ELLROY-STONER: ET L'ECRIVAIN RENCONTRA LE FLIC QUAND LE TRADUCTEUR AIME L'OEUVRE

VAN VAERENBERGH,OLIVIER

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Mercredi 19 mars 1997

«Ma part d'ombre», dernier chef-d'oeuvre du pape du roman noir américain

Ellroy - Stoner : et l'écrivain rencontra le flic

Le 21 juin 1958, tard dans la soirée, des témoins ont aperçu Geneva «Jean» Hilliker Ellroy sortir du Desert Inn, un bar louche d'El Monte, Californie, en compagnie d'une blonde vulgaire et d'un grand basané. Le lendemain, son corps était retrouvé dans un buisson des environs. Violée. Etranglée. Meurtrie. Son fils avait 10 ans. Il s'appellait James Ellroy.

Depuis «Brown's Requiem» jusqu'à «L.A. Confidential», le plus grand auteur de roman noir contemporain a laissé ses obsessions de meurtres et de femmes assassinées prendre possession de son art et de son esprit.

Mais il n'en pouvait plus d'oublier, de transférer sur d'autres femmes victimes l'image de cette mère qu'il déteste sans la connaître. Alors, il est retourné au bureau du Shérif du comté de Los Angeles, et il a demandé à consulter le dossier de Jean Ellroy, morte le 21 juin 1958. C'était en 1994. L'homme qui lui a passé le dossier s'appellait Bill Stoner, un flic à deux doigts de la retraite et vieux de quinze ans à la Criminelle.

«Il voulait travailler à la Criminelle du Shérif. Il voulait enquêter sur des meurtres. Il a obtenu son transfert. Qui l'a conduit au corps abandonné en bord de route et au corps dans la Marina. Qui l'a conduit à la fille restée muette après avoir été violée et brutalisée. Ses fantômes.». Bill Stoner, de simple flic, est devenu l'un des personnages du dernier livre de James Ellroy, «Ma part d'ombre». Le récit de deux années passées à rechercher un assassin.

- Lorsqu'il est venu me voir, j'allais prendre ma retraite, explique le flic devenu l'ami du romancier. Il m'a dit qu'il voulait faire un livre. Il m'a fait une offre intéressante. De lui, je n'avais lu que «White Jazz», un roman extrêmement difficile, et je n'étais pas sûr de vouloir faire un bout de chemin avec lui. Mais tout ça a donné naissance à une forte amitié. J'ai été très ému de la manière dont il parle de moi.

«Ma part d'ombre» est en effet bien plus qu'un « simple» retour sur un passé cruel et impudique. C'est une plongée dans la réalité, celle du paumé junkie qu'était Ellroy, et de 25 années de meurtre à Los Angeles. C'est l'incroyable dissection d'un cerveau de flic.

- Dans l'affaire de James, nous ne saurons jamais si nous n'avons pas raté le bon coup de téléphone, raconte Stoner. Jamais sans doute nous ne pourrons mettre un point final; ce ne sera pas fini tant qu'un juge n'aura pas asséné sa sentence, et qu'on pourra se dire : j'ai fait ce qu'il faut. Mais je n'attend rien, j'ai abandonné jusqu'à la prochaine fois que j'y retournerai. J'ai passé quinze ans aux Homicides; après deux ans, vous apprenez à relativiser certaines choses, à en accepter d'autres, mais vous continuez. Ou vous devenez fous et vous laissez tout tomber. Mais même comme cela, ils vous poursuivent.

OLIVIER VAN VAERENBERGH

James Ellroy : «Ma part d'ombre»; Editions Rivages/Ecrits Noirs; 489 pp, 891 F.

On trouvera un lont entretien avec James Ellroy dans notre supplément «Mad».

Quand le traducteur aime l'oeuvre

Depuis dix ans, depuis le premier livre, Freddy Michalski est le traducteur attitré et apprécié de James Ellroy. Cet universitaire d'origine polonaise, prof d'anglais depuis quinze ans, a le rare privilège de traduire en français tous les écrits du romancier. A l'occasion de la visite de James Ellroy à Paris, son traducteur en a profité pour le revoir. Et plutôt que de son métier, Freddy Michalski a choisi naturellement de parler de sa «matière première», avec un énorme respect dans la voix. Et paraît ennuyé lorsqu'on lui demande si en lisant Ellroy, le lecteur francophone lit aussi un peu de Michalski.

- C'est inévitable. Donnez les bouquins de James à un autre traducteur, et vous obtiendrez autre chose. Mais il faut aimer le livre. Je traduis des romans de personnes que je ne connais pas, mais j'aime toujours les livres. Et j'aime vraiment les oeuvres de James. C'est un des plus grands auteurs américains, et pas seulement de romans noirs, simplement en tant qu'écrivain. Il sait comment écrire, comment exprimer son univers. Il possède son propre style, sa propre manière de travailler la langue, et le résultat est simplement incroyable.

S'il minimise son importance, Freddy Michalski reconnaît évidemment que le style narratif d'Ellroy, extrêmement fouillé, et son vocabulaire, magnifié de néologisme et de figures de style, demande une rare maîtrise.

- Il utilise parfois des expressions presque intraduisibles. La langue américaine qu'il déploie est tellement puissante; il y a un rythme, un «beat» qui n'existe pas en français. Quand vous avez terminé un de ses bouquins, le rythme est toujours là. Il continue, réapparaît. Il est impensable de déposer un de ses livres et de passer à autre chose. C'est une grande réussite, une véritable prouesse.

O. V. V.