût. A 7 ans, j’ai annoncé à mes parents que je voulais devenir une chanteuse. Ils étaient catastrophés car ils redoutaient un métier qu’ils trouvaient à la fois dangereux et instable. Ils me voyaient davantage dans une profession sérieuse comme celle de médecin. Et pourtant, ce métier est au moins aussi stressant que celui de chanteuse. Ils sont restés sur leur position jusqu’à aujourd’hui mais j’espère (sourire malicieux) que, maintenant que j’ai gagné ce concours, les choses vont un peu changer. En tout cas, ils ont crié au téléphone en apprenant la nouvelle. »

Hong Haeran entame donc sa formation à la prestigieuse Université Nationale des Arts de Corée et c’est ensuite en 2009 le grand saut pour New York où, après deux auditions, elle rejoint la fameuse Juilliard School. « Un endroit extraordinaire qui dégage une incroyable énergie, à l’instar de la ville de New York. Pour le reste, je vis un peu plus au calme, dans le New Jersey à 15 minutes en voiture de Manhattan : j’ai juste un pont à traverser pour y arriver. » Très vite, la jeune Coréenne saisit combien la Juilliard School représente un monde nouveau. « On n’imagine pas le nombre d’enseignements qui y sont dispensés. Pour les chanteurs, il y a deux coachs d’allemand, deux de français et deux d’italien. Plus 3 à 4 personnes sur les matières musicales. C’est ici que j’ai appris à dépasser les problèmes propres du chant (émission et son parce qu’on m’a appris à réfléchir à ce que je chantais et aux personnalités que j’incarnais). Ce n’est que si l’on comprend l’histoire et la psychologie d’un personnage que l’on peut saisir comment chanter ce qu’il dit. A Juilliard nous travaillons tous les aspects d’une exécution, de la technique vocale à la mise en scène. »

Hong Haeran se familiarise avec ses personnages en participant à des opéras montés au sein même de l’école mais aussi en faisant partie des Young talents à l’Opéra de Glimmerglass. « Vous êtes vraiment au milieu des choux et vous ne pouvez que travailler. L’apprentissage est exemplaire. : vous devez être là pour 14 semaines et vous participez à 12 représentations. On assiste aux répétitions, on observe les autres chanteurs et on apprend tout le temps. »

Autre défi majeur pour les chanteurs, les langues. « Toutes me passionnent mais j’adore l’élégance du français même si pour une Coréenne c’est une langue très difficile (les voyelles sont très différentes). J’aime le charme de cette langue et son côté un peu funny. C’est tout à fait le caractère de Manon, une toute jeune fille enjouée et coquette mais, en même temps, extrêmement fragile. »

Pas facile par contre d’opérer la bonne sélection d’airs pour un concours parce qu’il s’agit de livrer un reflet aussi riche possible de sa personnalité. « J’ai eu à ce sujet de longues discussions avec mon professeur. A mes débuts dans les concours, cette variété représentait une épreuve écrasante mais, depuis lors, j’ai appris à pénétrer la psychologie de mes personnages et cela m’aide beaucoup à aller à l’essentiel quand j’aborde un air individuel. A mon retour, je vais commencer à travailler au Met Opera de New York, j’y suis la doublure pour deux rôles dont l’Oiseau dans le Siegfried de leur nouveau Ring. »

Quant au triomphe de Hong Haeran dans Bellini, il ne relève en rien du hasard. « C’est un art très délicat où la mélodie et les couleurs évoluent sur pied d’égalité. Mais cette perfection ne sert à rien sans une juste caractérisation. Cette musique est tellement délicate, qu’il suffit d’un décalage sur une seule note pour que tout s’écroule. » Une fois de plus, la réflexion chez cet admirable artiste fertilise la technique. Ce mélange du savoir et du pouvoir nous avait frappés tout au long de sa prestation. Il imprègne en fait cette très riche personnalité.

Concerts La Monnaie, Grand Foyer, du 25 au 27 mai et du 1er au 3 juin, récitals des six finalistes

Concerts

La Monnaie, Grand Foyer, du 25 au 27 mai et du 1er au 3 juin, récitals des six finalistes non classés.

Palais des beaux-arts de Bruxelles, 9 juin, concert de clôture des six premiers lauréats avec l’orchestre symphonique du Vlaamse Opera sous la direction de Dmitri Jurowski.

Coffret CD

Les plus beaux moments du concours en CD. Disponible dès le 28 mai.

La vidéo

On peut revoir les prestations des finalistes sur http ://

video.cmireb. be/vod

2012

C’est le violon.

Retour à samedi

Nikola Diskic,

le baryton serbe a du tempérament et le timbre franc et direct pour le défendre. Le Mendelssohn va droit son chemin, Ambroise Thomas a fière allure et le Verdi de Don Carlos affiche une belle dignité. Mais cette prestation laisse une impression sommaire comme si ce timbre vaillant était trop uniforme dans son expression.

Le style, le sens du juste climat sont justement les qualités les plus évidentes du ténor français Stanislas de Barbeyrac mais, ici c’est la voix qui semble un peu juste. L’aigu est très fin mais parfois un peu fragile. Souvent, les intentions sont justes comme dans Mahler sans que le résultat soit complètement abouti.

Rien de pareil avec la prestation d’Elisabeth Zharoff. La soprano américaine n’est plus une candidate : c’est déjà une professionnelle aguerrie. La voix est superbe, souple et vivace, chaude et corsée et toujours en situation. Stupéfiante dans sa virtuosité, naturelle dans sa fougue, elle épouse la personnalité de chaque rôle avec un instinct immédiat. Son Rimsky-Korsakov surprend et émeut, sa Lucia de Donizetti brille et emballe, Stravinsky intrigue et pétille, Mozart séduit et éblouit. Voilà assurément un des grands moments du concours. Qui n’a pas eu sa récompense au palmarès.

Blondelle : « Je suis très fier »

entretien

Quand on le félicite pour son deuxième prix du jury reçu samedi soir au concours Reine Elisabeth, le ténor brugeois Thomas Blondelle semble avoir encore du mal à réaliser. Ce dimanche, le jeune soliste de l’opéra de Berlin donnait un récital de mélodies allemandes à Hanovre avant de revenir en Belgique dès ce lundi.

Comment vous sentez-vous après avoir reçu ce prix ?

Je suis très fier. C’est un rêve d’enfant qui se concrétise. Quand le jury a prononcé mon nom, je n’y croyais pas. Il m’a fallu un peu de temps pour réaliser qu’il s’agissait bien de moi ! Je suis d’autant plus heureux que ce soit ici en Belgique et dans un concours international de très haut niveau. Je sais qu’avoir la chance de participer à un tel concours vous motive à donner le meilleur de vous-même.

D’autant plus que vous étiez l’un des deux candidats belges du concours…

Recevoir un prix ici est donc encore plus précieux. En tant que Belge, on a une certaine responsabilité sur les épaules. C’est spécial car on a envie de se donner encore plus. On chante pour l’honneur de la patrie en quelque sorte. Il y a une pression supplémentaire mais le public est bien présent pour nous soutenir.

Le chant, cela a toujours été une vocation pour vous ?

Oui. J’ai commencé à chanter dans la chorale de mon père très jeune puis j’ai fait du piano à l’académie de Bruges. J’aimais beaucoup le théâtre aussi. Devenir chanteur, c’était une évidence pour moi. J’aime beaucoup l’opéra car c’est un art qui mélange le théâtre et le chant lyrique. Mais quand vous êtes un gamin, ce n’est pas évident de dire à ses copains qu’on a envie de devenir chanteur d’opéra et non footballeur même si j’aimais beaucoup en faire à l’école ! Après mes études secondaires, j’ai dû faire un choix. Je voulais avoir une formation théorique plus générale à côté de ma formation musicale. J’ai donc décidé d’aller à l’université et d’étudier la musicologie à Leuven. En même temps, j’ai pris des leçons privées au Conservatoire de Bruges auprès de Catherine Vandevelde.

Vous allez multiplier les concerts dans les semaines qui viennent. Votre agenda est chargé…

En effet. Je suis encore sous contrat avec l’opéra de Berlin. Mais je vais certainement devoir annuler certains récitals en Allemagne puisque début juin, je vais donner plusieurs concerts en Belgique avec les cinq autres premiers lauréats du concours Reine Elisabeth. J’ai vraiment hâte de venir chanter à nouveau en Belgique ! Le public est fantastique ici, très respectueux et très attentif. Ce serait formidable pour moi que mon travail soit reconnu dans mon pays comme il l’est en Allemagne !