DOMINIQUE WOLTON FAIT L'ELOGE DU GRAND PUBLIC DEFENSE ET ILLUSTRATON DE LA TELEVISION

VANESSE,MARC

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Samedi 1er décembre 1990

Dominique Wolton fait l'éloge du grand public

Défense et illustration de la télévision

Directeur de recherches du CNRS et socioloque, Dominique Wolton est resté attentif à la place de la télévision dans nos sociétés démocratiques.

Le dernier livre de Wolton, Eloge du grand public (1), prend le contrepied des discours classiques en lançant un vibrant plaidoyer à la gloire d'une télévision renforçant les liens entre citoyens-téléspectateurs, trop souvent perçus comme des zappeurs aux yeux carrés. Démonstration-interview lors de son passage à l'université de Liège.

- Par rapport à La Folle du logis (2), votre précédent ouvrage sur la télévision, quelles sont les nouveautés?

- Dans La Folle du logis, j'essayais de répondre à la question: la TV est-elle un facteur favorable à la démocratie d'un point de vue politique? Et contrairement à ce qu'on a souvent dit, ma réponse était affirmative. Ici, il s'agit plutôt d'une approche culturelle de la télévision: à quoi sert-elle? Pourquoi les gens s'en servent? Que peut-on lui demander? Que peut-elle apporter?

- Votre réponse?

- La thèse essentielle de mon livre est la suivante: le rôle essentiel de la TV est autant d'assurer la communication des programmes et des images que de constituer une sorte de lien invisible entre des millions de citoyens que tout sépare dans une société de plus en plus atomisée.

- Chacun chez soi et tous devant le même poste?

- La consommation individuelle n'empêche pas la TV de rester une activité globalement collective. Elle n'aurait pas existé, il aurait fallu l'inventer. Parce que nos sociétés sont celles du grand nombre et, par conséquent, abstraites, il leur faut un lien social. La TV participe au modèle démocratique en ce sens qu'elle est un peu, dans le domaine culturel, le correspondant du suffrage universel dans le domaine politique. Celui-ci est source de légitimité en politique comme la TV est le miroir de la culture au sens le plus large.

- La TV est diverse et multiple. Un modèle vous sert-il de référence?

- Puisqu'elle a cette fonction de lien social, elle l'est d'autant qu'elle est généraliste. Il faut éviter que les chaînes généralistes, par définitions imparfaites, disparaissent au profit de télévisions thématiques accentuant la segmentation de la société.

- Les professionnels de la télévision ont-ils conscience de leur rôle de ciment des blocs sociaux?

- Non et c'est dommage! Depuis 50 ans, les «pros» ont eu à résister à deux discours: celui des politiciens qui pensaient que la TV leur appartenait et celui des intellectuels qui la critiquaient systématiquement. Leur réponse: le public n'est pas idiot et nous travaillons pour lui. Maintenant, il faut qu'ils admettent que le public est encore plus intelligent qu'ils ne le pensent et qu'ils évitent, sous l'effet de la concurrence, le nivellement par le bas. Ensuite, ils doivent réfléchir à leur fonction culturelle, une mission qui doit dépasser l'attitude réactionnelle face aux politiciens et aux intellectuels. La télé n'appartient à personne, ni au public, ni au capital, ni aux politiciens, ni aux professionnels!

- N'êtes-vous pas un intellectuel minoritaire?

- Effectivement! Les intellos me trouvent trop optimistes bien que le jugement de valeur que je porte est indépendant de la conjoncture. Je ne dis pas que ce que fait actuellement la TV est bien, je dis que son rôle social est celui-ci. Les intellectuels confondent la problématique théorique avec leur rejet de la TV. Les gens de la communication sont plus sensibles à mon point de vue. Quant aux hommes politiques, ils s'en foutent, comme toujours!

- Des propositions concrètes?

- Il faut maintenir la TV généraliste, une école de tolérance qui évite les ghettos culturels! Les chaînes spécialisées présentent plusieurs inconvénients: donner bonne conscience aux «généralistes» pour ne rien faire d'autre et véhiculer l'idée fausse que tout peut être traité en images.

- Etes-vous pour une chaîne européenne?

- La TV a ce formidable rôle d'intégration parce qu'elle est nationale. Si l'Europe peut se faire sur le plan économique, politique ou scientifique, dans le domaine culturel, il faut respecter les différences. Après les excès qui ont abouti aux conflits mondiaux, il faut accepter de revisiter le concept de nationalisme. La télévision belge, n'est pas la télévision française ou italienne. Il faut préserver ces identités.

- Le traitement de l'information?

- L'info doit échapper à la folie de l'urgence et de l'événement. Elle va plus vite que l'histoire. Dans le Golfe, c'est tout juste si les journalistes ne disent pas : «Alors, elle commence votre guerre?». C'est grave. Il faut savoir maîtriser son triomphe pour privilégier l'analyse.

- Candidat éventuel à un poste d'une grande chaîne française?

- En terme de décision politique, je n'en suis pas sûr. En terme de responsabilité d'une émission qui aborderait autrement la politique, oui! Après tout, on a fait appel aux intellectuels aux débuts de la TV. Je ne serai pas moins compétent que certains technocrates actuels qui ignorent l'amour du public.

Propos recueillis par

MARC VANESSE

(1) L'Éloge du grand public, une théorie critique de la télévision, Paris, Flammarion, 1990 (822 F).

(2) La Folle du logis, la télévision dans les sociétés démocratiques, Paris, Gallimard, 1983.