Earth Hour, le doute est permis

DU BRULLE,CHRISTIAN; GORISSEN,AGNES; CONDIJTS,JOAN; STAGIAIRE

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Samedi 28 mars 2009

Environnement Un beau « coup », et puis après ?

Ce samedi, la Belgique sera plongée dans l’obscurité une heure durant. Pour la bonne cause ou la bonne conscience ?

Vous avez décidé d’éteindre la lumière ce soir de 20 h 30 à 21 h 30 ? Bravo ! Au-delà de la conscientisation mondialisée, cela ne servira strictement à rien !

A rien de constructif dans l’immédiat s’entend, si ce n’est sans doute à faire la pub de l’instigateur de ce projet : le WWF. Et peut-être, cela reste à espérer, à inciter, rappelons-le, certaines personnes à changer de comportement. « Ce soir, des millions de personnes à travers le monde marqueront symboliquement leur volonté d’action contre le changement climatique », clame l’association.

Et de préciser qu’en Belgique, 193 villes et communes et 329 entreprises prendront part à Earth Hour. Soit une commune sur trois. D’un point de vue arithmétique et symbolique, ce n’est pas mal en effet. Les autoroutes plongées dans le noir, l’Atomium qui s’éteint…

Hélas, pour l’efficacité, c’est raté. Une heure sans lumière sur les 8.760 heures que compte une année, cela semble assez dérisoire. En 2008, 370 villes dans 35 pays avaient éteint la lumière durant une heure, soit 50 millions de personnes. On avait alors observé une baisse de 2,7 % de la consommation.

Ce dimanche matin, les chiffres exacts seront communiqués, assure le WWF, qui répercutera les données dès qu’il les réceptionnera d’Elia.

Elia ? C’est l’entreprise qui est en charge de la distribution de la haute tension en Belgique. Et de son côté, l’inquiétude est de mise. Cette opération ne va-t-elle pas perturber le réseau dans son ensemble ? « Aidez-nous à ne pas plonger l’Europe dans le noir pour de bon », imploraitelle ces derniers jours.

Elia explique. L’électricité est produite au moment où elle est consommée. Si un nombre important de citoyens européens éteignent la lumière au même moment et, surtout, la rallument simultanément, cela produira d’importantes variations, brusques et imprévues, dans la consommation d’électricité. Si ces variations, sur l’ensemble du réseau européen, dépassent 3.000 MW (3 millions de kW), soit 1 % de la charge, c’est-à-dire de la consommation moyenne sur ce réseau, les risques de « black-out », de coupure totale du courant, ne sont pas à exclure.

Le système de sécurité sur le réseau européen est suffisant pour compenser deux incidents graves simultanés, à savoir la perte de deux unités de production très importantes sur le réseau. Au-delà… le black-out menace.

Face à ces affirmations, Jean-Pascal van Ypersele, climatologue à l’UCL et vice-président du Giec, s’interroge : « L’événement donne l’occasion de sensibiliser le public une fois de plus à l’impact de notre consommation d’énergie sur l’avenir du climat. Je ne sais pas si c’est la meilleure manière de faire, et cela a sûrement quelques inconvénients, mais j’observe en tout cas que cela permet de reparler du problème et d’en débattre. La réaction d’Elia est compréhensible, mais elle montre surtout à quel point notre réseau électrique est inadapté au défi de la transition indispensable vers un système énergétique plus durable. Si leur système est incapable de supporter un déséquilibre bien annoncé, comment pourrait-il gérer les variations locales inévitables – et moins prévisibles que la Earth Hour – liées à la production à partir du vent ou du soleil ? Il est grand temps de développer un réseau européen de transport d’électricité qui prenne en compte une part croissante des énergies renouvelables. »

Pour la jouer tactique et éviter le risque du black-out total, pourquoi ne pas participer à l’action du WWF de manière un peu élastique ? Par exemple en éteignant les lumières avant l’heure H et en les rallumant plus tard que 21 h 30. Si la remise en marche est étalée, le réseau pourra y faire face beaucoup plus aisément.

Et pour ceux qui ont peur du noir, qu’ils se rassurent, toute la Belgique ne sera pas privée de lumière : le stade de Genk où les Diables rouges rencontrent la Bosnie mais aussi les hôpitaux, les trains, le métro ne seront pas plongés dans l’obscurité.

Pas plus que… la ville de Charleroi qui avait prévu l’extinction de l’éclairage public mais qui a dû renoncer à son geste pour la planète.

Le service juridique de la ville a mis en garde contre les problèmes de sécurité. D’où annulation.

Les gestes verts, bien au-delà de l’heure sombre

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L’électricité

Ne laissez pas brûler inutilement les lumières (lampes de chevet, spots de jardin…). Ne laissez pas les appareils en mode stand-by (télé, PC, radio…). Utilisez des ampoules économiques et ramenez-les chez le fabricant pour le recyclage : elles contiennent des substances polluantes.

Le chauffage

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Le chauffage

Ne chauffez que lorsque c’est nécessaire, avec un degré en moins qu’en temps normal. Optez pour les projets d’énergies renouvelables : placez des panneaux solaires/photovoltaïques. Plein de primes sont prévues. (energie.wallonie.be/ www.bruxelles-

environnement.be)

L’eau

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L’eau

Ne faites tourner le lave-vaisselle et la machine à laver que lorsqu’ils sont pleins (ça économise aussi de l’électricité, en plus). Diminuez votre quantité d’eau utilisée pour la toilette ou la cuisine : plutôt la douche que le bain et toujours un couvercle sur la casserole (ça chauffe plus vite, en plus).

La voiture

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La voiture Ne la prenez que si vous ne pouvez pas faire sans. Et en privilégiant le covoiturage. De toute façon, pas avec des modèles qui dégagent des nuages de CO2 (www.energivores.be). Sinon, optez pour le vélo, la marche ou les transports en commun (ça tient chaud, en plus, dans les trois cas).

Le vrac

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Le vrac Isolez bien (www.ecoconso.be). Placez du double (triple) vitrage, c’est déductible. Fermez rideaux et volets la nuit, c’est 30 à 50 % de perte de chaleur en moins. Triez vos déchets. Evitez le jetable (essuie-tout, lingettes...). Privilégiez l’eau du robinet à l’eau en bouteille. Réfléchissez…

« Une opération symbolique, avec ses mérites et ses limites »

les témoins

Jean-Pierre Hansen Administrateur délégué d’Electrabel

entretien

Eteindrez-vous les lumières ce samedi soir ?

Je ne serai pas chez moi. Peut-être les éteindra-t-on pour moi…

Que pensez-vous de cette opération ?

C’est bien sûr une opération symbolique. Elle en a donc les mérites et aussi les limites. Elle peut – et elle devrait – faire prendre conscience que l’énergie, que l’électricité, sont des biens précieux, qu’il s’agit d’assurer, de préserver, et donc d’abord de ne pas gaspiller.

Et, de plus, des biens qui, à long terme, ou dans certaines circonstances, ou encore pour certaines régions du monde, peuvent devenir rares. J’aime bien l’expression “Nouveau siècle des Lumières“… Voici 200 ans que les idées philosophiques et politiques des “Lumières“, avec Voltaire, avec Diderot, ont, comme on dit, changé le monde, changé la vie. À noter que voici 200 ans aussi que l’utilisation de l’énergie a été découverte et généralisée. A ce double titre, donc, 200 ans qui ont, en fait, accouché d’une nouvelle civilisation. Et il est nécessaire, je crois, de réfléchir sereinement – c’est un peu difficile, ces temps-ci ! – à 200 nouvelles années de ce qui devrait aussi et encore être des années de progrès, mais peut-être d’un autre progrès…

Et les limites ?

Prenons un exemple : la Fête de la musique, qui est aussi un grand succès symbolique et populaire, n’a jamais, à elle seule, révélé un nouveau Mozart. C’est surtout au jour le jour, dès le “day after“, que le travail commence. Et donc à partir de lundi, quand on sortira à nouveau de chez soi le matin dans l’obscurité à cause de l’heure d’été, il faudra continuer d’y penser… Mais il y a bien plus ! J’entendais jeudi soir à la télévision Youssef Boutros-Gahli, le ministre égyptien des Finances, qui, à propos de la crise, faisait remarquer que si elle avait pour conséquence de réduire l’aide aux pays les plus pauvres, “des femmes et des enfants seraient en danger, faute d’eau et d’électricité“. Ce que dit le ministre nous rappelle que, si nos sociétés occidentales gaspillent parfois des ressources et que l’environnement peut en souffrir, d’autres en manquent cruellement et peuvent en mourir ! Pour, à nouveau, revenir 200 ans an arrière, il ne suffit pas que Marie-Antoinette mange moins de brioche pour que tous aient du pain !

Votre société combat-elle cette réalité ?

Nous y sommes attentifs. Par exemple, la cellule « Energy Assistance » de GDF Suez mobilise des ingénieurs et techniciens qui, bénévolement, avec tous les moyens du groupe, vont installer des réseaux locaux dans des pays ou des villages qui manquent de tout – et donc aussi d’électricité. La « planète-attitude », c’est aussi ça, je crois.

NRJ continue à émettre mais passe un message en boucle

Bruno Van Sieleghem, directeur général de NRJ Belgique

Seule radio à avoir pris ce genre d’initiative, NRJ va couper son antenne ce samedi de 20 h 30 à 21 h 30 pour Earth Hour. Enfin, pas tout à fait : « En fait, nous allons continuer à émettre, explique Bruno Van Sieleghem, directeur général de NRJ Belgique. Mais nous allons suspendre la programmation habituelle pour passer en boucle un message rappelant aux auditeurs l’action du WWF et ce que chacun peut faire, à son échelle, là où il se trouve, à ce moment précis. »

Aucun impact, donc, sur la consommation en électricité de la station. Mais une initiative culottée quand même : l’émission du samedi soir, Total RnB, fait en général une très bonne audience. Même si elle n’est pas déprogrammée mais simplement amputée d’une heure, les habitués pourraient aller écouter ailleurs.

« On sait qu’on va perdre des auditeurs, poursuit Bruno Van Sieleghem. Mais Earth Hour colle à 2000 % à notre cible, les jeunes, et à nos principes. Alors, quand le WWF nous a contactés, on est allés au-delà de ce que l’organisation attendait de nous – plutôt que de s’embarquer à moitié, avec des petites chroniques les jours précédents, autant y aller à fond. Ce sera bénéfique en termes d’image et de fierté pour nos équipes et notre public : NRJ n’est pas seulement un robinet à musique, c’est une radio audacieuse, avec une personnalité. »

« L’impact au final ne sera pas si important »

Chargé des affaires administratives, le commissaire estonien accueille l’Earth Hour avec les réserves d’usage. « C’est la troisième fois que nous participons à l’initiative l’« heure pour la Terre ». Pour nous, il s’agit principalement d’un geste symbolique. L’impact sur la consommation d’énergie de ce samedi ne sera, au final, pas si important, mais cette action fait partie de nos politiques écologiques. Depuis l’année 2001, nous participons au Emas (eco-management and audit scheme), un gros travail a d’ores et déjà été réalisé dans notre bâtiment.

Le futur devra davantage s’inscrire dans une réduction de la consommation d’énergie. Il s’agira aussi de faire des choix optimaux en matière d’éclairage.

Cela fait partie d’un vaste travail que, en tant qu’administration moderne, nous nous devions de réaliser en nous ajustant aux besoins en vue de diminuer la consommation d’énergie et d’être le plus en accord possible avec l’environnement. »