Etats-Unis - Iran: la diplomatie du football Ce dimanche, une nation va s'arrêter de vivre. A l'heure du match contre les Etats-Unis, les 70 millions d'Iraniens seront devant la télévision. En dépit du contexte, un match comme les autres

ASSOCIATED PRESS

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Dimanche 21 juin 1998

Etats-Unis - Iran: la diplomatie du football Ce dimanche, une nation va s'arrêter de vivre. A l'heure du match contre les Etats-Unis, les 70 millions d'Iraniens seront devant la télévision.

C e match, c'est pour nous une question de fierté nationale, explique Iraj Ghadimi, un commerçant du bazar principal de Téhéran, qui explique que la rencontre a bien plus d'importance que celles contre l'Allemagne et la Yougoslavie.

Depuis la révolution islamique de 1979 et la prise d'otages à l'ambassade des Etats-Unis, les relations diplomatiques entre les deux pays sont inexistantes, et le régime des mollahs a axé toute sa propagande sur la haine du «Grand Satan» américain.

Pourtant, les choses sont en train de changer, sous l'impulsion du président Mohammad Khatami, un modéré qui a souhaité récemment un développement des échanges culturels et sportifs entre les deux pays.

Et cette semaine, l'administration Clinton a envisagé une possible normalisation de ses relations diplomatiques avec l'Iran. A l'instar de la «diplomatie du ping-pong» menée dans les années 70 avec la Chine, ce match peut contribuer à un rapprochement entre les deux pays.

De nombreux Iraniens partagent ce sentiment. Pour la première fois après une animosité de 20 ans, les représentants des deux pays vont s'affronter dans une bataille saine , estime Bijan Shariati, un étudiant de 26 ans. La glace entre l'Iran et les Etats-Unis est en train de fondre, et si d'autres rencontres de ce type ont lieu, elle va se dissoudre complètement.

Le football a remporté une première victoire sur le clan conservateur, regroupé autour du guide spirituel de la révolution islamique Ali Khamenei. Une audience du procès du maire de Téhéran Gholamhossein Karba -schi, un proche du président Khatami accusé de corruption, a été repoussée de dimanche à jeudi prochain pour permettre aux juges de suivre le match.

Car le football est considéré comme le sport numéro un en Iran, à égalité avec la lutte. Dans toutes les villes du pays, les cafés et les restaurants ont installé des postes de télévision pour attirer les supporters. Dans les écoles et les universités, les examens prévus en juin ont été reportés, et les ventes de cacahuètes et autres biscuits salés sont au plus haut.

Les hôpitaux se préparent à accueillir les supporters victimes de malaises ou qui se blesseraient en manifestant leur joie... ou leur dépit. En novembre, après la qualification des Iraniens en match de barrage face à l'Australie, trois personnes avaient été traitées pour des malaises cardiaques, et de nombreux supporters avaient souffert de coupures et de contusions.

En prévision d'éventuels débordements à connotation sportive mais surtout politique, les forces de sécurité seront déployées dans toutes les grandes villes du pays. Le 2 décembre, 5.000 femmes avaient forcé l'entrée du stade Azadi pour accueillir l'équipe iranienne à son retour d'Australie. C'était la première fois depuis 1979 que des femmes étaient tolérées dans un stade.

Malgré le décalage horaire - le match de 21 h, dimanche à Lyon, débutera à 22 h 30 heure de Téhéran -, la rencontre sera diffusée en direct à la télévision. Mais avec un décalage de 10 secondes pour permettre aux censeurs de couper les images considérées comme contraires à la morale islamique ou hostiles au régime. (AP.)

En dépit du contexte, un match comme les autres

Malgré son faible intérêt sportif, la rencontre Etats-Unis-Iran a monopolisé l'attention des médias et de la communauté diplomatique depuis le tirage au sort à Marseille en décembre dernier. C'est ainsi que les 500 places de la tribune de presse de Gerland ont toutes été réservées, avec une soixantaine de journalistes américains et une vingtaine d'Iraniens. De même, une délégation des ambassades des Etats-Unis et d'Iran à Paris assistera au match dans la tribune officielle.

Jeudi, 24 heures après la proposition de Madeleine Albright d'établir des relations bilatérales entre l'Iran et les Etats-Unis, le président Clinton lui-même avait exprimé l'espoir que ce match puisse être une étape vers la fin de la brouille.

Vendredi, le ministre iranien des Affaires étrangères, Kamal Kharazi, a lui aussi appelé Washington à détruire le mur de la méfiance .

Côté sécurité, le renforcement annoncé des forces de l'ordre à l'entrée et dans le stade aura pour but essentiel de saisir toute banderole à caractère politique ou religieux et de priver ceux qui le souhaiteraient d'une tribune politique très médiatisée dans les gradins.

Alors, dimanche vers 20 h 50, quand les joueurs entreront sur le terrain, les objectifs des photographes et des cameramen seront braqués sur les mains des 11 Iraniens: tiendront-elles de nouvelles roses après celles qu'ils ont offertes le 14 juin aux Yougoslaves?

S'ensuivront de toute façon 90 minutes de football à l'occasion d'une rencontre qui deviendra dès lors, un match comme les autres, du moins peut-on l'espérer, entre deux équipes tenues de gagner en attendant leur troisième match difficile de la semaine prochaine.

Battus par les champions d'Europe allemands pour leur entrée en lice, les Américains ne peuvent en tout cas pas perdre et, avec le soutien des deux meneurs et milieux offensifs Tab Ramos et Claudio Reyna, la «US Team» a sans doute les moyens de ses ambitions.

Si nous jouons comme contre la Yougoslavie, nous pouvons créer une surprise, affirme de son côté l'entraîneur iranien.

Certes, mais à condition que le trio d'attaquants, évoluant en Bundesliga, Bagheri-Azizi-Daei se montre plus réaliste et tranchant que dimanche dernier...