ÉTRANGER Les pérégrinations d'un Deglas en Chine

CULOT,JACQUES

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Lundi 2 novembre 1998

ÉTRANGER Les pérégrinations d'un Deglas en Chine Comment se refaire un moral tout en recevant la carte jaune dès qu'on pose une question? Pour Harold, ce n'est pas chinois...

C'est l'histoire d'un garçon que l'on avait dit doué dans les équipes d'âge et qui avait, un jour, décidé de devenir footballeur professionnel. Comme tant d'autres. A 17 ans, il avait décroché un petit contrat au RWDMet il avait continué à y progresser sous la férule de Freddy Smets d'abord, de René Vandereycken ensuite. Puis était venue la saison 96-97 à l'aube de laquelle il avait été prêté à Waregem, relégué en D 2. Un pas en arrière? Peut-être, mais pour mieux sauter sans doute puisque sa qualité de meilleur buteur de l'équipe flandrienne lui avait valu d'être rappelé au bercail.

On m'a dit que Frédéric Pierre avait signé pour Mouscron et que le club avait besoin d'un attaquant de son gabarit, de son punch. Flatterie, sans doute , raconte Harold Deglas.

Car la déception guettait...

Daniel Renders n'a pas fait appel à moi. On m'a casé dans le noyau B et on m'y a oublié. Comme Michel Rasquin, comme Stéphane Stassin aussi. Jacques Colson, l'entraîneur de l'équipe réserve, m'a aidé à résister. Mille fois j'ai pensé arrêter...

Deglas évoluait ainsi en réserves, en février dernier, quand sa bonne fée frappa deux fois coup sur coup: le 16 d'abord, en lui offrant un petit Jonathan; le 23 ensuite, en le mettant en contact avec un recruteur... chinois, délégué par le club de Choncqing pour attirer des joueurs européens en Asie.

Il avait déjà jeté son dévolu sur Alex Camerman, d'Ekeren. Comment a-t-il atterri au RWDM et, surtout, en bordure du terrain de réserves, je ne le saurai jamais. Il m'a pris à part après le match et, avec l'aide d'un interprète, il m'a dit: vous êtes rapide, vif et spectaculaire. Je vous invite à passer un test chez nous la semaine prochaine.

UN HÔTEL CHINOIS, UN CHEF FRANÇAIS

A 22 ans, l'aventure et l'exil, fussent-ils chinois, ne font pas peur. Début mars, Harold quittait Enghien pour Pékin sous l'oeil inquiet de sa jeune épouse.

J'avais décidé de tenter l'aventure mais à la condition que ma femme et mon bébé puissent me rejoindre et que nous disposions d'un appartement ou, à tout le moins, d'une chambre d'hôtel.

Les tests physiques réussis, il se voyait proposer un contrat alléchant, du niveau de celui d'un bon joueur d'Anderlecht . Mais il devait aussi se rendre à l'évidence: en Chine, les joueurs vivent ensemble le championnat durant. Pas question de se laisser distraire par une épouse et un enfant!

Je m'apprêtais à revenir quand j'ai été approché par le manager de Chengdu, un club de division 1 B, un échelon intermédaire entre nos D1 et D2. Le championnat débutant à la mi-mars, il m'a dit que je ne pourrais rentrer que pendant la trêve de juin mais que je pouvais faire venir ma famille.

Le temps d'un aller-retour Pékin-Enghien et les Deglas étaient Chinois...

Les joueurs logeaient effectivement dans un camp. A deux par chambre. Nous étions trois étrangers à l'hôtel, tout proche du stade. Un minibus venait nous chercher. J'ai inscrit 12 buts en 22 rencontres, pardon en 20 car j'ai été suspendu 2 fois pour abus de cartes. J'en ai donc eu 6, toutes pour... rouspétances alors que, 3 fois au moins, j'ai simplement demandé une explication à l'arbitre... qui n'a forcément pas compris.

La langue est une terrible barrière dans un jeu d'équipe. Pourtant, sans pouvoir ni lire ni écrire le chinois, Harold a appris à prononcer quelques mots essentiels pour se faire comprendre de ses équipiers. Et, à l'hôtel, il a pu se contenter de l'anglais et de sa langue maternelle. Le chef était français! Quel bonheu r de manger à l'européenne!

Si, sur le plan gastronomique, l'Hennuyer n'a donc pas trop souffert, sur le plan sportif, en revanche, il n'a pas rigolé tous les jours. Ce n'est que de toute justesse, en effet, que son club a évité la relégation, lors de la dernière journée.

A la mi-saison, un nouvel entraîneur suédois nous avait imposé de jouer en 4-4-2. Et si les Chinois sont d'excellents joueurs, physiques, parfois agressifs même, ils ne sont pas friands de tactique. Résultat des courses: on a perdu quatre ou cinq fois 0-1. A quelques minutes du dernier match, que nous devions absolument gagner, le président est entré dans le vestiaire avec un sac de sport plein de billets de 100 yuans (500 F). Il nous a dit: si on gagne, vous vous partagez tout. Il y en avait pour 6 millions!

L'argent est donc présent dans le foot chinois, qui cherche à s'inspirer des modèles italien et allemand. Il faut dire que les stades, qui ne comptent que des places assises, sont énormes et bien remplis. Un billet ne coûte, il est vrai que 10 yuans (50 FB) et, pour 100 yuans vous avez un fauteuil de loge.

A Chengdu (55.000 places), on a fait le plein 4 fois et, en moyenne, on a joué devant 30.000 supporters. Tous les matches sont pourtant télévisés. Cela nous a d'ailleurs joué un vilain tour. Une semaine après avoir été écrasés 8-0 chez les leaders, la sanction a été immédiate: seulement 10.000 personnes se sont déplacées...

TOUT, MAIS PAS LE RWDM

Rentré depuis dix jours, Deglas ne regrette pas son aventure et la revivrait cent fois s'il n'était marié et père de famille. Il estime, en effet, que c'est à lui, aujourd'hui, de faire un geste après celui effectué par son épouse. Si j'étais seul, j'aurais rempilé , soutient-il. C'est une expérience sportive mais, surtout, une expérience humaine.

Aujourd'hui, il a repris son bâton de pélerin à la recherche d'un club belge désireux de se payer ses services. En tout état de cause, il sait qu'il ne rejouera pas au RWDM, où il a été accueilli plutôt froidement...

J'y suis allé cette semaine. On m'a donné le choix: garder mon ancien contrat où les primes de victoire sont substantielles et... ne pas jouer ou en signer un nouveau, revu à la baisse, avec un statut de réserviste.

C'est pas chinois, ça?

JACQUES CULOT