Electrabel ne lâchera pas le nucléaire

CONDIJTS,JOAN

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Samedi 25 mars 2006

P.19 Jean-Pierre Hansen, numéro deux de Suez, plaide pour le maintien d'un opérateur nucléaire unique en Belgique.

Jean-Pierre Hansen avait déjà réagi, à chaud, aux « conditions fondamentales » fixées par le gouvernement en vue de la fusion entre Suez et Gaz de France : « Il faut mettre un peu d'ordre dans tout ça. On ne peut pas avoir tout et son contraire » (Le Soir du 23 mars).

Le patron d'Electrabel, numéro deux de Suez, revient aujourd'hui sur les exigences gouvernementales. Et il n'en démord pas : « Ce catalogue de mesures comme le rapport de la Commission de régulation de l'électricité et du gaz ne peuvent pas être une base de discussion. Nous y serions fortement opposés. » Cette fin de non-recevoir porte notamment sur la cession des sept réacteurs atomiques belges : « Elle est exclue, parce que je reste partisan d'un opérateur unique pour le nucléaire », dit Jean-Pierre Hansen.

Et si Verhofstadt passe en force ? « Des mesures régaliennes devraient être fondées en droit et le gouvernement devrait en assumer les conséquences. »

« Céder le nucléaire ? Exclu »

Energie Suez répond aux exigences posées par le grouvernement

Jean-Pierre Hansen, numéro deux du groupe Suez, se dit partisan d'un opérateur nucléaire unique en Belgique.

Calme, ferme, précis, Jean-Pierre Hansen consulte quelques notes couchées dans la nuit. Au huitième étage du siège du boulevard du Régent, à Bruxelles, le patron d'Electrabel se lève, trace des lignes sur un papier vierge, ajoute des chiffres, conclut en courbes et flèches. Le quinquagénaire défend l'électricien belge ainsi que Suez, la maison mère où le Belge seconde le président, Gérard Mestrallet. Jean-Pierre Hansen répond surtout au « catalogue d'exigences » rédigé par le gouvernement belge. Alors qu'en février dernier, le premier électricien italien Enel avouait son faible pour Electrabel et disait étudier la possibilité d'un raid sur Suez, le groupe franco-belge, apeuré, se jetait dans les bras de Gaz de France (GDF). Un éventuel mariage qui se solderait par l'accroissement de la position dominante de Suez sur les marchés électrique et gazier en Belgique. Aussi, Guy Verhofstadt a-t-il décidé de jouer les notaires des noces.

Et le Premier ministre a placé la barre haut. Dans une note confidentielle (Le Soir de jeudi), le gouvernement belge a formulé, mercredi, une vingtaine de « conditions fondamentales en cas de négociations avec le nouveau groupe Suez-GDF ». Y figurent, pêle-mêle, le démantèlement de Fluxys, filiale de Suez qui gère le réseau de transport de Gaz et le terminal de Zeebruges, la cession de Distrigaz (commerce de gaz), de centrales nucléaires - Electrabel opère sept réacteurs atomiques (trois à Tihange, quatre à Doel) - ou encore la baisse de la participation d'Electrabel dans Elia (le réseau haute tension).

« Cette note n'est qu'un catalogue de mesures dans lequel des choix seront faits », tempérait, mercredi soir, un proche du gouvernement. Tandis que les déclarations en faveur de « plus de concurrence », d'« une baisse des prix du courant » ne cessaient de pleuvoir dans les cénacles politiques. Gonflement de torses en vue des négociations avec Suez ?

Jean-Pierre Hansen a répliqué ce vendredi.

1Les « exigences fondamentales » du gouvernement. « Le catalogue des mesures du gouvernement ou le rapport de la Commission de régulation de l'électricité et du gaz (sur lequel s'appuie notamment l'exécutif dans sa note confidentielle, NDLR) ne peuvent pas être une base de discussion, affirme l'administrateur délégué d'Electrabel. Nous y serions fortement opposés. Et une cession pure et simple d'actifs nucléaires est exclue parce que je reste partisan d'un opérateur unique pour le nucléaire. »

Fluxys ? « C'est une activité régulée : même si on voulait gagner beaucoup d'argent, on ne pourrait pas. Je ne vois pas où est le problème. Quant à une scission, si elle a lieu, il faudrait créer, pour des raisons de sécurité et d'optimisation, une coupole chapeautant des activités certes différentes mais couplées. Comment imaginer cela sans coordination ? », s'interroge le directeur général des opérations de Suez.

« Toute autorité peut prendre des mesures régaliennes, concède Jean-Pierre Hansen, mais elles devraient être fondées en droit et le gouvernement devrait en assumer les conséquences. » Guy Verhofstadt pose ses exigences ; Electrabel rejette le catalogue. Quelles concessions Suez est-il prêt à faire pour épouser Gaz de France ? Jean-Pierre Hansen élude. Et fustige le rapport de la Commission de régulation de l'électricité et du gaz (Creg) : « Il est plein de contradictions. On pourrait croire que la Creg s'est transformée en banquier d'affaires défendant des intérêts particuliers. » Lesquels ? Silence.

Les négociations seraient-elles vouées à l'échec ? Le patron belge estime que les discussions actuelles ont lieu dans un climat serein : « Nous discutons aujourd'hui de la formalisation, de la finalisation et de l'application de la pax electrica (document qui scelle les engagements de Suez lors de l'offre publique d'achat lancée sur les 49,9 % non détenus d'Electrabel durant l'automne dernier, NDLR). Nous avons déjà reçu, par exemple, 15 déclarations d'intérêt pour les sites que nous devions mettre en vente. La pax se met donc en place. Et il s'agira de la compléter dans le contexte de l'analyse de la concurrence menée par les autorités européennes et/ou belges. »

2La « baisse des prix ». Les mandataires politiques, de la majorité comme de l'opposition, n'ont cessé, ces dernières semaines, de dénoncer des prix du courant et du gaz « trop élevés ». Coupable désigné : Suez (et ses filiales). Jeudi, Bart Martens a déposé une proposition de loi visant à taxer les bénéfices générés par les centrales amorties d'Electrabel. Des gains indus, réalisés au détriment des consommateurs, estime le sénateur socialiste flamand.

« Des idées reçues » qui hérissent Jean-Pierre Hansen. Le patron brandit sa calculatrice : depuis 2003, en Belgique, les prix électriques ont baissé, pour certains profils de consommation, stagné, voire augmenté, pour d'autres, pendant que les États voisins constataient des hausses tarifaires largement supérieures aux mouvements belges. Selon une étude affichée par Electrabel, en janvier 2006, la moyenne des prix de l'électricité belge emportait le match comparatif avec les pays limitrophes.

« Les prix augmentent ailleurs. Chez nous, ils sont stables », résume Jean-Pierre Hansen. Schéma similaire dans le gaz : « 60 milliards de m3 circulent dans le réseau belge chaque année. Seuls 17 milliards sont destinés à la consommation locale. Pourquoi des acteurs majeurs comme ExxonMobil ou Statoil ne font que passer par la Belgique ? Pourquoi ne nous concurrencent-ils pas ? Ces milliards de m3 vont ailleurs parce que les prix du gaz y sont plus élevés. »

Plus de concurrence ? « Non le nombre d'acteurs n'est pas déterminant : la concurrence, c'est la liberté de s'approvisionner. »

3Le raid d'Enel. Le directeur général des opérations de Suez n'a pas tenu à se prononcer sur l'éventualité d'une offre publique d'achat italienne. Entre les numéros un et deux du groupe franco-belge, la répartition des tâches paraît claire : Jean-Pierre Hansen démine en Belgique tandis que Gérard Mestrallet gère le front alpin.

La direction générale d'Electrabel remaniée

L'administrateur délégué d'Electrabel, Jean-Pierre Hansen, a redistribué quelques cartes au sein de son comité de direction. Selon le quotidien De Standaard de ce vendredi, Xavier Votron (cousin de Jean-Paul, le patron de Fortis), directeur général de la production, de la distribution et de l'informatique, quitte Bruxelles pour Paris où il secondera Patrick Buffet, grand stratège de Suez.

Exil doré ou promotion ? Selon des sources internes, le voyage parisien relèverait plus de la première option. Xavier Votron se présente comme un « ancien » serviteur de la maison du boulevard du Régent (siège bruxellois d'Electrabel). Et ses fonctions ont été redistribuées entre plusieurs membres de la direction. La principale, la production sera partagée entre deux fidèles de la garde prétorienne de Jean-Pierre Hansen : Philippe Van Troeye et Paul Rorive (qui hérite du nucléaire).

De Standaard annonce un deuxième mouvement important : le départ (pas pour Paris cette fois) de Ludo Van den Kerckhove, directeur de l'informatique, est également prévu.