« Je suis profondément

MOUTON,OLIVIER

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Samedi 22 septembre 2012

On se souvient de Victoria Abril en muse de Pedro Almodóvar, égérie de la nouvelle vague espagnole. La

On se souvient de Victoria Abril en muse de Pedro Almodóvar, égérie de la nouvelle vague espagnole. La cinquantaine, elle revient au cinéma après avoir éduqué ses enfants. Nourrie de ses rôles accumulés frénétiquement. Enfin prête à parler d’elle.

Elle entre tel un courant d’air dans la suite de l’Amigo où se déroulent les entretiens pour la promotion

Elle entre tel un courant d’air dans la suite de l’Amigo où se déroulent les entretiens pour la promotion de son dernier film, Louves, en salles le 7 octobre. Victoria Abril est telle qu’on se l’imaginait, héroïne éternelle des films de Pedro Almodóvar. L’apparence à la fois classe et excentrique. La spontanéité naturelle et les répliques vives. Avant de se confier, la voix rauque, elle allume une cigarette. Américaine. « Du tabac comme avant, pas avec toutes ces mierdas que l’on a ajoutées », sourit-elle. Alors, la fumée expulsée, elle peut se confier. En français, avec des zestes d’espagnol.

Vous êtes une image, une icône…

(Elle rit) Si vous le dites… Je ne veux pas vous contrarier. Et si vous me faites de la pub, en plus…

Vous incarnez deux décennies…

Même trois décennies !

… oui, trois. Mais vous avez surtout été pendant deux décennies l’incarnation de la Movida espagnole, ce courant de liberté consécutif à la chute de la dictature de Franco.

Bien sûr, j’ai été en plein dedans. J’avais à peine une vingtaine d’années.

Une période, où tout était possible ?

La Movida était une période d’effervescence inévitable. Tout le monde était concerné, ce n’était pas limité à quelques happy few. C’était une respiration immense après quarante années de ceinture. Des êtres enfin libres.

Une ère d’intense créativité artistique.

Oui, mais tout le monde était créatif. Ce n’était pas juste quelques artistes : tout le monde voulait sortir de la cage. On a appelé cela la Movida parce que cela bougeait, ce n’était pas limité à une rue ou à un quartier…

Vous en étiez la figure emblématique.

Disons qu’à l’époque, je faisais quatre films par an, dont plus de la moitié en Espagne. J’ai tourné avec tous. Le dernier arrivé, c’était Pedro, en 1989…

L’œuvre de Pedro Almodóvar a été très importante pour la diffusion de votre image dans toute l’Europe.

Oui, oui. Et cela a surtout été important pour lui. C’était alors une figure espagnole qui pointait son nez dans les festivals mais il était loin de ce qu’il est maintenant, mondialement connu. Mais déjà à l’époque, un film d’Almodóvar, c’était un an de tournage, un an de promotion. C’était très intense.

Comment revoyez-vous cette période d’explosion ? Vous êtes nostalgique ?

Certainement pas nostalgique. Je ne regarde pas souvent en arrière. Par peur de ne pas voir le trou devant, n’est-ce pas ? Mais Almodóvar, c’était ma trentaine, assez folle. J’en avais marre des drames. Lui, c’était le mélodrame, la “tragicomedia”, ce mélange de genres qui fait le tampon Almodóvar. Cela m’amusait beaucoup, cela parlait de trucs terribles mais de façon décalée. C’était parfait…

Au fond peut-être que dans les années 1980, je n’étais pas encore assez mûre pour le comprendre. Pour tout comprendre, d’ailleurs. Avec Almodóvar, le mode d’emploi est un peu compliqué : il faut faire ce qu’il demande mais en même temps, il faut le surprendre, il faut faire ce qu’il veut mais pas ce qu’il dit, obéir mais éviter qu’il ne s’ennuie.

Tout cela correspond bien à votre image, finalement ?

Oui, absolument. J’ai fini par bien l’attraper. Il faut dire que j’avais commencé à travailler en 1974. Avant la Movida, il y avait déjà eu el Destape, la transition… Quand notre période a commencé, cela faisait quinze ans que je tournais quatre films par an, j’avais quand même un poquito de experiencia.

Almodóvar est venu me voir pour la première fois en 1984. Il m’avait proposé de faire Qu’est ce que j’ai fait pour mériter ça, que j’ai refusé. Je lui ai fait un petit coucou dans la Loi du désir. Après il a fait Femmes au bord de la crise de nerfs, je ne l’ai pas suivi parce que je ne trouvais pas cela assez bien. Puis est arrivé Attache moi ! et là je n’ai pas pu refuser. C’était trop bien… Nous avons eu dix ans de fiançailles et en cinq ans, on a fait trois enfants. Intenso.

Vous avez encore des contacts ?

Oh, lui est toujours en Espagne, on se voit de temps en temps dans des festivals… Mais non. Pedro ne maintient pas trop de relations avec ses ex.

Quand la Movida a commencé à décliner, je suis partie habiter en France, en 1982. Je me suis installée à Paris pour vivre mon histoire d’amour. Mais j’ai continué à tourner en Espagne, au Portugal, en Italie… J’ai adhéré à l’Europe de Maastricht depuis ses débuts. J’ai travaillé à peu près partout sur notre continent. Très peu aux Etats-Unis parce que ce n’était pas trop mon truc. Pour la musique ensuite, ce fut pareil.

Vous vous sentez européenne ?

Oui, je me sens vraiment très bien en Europe. Le film qui nous enchante aujourd’hui est un film macédonien en coproduction avec la Slovénie, l’Allemagne et la Belgique. Nous étions quinze nationalités différentes sur le tournage. Il y a une richesse incroyable en Europe, un décalage, des contrastes énormes aussi. Le film se déroule pour moitié en France, pour moitié en Macédoine et j’avais l’impression là-bas de me retrouver dans mon Andalousie des années 1960. Sans bouger d’Europe, tu peux aller quarante ou cinquante ans en arrière.

La Macédoine, ou la nouvelle Europe ?

Ils n’ont pas la même religion, ils sont orthodoxes, c’est très différent. Mais voilà, cette géographie fait partie de mon ADN, je ne sais pas pourquoi. Ma mère était de Malaga, mes grands-parents étaient Irlandais, j’ai fait des enfants avec un Français. Tu vois, l’Europe me fascine par sa richesse de tout, par ses langues, ses histoires multiples, ses différences. De toute façon, je me sens bien dès qu’il y a de l’inconnu, du nouveau, du décalage, dès que l’on sort de la réalité plombée. J’ai l’obligation d’être heureuse là où je suis. Partout.

Pourquoi détestez-vous les Etats-Unis ?

Je suis plurielle, ouverte, mais là-bas, je suis malheureuse. Et j’ai mal à l’estomac. Ils bouffent trop mal… J’ai de l’acidité dans l’estomac. Au bout d’une semaine, je ne prends plus que le petit-déjeuner, je perds du poids. Même leur café, il est mauvais ! Pour trouver un petit expresso sympathique, il faut faire des kilomètres. On n’a pas le même sens de l’humour non plus. J’ai du mal à raconter des blagues et à les faire se marrer. Je les trouve très kitsch en plus.

En Europe, il y a un patrimoine commun au-delà de la diversité. Europa es une cruzeira de caminos ! Nous avons tous du sang venu d’ailleurs. Même au fin fond de l’Est, il y a quelque chose qui te rappelle que tu es… home.

Vous avez vécu une période extraordinaire pour l’Espagne. Que vous inspire la terrible période de crise actuelle ?

L’envie de travailler ! De ne pas y penser ! Bien sûr que cela me touche. Mais je suis sûr que cela va passer. On va se serrer tout, les poignets, la ceinture… Cela fait vingt ans que l’on ne cesse de dire que nous sommes en crise. Pour moi, les Etats-Unis d’Europe sont inévitables ! Paris, c’est ma maison et le reste, c’est mon jardin. Tout est proche.

Vous êtes une indignée ?

Non, je suis plutôt du genre à être dans l’acceptation des choses telle qu’elles viennent et de faire du mieux que l’on peut. Cela ne sert à rien de se biler, de s’empoisonner le sang. Et puis nous, actrices, nous sommes là pour donner le moral aux autres, pour les aider à vivre, à supporter la réalité. Les films, c’est comme une aspirine : grâce à ça, pendant deux heures, tu n’as pas mal à la tête.

Vous donnez beaucoup de vous ?

Oui, c’est une question d’égoïsme aussi. Je préfère donner que recevoir. Parce qu’en échange, tu reçois quand même des milliers de gestes d’amour. Je suis une privilégiée de la vie et je le sais. Je ne peux pas râler, moi. Plus que jamais. Je fais un travail que j’adore, qui fait du bien aux gens, qui me permet d’échapper à la cruda realidad, de vivre un autre monde, de sortir de la routina… Avec mes fictions, j’arrive à vivre d’autres vies, à être d’autres femmes, à sentir ce qu’elles ressentent. C’est mieux que d’aller chez le coiffeur, ça… Tu te donnes des vacances. Tout ce que tu trouves, tout ce que tu manges, tout ce que tu décides, c’est pour ton personnage. Tu comprends ? Après, cela part, on t’en donne des nouvelles. Cela appartient aux autres. Et chaque personne a une vision différente du même film, prend ce qui l’arrange. Je dis souvent que l’on devrait appartenir au ministère de la Santé plutôt qu’au ministère de la Culture. Les films, les disques, cela rend la vie plus légère.

Mais vous avez joué dans des films graves aussi. Le dernier en fait partie…

Oui. Mais quand c’est beau, c’est beau. Que d’émotions !

Vous êtes marquée par les émotions ?

Disons qu’il n’y a que cela qui m’intéresse, plutôt ! (Elle rit). Les vraies, les fausses, les fictives, les réelles…

Vous vous décririez comment ?

Comme un caméléon. L’extérieur, je fais avec, je me colorie de la couleur du sofa sur lequel je suis assise.

Vous avez été nommée onze fois aux Goya, les Césars espagnols.

Combien, je ne sais pas. Je l’étais chaque année au début. Mais c’était impossible qu’il en soit autrement, je tournais tellement… Mais je n’ai eu le prix qu’une fois, en 1987.

Vous êtes éternelle aux yeux des gens ?

C’est notre métier. Je peux crever la gueule ouverte mais mes films, eux, resteront. Même des films d’auteur très beaux qui n’ont pas eu de succès mais dont on reparlera… Louves sera dans ce registre. C’est en donnant ma confiance à des jeunes réalisateurs que demain, on aura du bon cinéma. Il faut que cela se renouvelle, on ne peut pas toujours faire les mêmes histoires avec les mêmes réalisateurs et les mêmes acteurs. Pedro Almodóvar était un enfant terrible de l’underground à ses débuts, la profession ne voulait pas de lui. Attends… avec nos films, on a été nominé treize fois pour chaque film mais on n’a jamais eu de prix. Et maintenant, c’est Pedro…

Le public récupère toujours les films, peut-être dix ans plus tard. J’en ai fait un à mes débuts qui s’appelait “Mater amatissima”. J’avais dix-sept ans, c’était le rôle d’une mère avec un enfant autiste. Un truc hypertragique, hyper dur à faire, je jouais le rôle d’une mère de trente ans alors que je n’avais pas d’enfant moi-même, et même très loin d’en avoir. La presse n’a rien écrit, rien, le public n’est pas venu. Seule la filmothèque française m’a demandé de venir le présenter. Mais dans les années 1980, tous les réalisateurs qui me proposaient un rôle encensaient mon travail dans ce film. Pourquoi ne pas me l’avoir dit quand je me lançais sans parachute ?

Les choses prennent du temps…

C’est comme une bouteille à la mer, oui. Tu la jettes et parfois, dix ans après, il se passe quelque chose. Avec Internet, je suis encore plus sûre que les films finiront par trouver leur public, tôt ou tard.

Vous avez la cinquantaine. Et une maturité épanouie ?

Oui, il n’y a plus tellement de questions, ce sont les réponses qui tombent.

Comme quoi ?

Par rapport à ce que l’on est. Je me dis que je peux arrêter de me prendre pour Marilyn, que je peux être moi-même.

Vous vous preniez pour Marilyn ?

Mais bien sûr… Jusqu’au moment d’avoir des enfants, je voulais être n’importe qui sauf moi ! C’est pour cela que je faisais autant de films, que j’étais autant de femmes. Et à force de multiplier les rôles, j’ai fini par être quelqu’un de pas trop creux.

Victoria AbrilNé le 4 avril 1959 à Madrid, Victoria Mérida Rojas passe son enfance sous le soleil d’Andalousie.

Victoria

Abril

Né le 4 avril 1959 à Madrid, Victoria Mérida Rojas passe son enfance sous le soleil d’Andalousie. Elle a seize ans quand le dictateur Franco meurt, en 1975. Danseuse, elle change son nom en Victoria Abril et se lance dans le cinéma. Frénétiquement. Elle tourne avec toute la nouvelle vague espagnole en pleine Movida. Elle obtient la reconnaissance internationale en 1990 avec « Attache-moi ! » sous la direction d’Almodóvar, avec Antonio Banderas. Depuis, elle a multiplié les classiques : « La lune dans le caniveau », « Talons aiguilles », « Kika », « Gazon maudit »… Elle revient après avoir pris un peu de recul.

son retour

Le cinéma

Vous revenez avec « Louves », un film tourné en partie en France, en partie en Macédoine.

C’est l’histoire d’une rencontre. Ils m’ont appelée pour me remettre un prix pour l’ensemble de ma carrière au festival de Bitola. Je suis restée là-bas une semaine. Six mois après, j’ai reçu un mail avec une proposition de scénario de Teona Matiovska, la réalisatrice. Je joue avec sa sœur Labina. C’est une famille d’artistes incroyables ! Le tournage s’est déroulé de façon très professionnelle. Le film a une facture époustouflante.

Vous jouez Helena, une mère dont la vie bascule le jour où son fils se suicide…

C’est probablement le rôle le plus difficile que j’ai jamais joué. Perdre un fils unique, assister à son suicide. Avant qu’il ne se jette, il vous dit que votre mari abuse de lui depuis l’âge de huit ans. Et tu n’as rien vu venir, tu ne peux rien faire. On pourrait aussi appeler ce film “la femme cassée”. C’est une mater dolorosa… Dans un état d’implosion, elle n’arrive plus à trouver une seule raison de vivre sans son fils. Moi, je suis mère, je ne peux même pas imaginer que cela puisse t’arriver un jour. La première séquence, c’est le truc le plus incroyable que j’ai jamais lu. Il y a un peu d’abus sexuel, du suicide, de la pédophilie… On ne peut pas dire autant de trucs importantissimes en si peu de temps. Quand je l’ai lue, j’ai respiré, j’ai relu et j’ai appelé Teona pour dire qu’on le ferait, ce film.

sa pause

La chanson

Comment en êtes-vous arrivée à la chanson ?

Avec mes enfants, jusqu’à leurs huit ou neuf ans, j’avais une vie de nomade. Trois mois à Malte, deux mois en Islande… Je les emmenais partout avec moi. Après, je n’ai pas pu les sortir de l’école parce que je me faisais engueuler. Alors, c’est moi qui ai ralenti. Je ne faisais plus qu’un ou deux films par an. je me suis tournée vers autre chose.

Cela vous manquait ?

(Elle réfléchit) Non, pas vraiment. Il y a un moment où cela s’avère nécessaire. Tu ne peux pas être absente pour tes enfants dans les moments importants, il faut être là. Alors, tu fais autre chose. J’ai commencé à me concentrer sur la musique, à faire des albums. C’était une forme d’hommage à l’amour, à ma jeunesse en Andalousie, à Paris. C’était le reflet de mes deux principales cultures. Ensemble, j’insiste en disant ensemble parce qu’aucune culture n’a pris le dessus sur l’autre, 25 ans de vie en France, 25 ans de vie en Espagne. Mais là, je suis repartie sur la route.

Que font vos enfants aujourd’hui ?

Ils sont aux études, ils ont 22 et 20 ans, l’un est à Londres, l’autre à Paris. Maintenant, j’ai du temps pour moi, je peux retravailler autant que je veux. Je ne dois plus leur faire à manger, les conduire à l’école, il n’y a plus de raison que je sois à Paris plus qu’ailleurs.

son succès

La télévision

Vous êtes donc toujours sur la route ?

Si, claro. Même si là, pour le moment, je suis surtout à Paris pour tourner la suite de Clem. On fait la troisième saison. Ce n’était pas du tout prévu. Au départ, ce devait être un téléfilm pour TF1, un one shot, mais c’était génial, trop bien écrit. J’ai refusé un film en Argentine pour faire Clem et j’ai eu raison parce qu’il a fait dix millions de téléspectateurs. La chaîne en a voulu davantage. C’est une série qui chaque année devient une autre série. Moi, je pense que cette saison, les 8, 9 et 10, ce sont les meilleurs.

Le premier, c’était un fameux sujet : une jeune fille de saison tombe enceinte mais il est trop tard et elle va de l’avant avec son bébé. Depuis, plusieurs thématiques se sont greffées dessus. J’obtiens la même qualité de rôle et d’interprétation qu’au cinéma sauf que l’on va beaucoup plus vite. On fait en quatre semaines ce que l’on fait au cinéma en huit.

Cela vous convient, ce rythme-là ?

Oui, moi, j’aime bien. Je m’emmerde maintenant au cinéma, cela dure trop longtemps.

Vous aimez vivre vite ?

Non, je n’aime pas vivre vite mais on vit incroyablement vite, on n’a pas le choix. Comme j’adore ce que je fais, je ne me plains pas. Et cela m’évite de faire une psychanalyse.