Entrez dans le monde du podcasting culturel

n.c.

Mercredi 13 décembre 2006

Le podcasting, un phénomène nouveau qui possède de nombreuses facettes. Penchons-nous aujourd’hui sur la question du podcasting culturel.

Nous avons vu que, malgré son jeune âge, le podcasting possède déjà de nombreux adeptes, et par là-même, ses grands talents et ses cancres. Pourtant, il existe de réelles différences entre la démarche du podcasting musical et celle du podcasting culturel. Nous allons donc essayer de montrer ici la singularité, l’intérêt et l’avenir du podcasting culturel.

Sans revenir sur la question technique de sa réalisation (voir dans l’article concernant son application dans le domaine musical), il est important de comprendre les enjeux qui existent autour du podcasting culturel. C’est Bernard Stiegler, directeur du département du développement culturel du Centre Georges Pompidou à Paris, philosophe et docteur de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, directeur général adjoint de l'Institut National de l'Audiovisuel et directeur de l'Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique qui va nous éclairer sur cette question.

Sortir de l’archiflux télévisuel et radiophonique

En tant qu’ancien directeur adjoint de l’INA, Bernard Stiegler a beaucoup travaillé sur ces questions. Pour lui, "le podcasting a un gros intérêt, c'est qu'il permet de réécouter les émissions ou de les écouter dans des conditions appropriées. Pour prendre mon cas personnel, j'écoute très peu la radio et je ne regarde pas du tout la télévision. (…) Dans le métro, vous ne pouvez pas faire grand chose d'autre, c'est pour moi un bon moment pour écouter la radio. Cet avantage de pouvoir sortir de la grille horaire s'appelle la délinéarisation du flux. On dit toujours "sur Arte, il y a de très bonnes choses, mais c'est toujours après minuit", et bien grâce au podcasting vidéo, vous pouvez regarder ces choses là à l'heure qui vous arrange".

Ainsi, le podcasting culturel permet de sortir de ce que M. Stiegler appelle l’archiflux, qu’il soit télévisuel ou radiophonique. La télévision et la radio telles qu’on les connaît de nos jours sont marquées par l’obligation d’être efficaces immédiatement et de ne faire ressentir aucun "temps mort", ou ce que les dirigeants de l’audiovisuel considèrent être un "temps mort".

Jean Cluzel, président de Canal Académie, première radio académique francophone en ligne, explique cela en ces termes : Avec l’arrivée de la télévision, ont rapidement disparu de ce média la pensée et le débat d’idées. La télévision, au mieux, résume la pensée. Elle privilégie l’instantané. Or, la pensée, pour être comprise, nécessite un long exposé.

Avoir accès à l’organisation des sources d’une émission

Ainsi, si les émissions « prêtes à diffuser », objets télévisuels industriels, sont faites pour que, au mieux, seule l’essence des propos de chacun soit conservée, le podcasting offre déjà de temps en temps la possibilité de voir l’intégralité de telle ou telle émission (on peut visionner l’émission Arrêt Sur Images sans montage sur le site de France 5).

Pour Bernard Stiegler, c’est même là que se trouve l’avenir du podcasting : J'ai modélisé personnellement quand j'étais directeur de l'INA de nouvelles techniques, notamment l'organisation des sources de l'émission.Par exemple, sur une émission de télévision de quarante-cinq minutes, vous avez couramment entre dix et quinze heures d'enregistrement qui sont écrémées pour obtenir un objet télévisuel industriel. Le podcasting vidéo permettra ainsi de regarder tout ce qui a servi à façonner une émission. J'ai sur mon bureau un film de trois heures qui va être réduit à deux heures pour passer si possible sur Arte. Les personnes qui ont monté ce film ont 160 heures d'enregistrement sur l'Amérique contemporaine qu'ils ont indexées et cataloguées, et cette formidable base de données, à mon avis, pourrait tout à fait devenir un podcasting de deuxième génération.

Le podcasting offre ainsi de nombreuses possibilités de réappropriation des émissions, mais il offre aussi tout simplement la possibilité d’avoir accès à des produits culturels qui ne sont même pas diffusés. Canal Académie, la radio de l’Institut de France, permet d’entrer sous la coupole du Quai Conty et de découvrir l’immensité des travaux, discours et autres conférences des Immortels.

Sur le site de Canal Académie, vous pourrez trouver un nombre impressionnant de documents sonores en ligne parmi lesquels un aperçu de l’histoire uchronique (l’art de faire de l’histoire avec des si) par Jean-Claude Casanova, un entretien autour de la façon d’aborder le marché chinois par le président du groupe Lafarge ou encore un exposé sur la vie mondaine sous le nazisme par le directeur de l’Institut du temps présent.

Jean Cluzel nous explique que la ligne éditoriale de Canal Académie peut se résumer en trois points : Faire découvrir les académiciens, actuels ou anciens, mettre en valeur leurs travaux et leurs points de vue et répondre à la mission de transmission des savoirs confiée (en 1795 par la Convention) à l’Institut de France puis aux cinq académies qui le composent. (…) L’objectif à long terme est clair : mettre en ligne tous les travaux de l’Institut. Cela représente une masse immense mais c’est un objectif qui va de pair avec celui de faire partager la culture française à travers le monde. Les deux milliards d’enfants qui vont naître à relativement court terme vivront dans leur immense majorité en des pays émergeants quasi dépourvus de structures éducatives et il leur sera impossible d’accéder à la culture. Canal Académie permet de remédier à cette lacune en mettant à disposition, sur Internet, une aide totalement désintéressée et disponible pour toutes les générations de tous les pays.

Démassifier l’audience ou hypermassifier la culture ?

Bien évidemment, le portrait que nous dépeignons ici du podcasting est très élogieux. Il est nécessaire de prendre un peu de recul par rapport à ce phénomène. Le regard du philosophe est ici un précieux atout. L’idée de Bernard Stiegler est la suivante : les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) ainsi que les micro- et nanotechnologies ont une double face : On peut utiliser ces techniques qui produisent ce que j'appelle de la délinéarisation et de la segmentation et qui permettent donc de démassifier l'audience, ce qui, en soit, a priori, est une bonne chose, puisque la prolétarisation (perte du savoir-faire des travailleurs et perte de savoir-vivre des consommateurs) vient de la standardisation et de la massification. Mais on peut très bien les utiliser pour produire de l'hypermassification, au sens de contrôler encore beaucoup plus finement les comportements individuels.

Pour l’ancien directeur de l’INA, ces technologies peuvent à la fois vous permettre de créer de nouveaux circuits de transindividuation, c’est-à-dire reconstituer des lieux où vous pouvez partager vos savoirs, vos points de vue critiques, avec d’autres individus, sans être dans une relation producteur-consommateur. Toutefois, elles peuvent également permettre à Amazon.com de savoir que vous aimerez nécessairement ce livre-ci puisque vous avez acheté celui-là, et ainsi de vous enfermer dans une niche dans laquelle vous allez finalement vous retrouver télécommandé par ses choix.