Enseignement supérieur - La ministre Françoise Dupuis (PS) rencontrera les hautes écoles et les syndicats, vendredi Le projet « Bologne » ouvert à la critique Le recteur Scheuer, de Namur : « Restons mobilisés » Profs : l'inquiet, l'enthousiaste, le méfiant Pascal Delwit Francis Delpérée Philippe De Coninck

LAMENSCH,MICHELLE; DELLIGNE,XAVIER

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Jeudi 9 octobre 2003

Enseignement supérieur - La ministre Françoise Dupuis (PS) rencontrera les hautes écoles et les syndicats, vendredi

Le projet « Bologne » ouvert à la critique

* Etudiants, hautes écoles et syndicats fusillent l'avant-projet de décret « Bologne ». La ministre Dupuis réplique : la concertation ne fait que commencer...

MICHELLE LAMENSCH

Etudiants et syndicats ont réagi, de concert : l'avant-projet de décret « Bologne » est un coup de force grossier. Il remet les clés de l'enseignement supérieur dans les mains des recteurs d'université, dans le mépris total de ses autres acteurs...

La publication, dans nos éditions d'hier, du document de travail de la ministre PS Françoise Dupuis a relancé le débat sur l'harmonisation de l'enseignement supérieur dans le contexte européen. Cet avant-projet de décret sera transmis très prochainement au gouvernement de la Communauté française.

Quelqu'un a bien dû prendre la plume !, se défend la ministre. Ce texte qui concerne essentiellement les universités a été logiquement élaboré avec les recteurs et les services des universités, après plusieurs discussions avec les étudiants. J'ai rencontré ceux-ci, lundi. Les hautes écoles ont été consultées et je dois les revoir, tout comme les syndicats, vendredi.

Françoise Dupuis annonce la suite des opérations : Je souhaite que le gouvernement lance ce texte dans les concertations officielles : Conseil général des hautes écoles, fédérations étudiantes, Conseil interuniversitaire, syndicats et Conseil d'Etat. Tout est toujours amendable. La concertation ne fait que s'ouvrir...

Le débat est déjà bien nourri. Conseil général des hautes écoles, Fédération des étudiants francophones (FEF), CGSP-Enseignement et Sel (Setca du libre) font chorus : Tout l'enseignement non universitaire a été tenu dans l'ignorance.

Officiellement, je ne connais pas le texte, lâche Michel Tordoir, président du Conseil général des hautes écoles. Nos institutions ont été laissées de côté alors qu'avec les écoles d'art et d'architecture, elles seront associées aux académies.

A ce stade, dit-on chez Dupuis, il n'est pas prévu de concertation spécifique avec les écoles d'art et d'architecture.

Les étudiants, relayés par la CGSP, relèvent qu'aucune mesure financière n'a été prévue pour organiser la mobilité des étudiants en Europe. Des programmes pourront imposer la mobilité. Cela va fermer la porte de certaines formations aux moins nantis.

Je serai attentive, réplique la ministre, à ce que le nombre et le montant des bourses soient augmentés.

Les autorités académiques pourront refuser un étudiant qui aura fait l'objet d'une mesure d'exclusion d'un établissement dans les cinq années précédentes. Et lorsque, au vu du nombre de demandes d'inscriptions, les moyens de l'établissement ne permettraient plus d'assurer des conditions d'enseignement de qualité. C'est le principe de la double peine !, tonne la FEF.

Du côté des syndicats, Christiane Cornet (CGSP) regrette que l'académie universitaire (regroupant plusieurs établissements) échappe à la loi sur les universités d'Etat. Dupuis, en tant que pouvoir organisateur de Liège, Gembloux et Mons, démissionne, dit-elle, en laissant trop d'autonomie aux académies qui auront sans doute un statut privé. L'organisation des académies, enchaîne Sylvie Kwaschin (Sel), entraîne une mise sous tutelle des établissements non universitaires, sans contrôle syndical, notamment pour les échanges de personnels. L'académie, conclut-elle, c'est la rationalisation, la dualisation de l'enseignement supérieur !

Les études complémentaires et formations continuées seront autorisées pour autant que les droits d'inscription demandés aux étudiants en couvriront les coûts. L'enseignement supérieur est-il public ou privé ?, s'interrogent CGSP et Sel qui redoutent, par ailleurs, que, pour résister à la concurrence des universités, les hautes écoles devront passer de quatre à cinq ans d'études, sans qu'on revoie leur financement.·

Le recteur Scheuer, de Namur : « Restons mobilisés »

Les obstacles techniques risquent de démobiliser les universitaires, je voudrais lancer un message positif à propos de Bologne ! Michel Scheuer, le recteur des Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix à Namur, estime que l'entrée dans l'espace européen de la connaissance et de la recherche est une chance extraordinaire pour notre enseignement supérieur. C'est l'occasion, dit-il, de nous poser des questions fondamentales à propos de l'organisation de notre enseignement car, au fil des années, on a seulement ajouté des strates aux programmes des étudiants. Nous allons retrouver le sens premier du travail universitaire : l'entrée dans les sources de l'information, le travail personnel et en groupe, plutôt que l'apprentissage par coeur.

« Bologne » devrait produire de nouvelles générations d'étudiants : polyglottes, mobiles et réceptifs aux cultures européennes. Ces étudiants se livreront une concurrence accrue sur le marché du travail, où les standards d'exigences seront sans doute rehaussés dans le chef des employeurs.

Pour Michel Scheuer, il faudra régler la question de l'harmonisation sociale des systèmes universitaires. Il existe entre les pays de grandes différences entre les minervals, les dispositifs de sécurité sociale et régimes fiscaux. La Belgique connaît des minervals très bon marché. La mobilité ne pourra pas profiter qu'aux plus nantis. Il faudra prévoir des systèmes de bourses d'études.

Parmi d'autres bouleversements, le système dit des « crédits » est appelé à prendre le relais des heures de cours par année académique.

Michel Scheuer estime qu'il faudra y aller progressivement, au 1er cycle (baccalauréat). L'année académique restera le point de repère. Le système des crédits (le « tout à la carte ») me paraît plus adapté aux étudiants à horaire décalé, qui mènent une carrière professionnelle et ont déjà acquis une certaine maturité.

Autre question : celle de la collaboration qui est appelée à s'intensifier entre universités et hautes écoles. Un énorme travail, dit encore le recteur namurois, consistera à étudier, pour chaque discipline, les spécificités de l'université et de la haute école de type long. Un traducteur-interprète sortant d'une haute école et un licencié en sciences germaniques formé à l'université ont reçu des formations très différentes.

Des rapprochements se sont déjà constitués entre les deux types d'institutions et entre les universités. Michel Scheuer : La ministre Dupuis a voulu que ces rapprochements s'effectuent dans une homogénéité philosophique. Quelle erreur ! C'est contraire à notre universalisme ! J'y vois un grave repli idéologique. Professeurs et chercheurs travaillent au-delà de ces clivages. A Namur, nous avons des DES et des DEA avec toutes les universités, en fonction de nos préoccupations scientifiques et non philosophiques.

Enfin, l'Agence pour l'évaluation de la qualité de l'enseignement supérieur, créée par la ministre Dupuis, laisse un goût amer au recteur de Namur. Un travail d'évaluation de la qualité est déjà organisé et financé par les universités. La nouvelle formule va changer la philosophie : l'évaluation sera élargie à l'administration, aux syndicats et au monde politique... Les universités n'y seront que très marginalement représentées.·

M. L.

Profs : l'inquiet, l'enthousiaste, le méfiant

Pascal Delwit Professeur de sciences politiques à l'ULB

J'ai beaucoup de craintes. On va nous demander de faire une cinquième année avec les mêmes moyens, tout cela en exigeant d'être plus performants en matière d'enseignement comme de recherche... En sciences politiques à l'ULB, nous avons 1.200 étudiants ; sur 5 ans, il y en aura, disons, 1.400 : quid des heures de cours supplémentaires, des locaux, du personnel académique, administratif, scientifique ? Je crains aussi la volonté de tout hyper-réglementer. Organiser 3 examens en un an (janvier, juin, septembre), au lieu de 2 actuellement en sciences humaines ? Comment les profs de candi, qui ont des centaines d'étudiants, corrigeront-ils les épreuves supplémentaires ? Non, j'attends de voir le décret, le texte définitif, mais je suis préoccupé.

D. Ci

Francis Delpérée Professeur de droit constitutionnel à l'UCL

Je suis enthousiaste. J'enseigne à Louvain, mais il m'arrive d'enseigner en France, en Italie, en Espagne, et j'accepte des étudiants Erasmus : Bologne prend enfin en compte cette mobilité des profs et des étudiants. La Communauté française de Belgique joue ici un rôle de pionnière à l'échelle européenne, et il faut savoir pousser un cocorico quand ça vaut le coup ! De plus, la réforme simplifiera nos institutions : 10 unifs pour 4 millions d'âmes, cela ne permet pas d'atteindre une taille critique pour l'enseignement comme pour la recherche. La constitution de 3 académies est donc une opportunité de rationalisation. Enfin, le refinancement (en deux étapes selon Bologne : 2006 et 2011), l'ensemble du monde universitaire le réclamait depuis 20 ans ! Bravo là encore.

D. Ci

Philippe De Coninck Directeur de graduat à la Haute Ecole libre du Hainaut occidental

Mon sentiment ? La méfiance : alors qu'elles sont manifestement concernées par le processus de Bologne, les hautes écoles ont été absentes de la concertation. A lire, dans « Le Soir », l'avant-projet de décret, on a l'impression qu'on ne s'est occupé que des universités.

Pour l'organisation des études, le projet Dupuis ne bouleverse pas le système actuel, en ce qui concerne les formations de type court en tout cas. Les graduats en trois ans deviendront des « baccalauréats professionnalisants » de la même durée. Seule l'appellation change.

Quant au regroupement en académies, c'est le flou le plus complet : on ne sait pas à quelle sauce nous serons mangés. Mon souhait est que nous puissions garder notre autonomie actuelle, du point de vue pédagogique, financier...

G. Mo.