Energie Création de bourses, intervention de courtiers... Libéralisée, l'électricité devient petit à petit une marchandise comme une autre Un marché plein d'énergie Le client individuel ne peut pas (encore) choisir son fournisseur Le «juste prix»: l'objectif de Powernext Un quart du marché scandinave transite par Nord Pool
THOMAS,PIERRE-HENRI; CHARLET,MARC; SERVATY,PHILIPPE; ROUCOUREL,JACQUES
Page 32
Samedi 8 décembre 2001
Energie Création de bourses, intervention de courtiers... Libéralisée, l'électricité devient petit à petit une marchandise comme une autre Un marché plein d'énergie
Sous les projecteurs depuis l'annonce de la possible faillite du groupe de courtage Enron, le marché de l'électricité bouge. Certes marginales, des bourses de l'énergie font leur apparition. Des changements qui ne touchent pas encore le consommateur particulier.
PIERRE-HENRI THOMAS
Que tout était simple, avant: un producteur d'électricité vendait sa production à ses clients, à un prix fixé par lui. Point. Depuis la libéralisation du marché de l'énergie, imposée par une directive européenne de 1996, les règles du jeu changent sensiblement. Un des points sur lesquels se fixent les textes européens est d'éviter de mettre dans les mêmes mains le transport de l'énergie et sa production.
Mais la libéralisation du marché s'accompagne aussi, même si le thème n'est pas présent dans les textes, de la naissance de bourses de l'énergie. Tout comme les contrats de livraison du pétrole se négocient sur les marchés de Londres ou d'Amsterdam, des contrats de livraison de gaz ou d'électricité font aussi l'objet de «trading», comme de vulgaires actions.
On peut ainsi acheter des blocs d'électricité sur des marchés non réglementés, mais aussi sur de véritables bourses, qui décident qui peut être membre, selon quels critères et qui garantissent la bonne fin de la transaction par un système de paiement et de livraison et une contrepartie centrale. On compte plusieurs de ces marchés réglementés en Europe: à Francfort, Londres, Paris (Powernext), et dans les pays nordiques (Nord Pool), précurseurs sur le front de la libéralisation (lire ci-dessous).
Les bourses sont toutefois des acteurs modestes. Pour l'électricité, explique Bart Pycke, responsable du négoce pour Electrabel, 90% des transactions s'effectuent sur des marchés «over the counter», non réglementés. Cela ne veut pas dire que tout le monde peut participer au marché. Le ticket d'entrée est assez élevé. Les intervenants (producteurs, courtiers spécialisés et certaines banques) traitent des contrats de l'ordre de 25 megawatts pour un an. A 30 euros le mégawatt, chaque bloc d'énergie vendu pèse donc 6,5 millions d'euros.
Ces marchés vont-ils changer notre vie de consommateur? Il y a deux scénarios , explique Eric de Keuleneer, patron de Credibe (ex-OCCH) qui a aussi présidé voici deux ans le groupe d'experts chargés par le gouvernement d'accompagner la libéralisation du marché de l'électricité. Soit, dit-il, ces bourses restent des endroits où s'échangent des quantités résiduelles d'électricité, permettant aux producteurs de mieux équilibrer leurs charges et aux gestionnaires de réseaux d'assurer une gestion plus efficiente. Ce n'est dès lors pas très important pour le consommateur. Soit elles deviennent un point central de toute l'activité, et les prix de l'électricité fluctuent alors comme ceux du pétrole, en fonction de l'offre et de la demande. Aujourd'hui, nous sommes clairement dans la première option, dit-il.
Si le baril de pétrole peut changer quatre à cinq fois de mains avant d'aboutir à l'acheteur final, on n'en est pas encore là avec l'électricité. Les contrats spots (c'est-à-dire les contrats pour livraison immédiate, différents des contrats à terme, pour livraison dans un, deux, trois mois...) ne représentent qu'une petite partie de la consommation globale européenne, entre quelques pour cent et dix pour cent, au grand maximum, précise Bart Pycke.
Pour les particuliers, l'impact des bourses de l'énergie est nul. Pour l'instant. Mais on peut s'attendre, avec l'introduction de la concurrence, à ce que les prix diminuent , observe Christine Vanderveeren, présidente de la CREG (Commission de régulation de l'électricité et du gaz). Normalement, c'est donc une bonne chose pour le consommateur final. D'ailleurs la comparaison de nos prix avec ceux de nos voisins est la plus défavorable là où la concurrence est la plus forte (en Grande-Bretagne et en Allemagne, notamment), ajoute-t-elle.
Modestes en taille, les bourses de l'énergie ont aussi un poids «moral»: ce sont elles qui fixent les prix de référence. L'existence des bourses de l'énergie est la conséquence naturelle de la dérégulation, ajoute Bart Pycke. Pour une société comme la nôtre, chaque décision doit être référée au prix du marché. Un exemple: si le prix du gaz monte, nous pouvons décider de ne plus brûler notre gaz dans les centrales, mais de le vendre, et d'acheter de l'électricité sur le marché pour compenser l'arrêt de nos centrales au gaz.
Un tel système n'est pas toujours sans poser de problème, comme on vient de le voir avec la banqueroute du groupe américain Enron, un géant dont les actifs sont évalués à 63 milliards de dollars. Enron a été entraîné dans une spirale infernale. Le groupe, négociant du pétrole et du gaz, s'est mis à négocier de l'électricité puisque gaz et pétrole sont les deux sources d'énergie primaires qui font tourner les centrales. Enron a poussé le modèle trop loin, se couvrant en achetant des centrales (NDLR: dont la rentabilité n'était pas assurée), explique Philippe Massart, porte-parole d'Electrabel.
«L'existence des bourses
de l'énergie est
la conséquence naturelle de la dérégulation»
La création des bourses de l'énergie provoque déjà, surtout dans les marchés où la libéralisation est très avancée, des modifications de comportement. Lors d'une visite technique chez un de nos concurrents britanniques, se souvient Paul Thielen, le patron de ProfilArbed, j'ai assisté soudain à l'arrêt d'un laminoir. La société s'approvisionnait en électricité sur le marché de l'énergie, et à cette heure-là, l'électricité coûtait trop cher. Mais la plupart des entreprises du continent ne travaillent pas de la sorte et ont négocié des contrats avec un fournisseur. Le sidérurgiste Arbed par exemple, dont la facture énergétique représente environ 10% du chiffre d'affaires, a préféré pour sa part bétonner son approvisionnement en négociant, via une société coopérative liée, la Sotel, un contrat à long terme avec Electrabel. Et en Belgique, BASF, qui représente à elle seule 3,1% de la consommation d'électricité en Belgique, a conclut en 1999 un contrat de 15 ans avec RWE et Electrabel.
Le client individuel ne peut pas (encore) choisir son fournisseur MARC CHARLET
Le consommateur particulier, celui qui se trouve en bout de réseau, pourra-t-il un jour bénéficier des avantages de cette nouvelle formule de commerce de l'énergie électrique ? Il n'est pas encore question que, chez nous, chaque client individuel «basse tension», puisse librement choisir son fournisseur d'électricité, éventuellement en s'adressant à un courtier, comme on le fait, par exemple, dans le secteur de l'assurance.
Ce qui est envisageable, en revanche, c'est que l'intercommunale qui lui livre le courant électrique, s'approvisionne, elle, chez un courtier ou via une bourse énergétique comme Powernext.
Le tour
des petits clients
viendra en 2004
ou 2005
A l'heure actuelle, les intercommunales belges sont liées par des contrats à long terme signés avec les deux producteurs nationaux (Electrabel et SPE), à l'exception de l'AIESH (botte du Hainaut), qui achète son électricité à EDF, explique Jacques Glorieux, d'Inter-Régies (associations des intercommunales pures). Certains de ces contrats, conclus il y a très longtemps, arriveront bientôt à échéance et on peut imaginer que certaines intercommunales choisiront alors de diversifier leurs sources d'approvisionnement. La chose sera d'autant plus aisée que, dans la foulée des décrets adaptés tant dans le nord que dans le sud du pays et qui visent à séparer les activités d'approvisionnement et celles de gestion du réseau, des nouvelles structures se mettent en place. C'est le cas, par exemple, de «Luminus» en Flandre ou d'«ALE-Trading» en terre principautaire.
Concrètement, les choses se mettent en place de manière très progressive. Actuellement, explique-t-on à l'ALE (Association liégeoise d'électricité), seuls les très gros consommateurs peuvent choisir leur fournisseur. Fin 2002, les gros consommateurs deviendront eux aussi «éligibles», pour reprendre le terme utilisé dans les directives instaurant la libéralisation du secteur. Quant aux petits clients (les ménages), leur tour viendra en 2004 ou 2005. A ce moment-là, ils seront libres de choisir leur source d'approvisionnement. Ce pourra être un producteur ou un courtier. Ils feront jouer la concurrence, comme on le fait déjà dans la téléphonie mobile, entre Proximus, Mobistar ou Orange.
A ce stade-là, les intercommunales, qu'elles soient pures ou mixtes, ne seront plus que des gestionnaires des réseaux de distribution. Elles se rémunéreront à charge des fournisseurs en fonction du volume d'électricité transitant sur leurs lignes, mais la facture finale, elle, proviendra bien du fournisseur choisi par le client. On verra, à ce moment, si libéralisation et intervention des «traders» débouchent réellement sur un allègement de la note.
Le «juste prix»: l'objectif de Powernext PHILIPPE SERVATY
Jusqu'au 26 novembre, l'électricité française était ce que le franc français était au deutsche mark avant l'arrivée de l'euro: un vassal. Elle ne disposait pas de prix de référence domestique. Faute de transparence, les mégawatts cédés par les producteurs (en réalité EDF pour près de 99% de la consommation de l'Hexagone) étaient vendus après une négocation bilatérale ou en suivant les prix du marché allemand.
La création de Powernext, la nouvelle bourse française de l'électricité, dont Euronext détient 34% du capital, a pour principal objectif de fixer un prix connu de tous les acteurs français de ce marché. Les industriels n'avaient aucune idée de l'état du marché , explique Thierry Carol, porte-parole de Powernext. Et pour les opérateurs, il s'agit d'un outil supplémentaire pour écouler leur production ou acheter des kilowatts à meilleur prix.
L'initiative et l'objectif du projet sont franco-français mais son actionnariat comporte des membres étrangers de poids, comme Electrabel (Belgique), Endesa (Espagne) et Atel (Suisse). Notre objectif vise uniquement le territoire français, où nous sommes producteurs (via l'Energie du Rhône), précise Philippe Massart, porte-parole d'Electrabel. Si l'ambition à très long terme de Powernext est de devenir l'une des trois grandes bourses d'un marché européen unifié de l'énergie, la route sera très longue. Aujourd'hui, les frontières sont saturées, congestionnées. Les liaisons entre pays ont été conçues pour suppléer aux défaillances temporaires des réseaux nationaux, pas pour organiser de grands flux, explique Philippe Massart.
Powernext a débuté modestement. En dix jours, moins d'1 GWH (un milliard de wattheures) a été échangé quotidiennement, ce qui représente 0,2% de la consommation française. Le marché a évidemment été perturbé par la défaillance d'Enron: les opérateurs avaient des problèmes plus urgents à régler , précise Thierry Carol. Powernext peut en tirer parti: la société Clearnet offre une contrepartie centrale qui garantit donc que toutes les opérations sont menées à bien. Ce garde-fou devrait contribuer à réaliser, l'an prochain, l'ambition de Powernext: traiter 3% de la consommation nationale.
Un quart du marché scandinave transite par Nord Pool JACQUES ROUCOUREL STOCKHOLM
Les Norvégiens et les Suédois ont été les premiers au monde à créer il y a cinq ans une bourse transnationale de l'électricité. Nord Pool, basé à Oslo, couvre désormais la Norvège (qui avait été la première de la région à déréglementer son marché de l'électricité dès 1991), la Suède, la Finlande et le Danemark. Nord Pool fonctionne comme une bourse (presque) classique : c'est un lieu d'échange et de concentration pour les acheteurs et les vendeurs professionnels, avec plus de 280 participants l'an dernier. A la différence d'une bourse normale, Nord Pool n'est pas ouvert au simple consommateur qui voudrait aller s'acheter quelques kilowattheures pour son chalet de montagne.
Tout le commerce de l'électricté dans les pays nordiques ne se fait pas à Nord Pool. Mais on peut penser que sa part ira grandissante au fur et à mesure que l'éventail de ses produits se diversifira, estime Jan Sedeborg, directeur financier de Birka Energi, l'un des principaux producteurs d'électricité suédois, membre de Nord Pool.
«Ils ont été pionniers sur le marché
de l'électricité.
C'est un succès»
Nord Pool propose trois services: un service de «clearing», un marché spot et un marché financier. Le «clearing» concerne les contrats entre deux acteurs sur le marché bilatéral. Il avait littéralement explosé l'an dernier pour atteindre un volume de transactions de 177 milliards de couronnes norvégiennes (885 milliards de francs). Le marché spot est utilisé pour le commerce physique de l'électricité avec les contrats horaires à 24 heures, qui suit les règles classiques de l'offre et de la demande. Le prix ainsi déterminé devient celui du marché de l'électricité pour les pays nordiques et il sert également de référence pour le marché à terme, ou marché financier, utilisé pour les livraisons futures d'électricité - jusqu'à trois ans - qui peut permettre de s'assure des prix et de répartir les risques. Sur ce dernier, les contrats sont passés entre un producteur et un acheteur pour la vente d'une quantité déterminée d'énergie à un prix déterminé pour une période fixée. Cela en fait un instrument important entre autres pour calculer et budgeter les recettes et les dépenses futures de ce commerce, constate-t-on chez Svensk Energi.
L'an dernier, le chiffre d'affaires sur le marché spot était de 97 terawattheures (pour 55 milliards de francs), soit une augmentation de 28% par rapport à 1999, tandis que le marché financier a bondi de 66% pour atteindre un chiffre d'affaires 359 tWh (215 milliards de francs).
Après quelques années d'existence seulement, plus d'un quart de l'électricité consommée dans les quatre pays nordiques est ainsi échangée par le biais de Nord Pool. Nous travaillons dans la plupart des cas avec Nord Pool, explique Jan Sedeborg. Leur avantage est qu'ils ont des formats standards, mais ensuite, tout dépend des prix du marché. Ils ne sont pas tout le temps les plus intéressants, ni les moins chers quant au coût de leurs services. Mais ils sont efficaces.
Powernext a fait appel à Nord Pool
pour utiliser
leur technologie
Une efficacité qui a convaincu, Jean-Francois Conil-Lacoste, directeur général de Powernext, la nouvelle bourse d'électricité francaise qui a vu le jour il y a quelques jours seulement (lire ci-dessus). Powernext a fait appel à Nord Pool pour utiliser leur technologie. Nord Pool a un vrai savoir-faire, commente Jean-Francois Conil-Lacoste. Ils ont été pionniers sur le marché de l'électricité. C'est un succès.
Nord Pool, qui emploie 80 personnes à Lysaker, près d'Oslo, et dans ses bureaux de Stockholm et d'Odense (Danemark), possède également 35 % de Leipzig Power Exchange (LPX), la première bourse énergétique d'Allemagne, et ne semble que commencer sa croissance. Ce que confirme Torger Lien, président de Nord Pool, lorsqu'il déclare : L'accord avec Powernext est un pas important pour nous vers notre vision de devenir un bâtisseur du marché en Europe.
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