Et si voyager autrement, c'était rester ici, tout simplement ? Laurent Graff et Eric Chevillard, dans des romans différents mais semblables, jouent avec l'idée de départ. Réjouissant.

HAUBRUGE,PASCALE

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Vendredi 25 février 2005

Et si voyager autrement, c'était rester ici, tout simplement ?

Laurent Graff et Eric Chevillard, dans des romans différents mais semblables, jouent avec l'idée de départ. Réjouissant. PASCALE HAUBRUGE Partir, la belle affaire. S'aventurer loin, vers le danger. Faire tous les vaccins nécessaires. Acheter une valise rouge en polypropylène injecté. Y ranger un costume en lin, un chapeau de paille, des lunettes de soleil. Feuilleter des guides, des illustrés... Et rester là où on est. En attendant de savoir exactement où aller.

Tel est le destin de Patrick Perrin, héros et narrateur de « Voyage, voyages », le nouveau Laurent Graff. Au début du roman, qui s'avère être son journal de bord en 49 points précis, le prénommé Patrick, croupier dans un casino normand, épargne pour le grand départ.

Il rêve dans son deux-pièces, le nez dans les atlas, prévoit de disparaître sans laisser de traces. Et enchaîne les longueurs à la piscine de Caen. En attendant. Mais en attendant quoi, exactement ?

Déjà auteur d'un « Il est des nôtres » d'une drôlerie qui fit mouche et d'un irrésistible « Les jours heureux » où un homme jeune décidait d'aller vivre au pas ralenti dans une résidence pour personnes âgées, Laurent Graff fait sourire tout au long de ses courts romans. Sa réjouissante ironie, humour fou et moqueur mâtiné de tendresse à l'égard du genre humain, fait de lui un auteur précieux. Sans enluminures ni stucs. Un authentique original.

Il y a du philosophe dans ce romancier qui sait que le voyage, comme la jeunesse, est un état d'esprit... Ses phrases, en apparence légèrement détachées, sont dotées d'une étrange sagesse. Avec toujours quelque chose qui pétille dans le regard. Et un art de conter qui en impose. Sans s'imposer. Discrètement mais sûrement. Comme ses personnages vivent leur vie modeste et incroyable. L'air de rien.

Agé de 35 ans, l'auteur compte vivre vieux le plus longtemps possible, nous dit sa biographie. Il est absent de Paris, annonce par ailleurs la dédicace inscrite en première page de son roman, agrémentée de cachets d'un petit homme se prélassant au soleil et d'un bateau voguant sur les flots bleus. Il est ailleurs, Laurent Graff, et a la bonté de nous y emmener avec lui. Pour rire de l'absurdité et du plaisir de vivre.

Eric Chevillard adopte lui aussi le ton de l'ironie pour écrire « Oreille rouge », roman où un écrivain lambda est invité en « résidence d'auteur » dans un village du Mali. Ça ne l'attire pas plus que ça, cet écrivain ordinaire, d'aller vivre au bord du Niger... Pourquoi faudrait-il toujours partir ? Et s'il était plus aventureux de rester ?, avance-t-il pour cacher son attachement à sa chambre, sa table, sa ville grise, sa petite vie.

Mais d'accord, d'accord, il va y aller. L'Afrique n'a qu'à bien se tenir. Hippopotames. Marabouts. Brousse en feu. Vieux griots... Il y fera provision de clichés. De quoi servir à son retour des phrases inspirées. Du genre L'Afrique m'a changé complètement. A se demander s'il est vraiment parti.

C'est sans méchanceté mais avec mordant, d'une plume joueuse épargnée par la banalité, qu'Eric Chevillard tourne en ridicule son personnage d'écrivain, cet Oreille rouge qui, qu'il le veuille ou non, appartient à la civilisation minutieuse et maniaque du couteau suisse.