Energie - Les premières inculpations intervenues dans l'« affaire Tractebel » soulèvent nombre de questions Les zones d'ombre du Kazakhgate

CONDIJTS,JOAN

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Mercredi 14 mai 2003

Energie - Les premières inculpations intervenues dans l'« affaire Tractebel » soulèvent nombre de questions

Les zones d'ombre du Kazakhgate

* Inculpé par le juge d'instruction Jean-Claude Van Espen, le « cerveau kazakh », alias Nicolas Atherinos, a-t-il agi seul ? La réponse pourrait se révéler conséquente pour Tractebel.

ANALYSE

JOAN CONDIJTS

Plus de trois ans d'instruction, des plaintes multiples, contradictoires et entrecroisées, des ramifications se perdant dans les Andes comme sur les côtes du golfe d'Oman, des acteurs flirtant avec la mafia russe, des enjeux colossaux, des implications politico-économiques... L'« affaire Tractebel » est complexe, sinon obscure. La réalité du « Kazakhgate » rejoint-elle le romanesque de ces ingrédients dignes d'un polar financier ? L'entreprise n'est-elle que le jouet de quelques individus mal intentionnés ?

Les certitudes dans ce dossier ne sont guère légion... Tractebel, filiale du groupe franco-belge Suez, a décroché une concession gazière, en 1997, au Kazakhstan, une ancienne république soviétique, immense territoire entre la Russie, la Chine et la mer Caspienne. Quatre-vingt-cinq millions de dollars ont été déboursés : trente millions allant à l'Etat kazakh, cinquante-cinq millions atterrissant, sous forme de « commissions de consultance », dans l'escarcelle d'un trio d'hommes d'affaires suspectés de baigner dans les milieux mafieux. L'architecture financière de la transaction participe du « tour du monde en 80 jours » : l'argent circule dans un dédale de sociétés installées aux Pays-Bas, aux îles Vierges, aux Bahamas, etc. Enfin, une partie des « honoraires de consultance » apparaît sur les comptes de sociétés dont le bénéficiaire économique demeure inconnu.

Quant aux incertitudes... Existe-t-il des « retours de commissions » ? Autrement dit, les fonds octroyés au trio auraient-ils partiellement servi à enrichir des tiers (membres du personnel de Tractebel ou autres) ? Si l'existence des comptes susmentionnés alimente la thèse des retours de commissions, les bénéficiaires de ces malversations ne sont pas connus. Tractebel a déposé une plainte (en novembre 1999, soit plus d'un an après son départ) contre Nicolas Atherinos, s'estimant victime des agissements de son ancien employé. Aujourd'hui inculpé, notamment du chef de blanchiment, celui qui fut vice-président de la branche internationale de Tractebel jusqu'en septembre 1998, n'a jamais nié qu'il avait été rémunéré, pour son rôle central au Kazakhstan, par le biais d'un « système opaque » (« Le Soir » du 9 avril 2002). Mais l'homme a également affirmé que ce même système parallèle a, encore plus largement, profité à d'autres au sein de la grande maison.

Aussi, l'inculpation (« Le Soir » de ce mardi) de ce Grec, polyglotte, né en 1940 à Alexandrie, signifiée par le juge d'instruction Van Espen, conduit-elle logiquement à la question suivante : a-t-il agi seul ? Si comme M. Atherinos l'affirme, son crime a profité à d'autres ou a été perpétré conjointement, de nouvelles inculpations devraient intervenir dans les prochains jours, semaines ou mois, et pourraient toucher les instances dirigeantes de Tractebel (du moins en place à l'époque des faits).

Tant au palais de justice de Bruxelles qu'à la place du Trône (siège bruxellois de Tractebel), la tension était perceptible ce mardi. L'instruction de M. Van Espen n'est, en effet, pas close.·