Europe cherche plan d'avenir

JONES,ROLAND; DUBUISSON,MARTINE; MARTIN,PASCAL; VANHOENACKER,CHARLINE; REGNIER,PHILIPPE; AFP

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Lundi 20 juin 2005

L'échec du sommet de Bruxelles confirme la coexistence de plusieurs Europe. La maison commune est en chantier. Mais comment rebâtir quand les plans divergent ?

MARTINE DUBUISSON

Il y a deux conceptions de l'Europe ; je pressentais depuis longtemps que ce débat éclaterait un jour... A l'issue du sommet européen, dans la nuit de vendredi à samedi, le président en exercice de l'Union et Premier luxembourgeois, Jean-Claude Juncker, était extrêmement déçu. Mais lucide : l'incapacité des 25 à s'accorder sur le budget européen 2007-2013, dans la foulée des rejets français et néerlandais de la Constitution, témoigne bien d'un fossé idéologique, lentement mais sûrement creusé entre Etats. Entre l'ancienne et la nouvelle Europe. Pas celles brocardées par l'Américain Rumsfeld, opposant anciens et nouveaux pays membres. Mais ces Europes aux priorités, conceptions et finalités différentes.

Pour citer le chancelier allemand Schröder, c'est un morceau de la substance de l'Europe comme Union politique qui s'en est allé ce week-end. Pour le Premier britannique Blair, ce fut au contraire un moment de renouveau... Lui qui entend tirer profit de la situation - et de l'affaiblissement du moteur franco-allemand - pour pousser l'Europe à changer de vitesse et s'adapter au monde. Là où le Premier ministre belge Verhofstadt appelle au choix entre une zone de libre-échange et une Union politique, Londres inverse l'équation, pointant une division entre ceux qui veulent une Union capable de faire face à son avenir et ceux qui veulent une Union qui reste engluée dans le passé.

Aux petites heures, samedi, on a assisté à la fin d'une époque. D'une Europe : celle de papa. A remplacer par ? Le débat est lancé. Les « chefs » promettent de rebâtir une maison commune. Peut-être avec des petites pièces séparées, pour ceux qui veulent aller de l'avant (Verhofstadt part à la recherche d'alliés pour un noyau dur). Sans doute avec des portes fermées vers l'extérieur un moment (les appels à l'arrêt de l'élargissement se multiplient). Une certitude : les plans divergent...

Les Vingt-cinq face à la page blanche

Union européenne Comment rebâtir la « Maison Europe », après l'échec du sommet de Bruxelles ?

Sonnée par des échecs successifs, l'Europe s'embourbe dans la crise. Tony Blair en profite pour tenter de prendre la main. La résistance s'organise.

ANALYSE

MARTINE DUBUISSON

PASCAL MARTIN

PHILIPPE REGNIER

Les sous, ce n'était pas une question de fonds. Foi de Jean-Claude Juncker, Premier ministre luxembourgeois : Les « perspectives financières » (l'enveloppe budgétaire pour les années 2007 à 2013), c'était une question de fond. Au soir de la bataille budgétaire, passés les coups de minuit de vendredi, le président en exercice du Conseil européen, jusqu'à la fin du mois de juin, tire les premiers enseignements de l'affrontement. On a eu affaire à deux conceptions de l'Europe qui s'affrontaient et s'affronteront toujours, affirme-t-il. Entre ceux qui veulent le grand marché et que le grand marché, et ceux qui veulent une Europe politique intégrée ; entre ceux qui veulent une Union politique intégrée, solidaire, et ceux qui veulent une autre Europe qu'ils n'arrivent à décrire...

Europe marché contre Europe politique ? Il serait bon de se rappeler tout de même que, parmi ceux qui pleurent aujourd'hui l'absence d'accord sur le budget, la France et l'Allemagne ont elles-mêmes posé les verrous. Avec quatre autres « contributeurs nets », dont Londres et La Haye, Paris et Berlin avaient adressé en décembre 2003 la « lettre des Six », revendiquant des dépenses strictement limitées à 1 % du RNB. Soit près de 200 milliards d'euros de moins que la proposition budgétaire de la Commission, précisément susceptible de financer des ambitions... politiques et sociales. Dans la dernière ligne droite, cependant, le président Chirac et le chancelier allemand étaient disposés à faire des efforts, témoigne Juncker.

Reste qu'en bloquant une dernière proposition de compromis de la présidence, à 870 milliards (soit 1,06 % du RNB), donc proche des 824 milliards de la lettre des Six (1 %), Tony Blair a bien montré son ambition politique de prendre la main. Même si, respect du Pacte de stabilité européen oblige, et ce n'est pas le moindre paradoxe pour la confection d'un budget commun, quelques milliards d'euros peuvent faire plonger un budget national dans la zone rouge... Et sérieusement motiver la « pingrerie ».

A l'entendre, le Premier ministre britannique a autant d'ambition politique pour l'Europe que ses homologues. Lesquels sont tout autant attachés aux bienfaits attribués au grand marché que le leader du New Labour... La divergence porterait plutôt sur les choix, sur les priorités politiques. Face à la presse, Blair a rappelé la donne du marchandage : Si nous voulons supprimer le rabais britannique, nous devons supprimer la raison de ce rabais. Il a dit aussi avoir trois défis. Le Marché intérieur, la sécurité et la politique étrangère. Dans la pièce à côté, Jacques Chirac louait au contraire la politique agricole commune, une politique moderne, et doutait de la présidence britannique qui commencera le 1er juillet : Ce n'est pas parti d'une façon brillante, évidemment.

Et demain ? Sera-t-il possible de (ré)unir les Vingt-Cinq, bientôt vingt-sept, autour d'un projet européen commun ? Le Premier ministre belge paraît en douter. Guy Verhofstadt va nouer des contacts bilatéraux dans les semaines à venir avec (ses) collègues du Conseil européen pour mener un débat de fond sur l'avenir européen. En petit groupe ? Je préfère avec tous les Etats membres... qui partagent l'analyse, répond Verhofstadt. Car l'idée est bien celle d'un noyau dur autour de certaines coopérations renforcées, afin de recréer une mini union politique. Et comme Verhofstadt pense notamment à la France, au Luxembourg et à l'Espagne, il prend soin d'ajouter que le blocage marqué en fin de soirée par l'Espagnol Zapatero était une attitude purement tactique, à ne pas assimiler à celle du Royaume-Uni - l'échec étant annoncé, Madrid ne voulait pas donner l'impression d'avaliser les concessions faites en matière d'aides régionales, pour que la discussion ne redémarre pas sur cette base.

Pour le Premier belge, ce débat sur l'avenir de l'Europe devra aboutir : S'il y a deux visions, un choix entre une zone de libre-échange et une Europe politique, chaque Etat membre devra prendre ses responsabilités. Juncker, lui, affiche peu de sympathie pour l'idée d'une Europe à deux vitesses. Je préfère avancer à 25 ou 27.

Preuve de l'extrême difficulté : l'accord oral annoncé jeudi soir sur l'avenir de la Constitution et de sa ratification a nécessité deux épures écrites avant d'être avalisé par les chefs d'Etat. Pour un maigre résultat. Les 25 annoncent une période de réflexion (non datée), qui sera mise à profit pour permettre un large débat dans chacun des pays, sans que soit remise en cause la validité de la poursuite du processus de ratification. Le calendrier sera si nécessaire adapté. Rendez-vous est fixé au premier semestre 2006 afin de procéder à une appréciation d'ensemble des débats nationaux et de convenir de la suite du processus.

En attendant, six pays suspendent leur ratification : Danemark, Finlande, Suède, Irlande, Portugal, République tchèque, et le Luxembourg pourrait suivre.

Juncker prend congé de l'Union et de la perfide Albion

PHILIPPE REGNIER

Les affres européennes, comme mises en abyme. Jean-Claude Juncker, le doyen des chefs de gouvernement européens, a pu voir la dégringolade de l'Europe dans les vertigineuses chutes du Niagara, où il est arrivé dimanche pour un sommet entre l'Union européenne et le Canada. Lundi, le président en exercice du Conseil européen, pour dix jours encore avant de céder le relais au Britannique Tony Blair, se rendra chez George Bush.

Je me rendrai à Washington pour expliquer au président des Etats-Unis la vigueur et la force de l'Europe, a-t-il grincé dans la nuit de vendredi à samedi, peu avant 1 heure du matin.

Visiblement défait, le Luxembourgeois, que beaucoup plébiscitaient pour devenir le futur président européen prévu par la Constitution moribonde, retrouve la presse pour commenter la bérézina du sommet qu'il vient de conduire, quinze heures durant. Sa petite phrase, en guise d'introduction, suscite quelques rires. Lui ne desserre pas les mâchoires, affichant ses idées noires comme un étendard.

Celui qui refusa l'an dernier de briguer le poste de président de la Commission, par fidélité à ses électeurs grand-ducaux, annoncera cette nuit qu'il laisse à d'autres, moins atteints que lui, un peu découragé, déçu et surtout triste, à ceux qui y croient encore, le soin de relever l'Europe. Moi, dit-il à la presse avant de se retirer, vous ne me reverrez pas avant de nombreuses années. Ce fut à chaque fois un plaisir de vous retrouver, lance-t-il en guise d'au revoir. De nombreux journalistes applaudissent, hommage à cet europhile au franc-parler affûté.

Ce soir pourtant, Juncker (s')impose une autodiscipline (de langage) dont la vigueur ne cesse de m'étonner quand je m'écoute parler. Pas une fois, il ne prononcera le nom de Tony Blair. C'est pourtant le leader de la « perfide Albion » qui est en première ligne de mire de ses flèches acérées.

Qui demande une telle solution veut l'échec : le Premier luxembourgeois dénonce la manoeuvre britannique, qui a consisté à attendre la dernière ligne droite pour exiger une remise à plat totale des dépenses de l'Union.

Ils savaient bien que c'était strictement impossible au moment de conclure. Et de préciser qu'il avait proposé de charger la Commission d'un réexamen de tous les aspects du budget avant la fin 2008. En pure perte. Pour Blair, c'était « hic et nunc ».

Et puis, Jean-Claude Juncker a eu honte. Quand, en bout de négociations, j'ai entendu les nouveaux Etats membres de l'Union, tous plus pauvres les uns que les autres, dire qu'ils étaient prêts à renoncer à une partie de leurs revendications financières. J'avais honte, répète-t-il, regrettant que nous ne sommes pas en mesure de financer ces retrouvailles avec les pays de l'ancien bloc de l'Est.

Ce sommet, c'est Waterloo ?, lui demande-t-on. Mon pays n'était pas engagé dans cette bataille. Car vous ne trouverez que rarement des gens sages sur les champs de bataille... Dans dix jours, Juncker transmettra le flambeau à Tony Blair, le va-t-en-guerre en Irak... Sans commentaire, dit-il.

Et sans avis, ni conseil, puisqu'il y a manifestement une forte résistance à mes conseils... Il ajoute que la présidence britannique présentera son programme de travail ce jeudi au Parlement européen... et pendant la présidence luxembourgeoise. Et notre fête nationale. Par conséquent, je ne serrai pas à l'écoute ! Les divisions sont manifestes... L'Europe n'est pas en crise. Elle est dans une crise profonde. Mais l'Europe va se ressaisir un jour, prophétise ce pessimiste.

Blair veut entrer dans l'Histoire

ROLAND JONES

LONDRES

L'échec du Conseil européen de Bruxelles se solde par une victoire pour Tony Blair et sa vision de l'Europe : quel que soit l'interlocuteur, tel est le leitmotiv à Londres au lendemain de l'absence d'accord sur les perspectives financières de l'Union pour la période 2007-2013. Le Premier ministre est déterminé à utiliser la présidence pour donner l'élan nécessaire et il est convaincu qu'une majorité de pays européens partagent son point de vue, comme l'indique une source autorisée au 10 Downing Street pour laquelle le Royaume-Uni, qui sera président de l'Union, à partir du 1er juillet, a toutes les raisons de pavoiser. Se faire traiter d'« égoïste » ou d'« entêté » par un couple franco-allemand affaibli confère au chef du gouvernement l'aura d'un défenseur de l'intérêt national d'Albion.

Ainsi, selon un sondage, trois Britanniques sur quatre soutiennent son refus de toute diminution du rabais obtenu en 1984 par Mme Thatcher. De surcroît, il a su convaincre la plupart des pays qui s'apprêtaient à organiser un référendum sur la Constitution à le geler. Tertio, en matière de réforme du budget, la diplomatie de Sa Majesté a marqué des points en obtenant non seulement le soutien attendu de la Suède, des Pays-Bas et de l'Italie, mais l'appui plus surprenant de l'Espagne et de la Finlande. Enfin, bon nombre de pays partagent sa volonté de « remettre à plat » la politique agricole commune (PAC), sanctuarisée par l'accord unanime de 2002, dont la France est le principal bénéficiaire.

Aux yeux de Blair, le poids de la PAC, qui représente 40 % du budget communautaire, pénalise l'augmentation des dépenses en faveur de « l'économie du savoir » fondée sur la recherche, la formation et les sciences, qui lui est chère.

Lors de son discours programme de la présidence, le 23 juin, Tony Blair, devra préciser les contours de cette Nouvelle Europe qu'il appelle de ses voeux. Le Premier ministre entend oeuvrer à la réforme du marché du travail, à la libéralisation du marché de l'énergie et des services financiers et à l'assouplissement de la directive sur la durée du travail. Bref, sa vision est celle d'une Europe libérale, mais à connotation sociale, à mi-chemin entre les modèles économiques américain et continental, baptisée outre-Manche la « troisième voie ».

A l'inverse du secrétaire au Foreign office, Jack Straw et du chancelier de l'Echiquier, Gordon Brown, le chef du gouvernement n'est pas un eurosceptique dans l'âme. Blair ne s'est pas réjoui des rejets français et néerlandais de la Constitution qui n'ont fait qu'amplifier la nécessité de repenser les priorités financières de l'Union. Lors de la présidence, il pourra se reposer sur son homme lige, Peter Mandelson, le commissaire européen au commerce, ami de l'Union européenne, et de la France en particulier, pour tenter de rétablir le contact avec Paris et Berlin. Par ailleurs, le chef du new Labour est obsédé, dit-on, par sa place dans l'Histoire. Après ses nombreuses déceptions provoquées par les aléas de son alliance avec les Etats-Unis, Blair espère rebondir sur le terrain européen. Cette mission devrait le pousser à rechercher un nouveau consensus parmi les 25.

Chirac, l'Europe après Trafalgar

CHARLINE VANHOENACKER

PARIS

L'Europe est tombée par terre, c'est la faute à Tony Blair. Au lendemain de l'échec du sommet européen de Bruxelles, la France a imputé le flop à ses voisins d'Outre-Manche. Ce week-end, l'Hexagone semblait revenu à l'esprit des batailles navales contre l'Angleterre. « Blair à l'abordage », a titré « Libération » samedi, comme pour assimiler le Premier ministre britannique à un amiral Nelson et à Trafalgar.

Quelques nuances tout de même. Nombreux sont ceux qui fustigent l'intransigeance britannique, mais il en reste tout de même pour renvoyer Jacques Chirac et Tony Blair dos à dos. Chez les premiers, Michel Barnier, ex-ministre des Affaires étrangères et ancien commissaire européen, explique les deux conceptions qui s'affrontent : Le cap anglo-saxon incarné par Tony Blair, c'est une grande Europe marchande, un supermarché avec une compétition fiscale et sociale. Tandis que nous, nous voulons depuis 50 ans une économie de marché, avec des règles de redistribution. Et surtout, faire de la politique ensemble.

Parmi ceux qui déclarent le match nul entre Blair et Chirac dans le plantage du sommet, le Vert Daniel Cohn- Bendit. Chirac est antique, il réfléchit sur l'Europe des années 70, constate le député européen. Quant à Blair, il est réducteur. Il pense comme dans les années 80, celles de Thatcher. Donc, il n'y a aucune raison de remettre en cause le chèque britannique sans le faire pour la PAC (Politique agricole commune).

Dans la même catégorie, on retrouve aussi des « nonistes » au référendum. Laurent Fabius estime que les deux dirigeants portent une responsabilité commune dans la crise. Blair : Le Premier ministre britannique parce qu'en réclamant son rabais en permanence, il veut une Europe au rabais, et ça, on ne peut pas l'accepter. Côté Chirac : Il porte aussi une responsabilité parce que lui, il veut une diminution du budget global, alors qu'on a besoin au contraire d'aider davantage la recherche, les technologies. Une députée socialiste proche de Fabius, Pervenche Berès, a, quant à elle, déclaré : Chirac nous plante. C'est la deuxième fois qu'il campe sur les sacro-saintes dépenses agricoles, pour de simples raisons de clientélisme électoral.

Donc, il y en a pour dire que si l'Europe est en panne, c'est la faute à Chirac. Dont Nicolas Sarkozy. Le ministre de l'Intérieur, président de l'UMP, avait déjà dénoncé vendredi « les politiques sociales défensives qui échouent depuis vingt ans ». Avant d'ajouter : Le travail crée le travail. La vérité en France est que l'on manque de travail. Il faut arrêter de nous glorifier d'un modèle social qui fait que, depuis vingt ans, on a deux fois plus de chômeurs que les autres. Le meilleur modèle social à mes yeux, c'est celui qui donne un emploi à chacun. En voilà un qui se serait entendu avec Tony Blair à Bruxelles...

Jacques Chirac, soucieux de coller à l'opinion des Français, n'a pas mis d'eau dans son vin. Avec des accents « franchouillards », il a défendu une Europe qui puisse « protéger davantage ». Quant à Tony Blair, mettre de l'eau dans son thé...

Donfut : « Cette vision de l'Europe m'inquiète »

ENTRETIEN

PASCAL MARTIN

Avec le Premier ministre Guy Verhofstadt et le ministre des Affaires étrangères Karel De Gucht, le secrétaire d'Etat aux Affaires européennes Didier Donfut a négocié tout au long de la journée de vendredi les perspectives financières de l'Union européenne pour la période 2007-2013, au nom de la Belgique. Il tire les leçons de l'échec du sommet de Bruxelles.

Comment jugez-vous la manière dont Tony Blair a bloqué la négociation ?

On s'attendait à une longue négociation, mais grâce à Jean-Claude Juncker, nous espérions convaincre Londres. Nous ne voyons pas ce qui a pu bloquer si l'on s'en tient aux chiffres. Les crédits d'engagement (l'argent promis) de l'Union avaient été plafonnés à 1,06 % du revenu national brut communautaire. Il n'y avait donc pas de progression par rapport au gel des dépenses qu'avaient exigé la Grande-Bretagne et cinq autres pays. Tous les Etats s'y sont mis pour infléchir la position des Britanniques sur le rabais, d'autant que sa réduction réduisait leur propre écot. Malgré cela, Tony Blair a refusé. C'est une autre vision de l'Europe qui s'est exprimée là. Et c'est bien ce qui m'inquiète. Je suis pour la liberté. Mais si un Etat veut rester isolé, il faut qu'il s'en aille... On n'en est pas là heureusement. Personne ne veut détricoter l'Union européenne.

L'effet sur l'opinion publique risque d'être désastreux. Comment réagir ?

Il faut savoir quelle solution apporter aux problèmes des gens, privilégier le dialogue. Un grand débat pourrait être organisé sur le plan européen, sous présidence britannique (à partir du 1er juillet). Le tout est que chaque pays puisse donner des réponses aux attentes de la population. Il faut plus de croissance pour évoluer dans le bon sens et créer de nouvelles politiques.

Et le budget ? Rien ne dit que les Vingt-cinq finiront par s'entendre...

S'il n'y a pas d'accord sur les perspectives financières, il faudra tirer des conclusions. On peut imaginer avoir un marché intérieur fort qui rassemble tous les Etats membres et à côté de cela, d'autres politiques menées par certains pays au sein de coopérations renforcées. Par exemple, dans le domaine de la sécurité.

Tony Blair dit aussi cela.

La différence entre Blair et la Belgique, c'est que chez nous, le principe de solidarité reste essentiel, à travers la politique agricole commune et la cohésion. La Grande-Bretagne demande d'avancer avec les éléments les plus forts, puis les autres s'accrocheront. Nous, nous demandons qu'on les aide à s'accrocher.

Qu'en est-il des aides du Hainaut ?

La Belgique avait convaincu la présidence luxembourgeoise qu'elle devait conserver ses moyens. Nous étions le pays qui perdait le moins par rapport au budget antérieur. Maintenant, il va falloir repartir à zéro, même si la dernière proposition luxembourgeoise ne se sera pas complètement oubliée.

Y a-t-il un risque que le Hainaut soit privé de fonds ?

Des réserves n'existent que pour certaines dépenses obligatoires. Mais pour les politiques ayant notamment trait à la cohésion, à la croissance et à l'emploi, il faut impérativement qu'il y ait un accord sur le budget. Ensuite, toute une série de règlements doivent être pris à l'unanimité au niveau du Conseil. Sans budget, ceux-ci ne peuvent évidemment pas être adoptés.

Le sacrifice des Dix ébranle le sommet

Les nouveaux pays de l'Union européenne ont, à la surprise générale, donné des leçons d'Europe à leurs aînés en proposant au sommet de Bruxelles de se serrer encore plus la ceinture pour préserver la cohésion de l'Union.

Souvent accusés, en France particulièrement, de manquer d'esprit européen, les nouveaux membres de l'UE se sont spectaculairement démarqués des égoïsmes nationaux dans laquelle l'Europe s'est engluée vendredi.

Emmenés par la Pologne, ils ont proposé de réduire leurs recettes attendues dans le cadre des transferts entre pays riches et pays pauvres de l'UE. Ils ont ainsi tenté d'arracher en dernière minute un accord sur le budget de l'UE pour les années 2007-2013.

Mais cette tentative a finalement buté sur le refus de la Grande-Bretagne de réviser son rabais au budget communautaire mais aussi sur celui de la France de réduire les très confortables subventions à ses agriculteurs. Ce sont ceux qui sont pauvres qui étaient prêts à faire des concessions et ceux qui sont riches qui ont dit : « Ben, on reçoit déjà mais on doit avoir encore plus », a résumé le Premier ministre belge Guy Verhofstadt.

Gêne profonde

Le geste des nouveaux pays a provoqué autour de la table une gêne profonde, d'autant que la vieille UE a jusqu'ici été assez pingre avec ses anciens voisins ruinés par quarante ans de communisme.

Pour les trois premières années de l'élargissement (2004-2006), les citoyens de l'ancienne UE ne paient chacun en net que 25 euros par an pour aider les nouveaux venus. J'ai eu honte lorsque j'ai entendu l'un après l'autre tous les nouveaux pays membres - tous plus pauvres que tous les autres - dire que dans l'intérêt d'un accord, ils seraient prêts à renoncer à une partie de leurs exigences financières, a affirmé le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, président en exercice de l'UE.

J'ai eu le sentiment que beaucoup de ces refus n'étaient pas dépourvus d'égoïsme, a analysé le Premier ministre polonais Marek Belka, mais je me demande si le désaccord n'allait pas au-delà de l'argent, s'il ne s'agissait pas de quelque chose de plus, des réformes ou peut-être seulement de la réticence à supporter les conséquences de l'élargissement.

Depuis deux ans, les nouveaux membres, pour la plupart issus du communisme, ont dû essuyer nombre de critiques de la part de la vieille UE. Le président Jacques Chirac les a sermonnés sans ménagement pour avoir pris parti pour George W. Bush lors de la guerre en Irak. L'Allemagne, la Suède puis la France les ont ensuite accusés de dumping fiscal pour attirer les entreprises.

Et les récents référendums en France et aux Pays-Bas ont marqué un rejet de l'élargissement par une opinion travaillée par ceux, de droite comme de gauche, qui ont attisé les peurs de l'immigration et des délocalisations.

Mais pour les nouveaux pays, l'intégration européenne est un projet vital car, au-delà des maigres aides financières, elle leur a apporté la stabilité et la confiance des investisseurs grâce à leur formidable effort de réformes politiques et économiques.

Il y a un certain temps, on disait que l'Europe à 25 ce serait très difficile avec tous ces nouveaux Etats membres, a résumé samedi matin le président de la Commission européenne José Manuel Durão Barroso, mais je crois que ces nouveaux pays apportent aussi un enthousiasme et (...) cela c'est un potentiel extraordinaire. (AFP).

Waterloo, cent nonante ans après

Humeur

Waterloo, Waterloo... Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine, les Britanniques ont fait tressaillir ce samedi 18 juin dans l'après-minuit l'impérial Juncker, point prussien mais pressurisé, héros d'une Europe en crise qui ne veut pas mourir. Cent nonante ans après, ils ont fait tonner leurs canons aussi fort que Wellington avait fait rougir les siens.

Longtemps, le Luxembourgeois avait eu l'offensive et presque la victoire. L'Anglais semblait accepter que le Français garde ses vaches et le Français que l'Anglais chausse pour sept ans encore son bas de laine. L'essentiel n'était-il pas de sauver l'Europe désunie, d'en finir avec la disette qui ronge depuis mille ans les contrées de l'Est, d'imposer une paix des braves ? Las. Comme Guillaume d'Orange avait pris le trône du frère de l'Empereur, Jan Peter Balkenende entendait piller le trésor. Cupidité funeste ! Hugo a décrit la blessure d'un diplomate : « La Déroute apparut au soldat qui s'émeut, Et, se tordant les bras, cria : Sauve qui peut ! »

Si la Muette de Portici devait souder tout un Peuple, jamais l'Hymne à la Joie ne s'en vint caresser l'oreille des artilleurs. Le butin laissé là, ils s'en retournèrent chez eux. Sans que l'on sache si comme autrefois Wilhem van Orange sur la morne plaine de Waterloo, ils comptent faire élever une butte à la gloire des guerres budgétaires.

Touché au coeur, Juncker l'Européen demeurait là, vaincu. Il vit s'éloigner l'Anglais paradant, ce spectre de Blücher. Sentant confusément revenir son remords, levant les mains au ciel, pensant aux écrits constitutionnels, le héros dit : « Mes soldats morts. Moi vaincu ! mon empire est brisé comme verre. Est-ce le châtiment cette fois, Dieu sévère ? Alors parmi les cris, les rumeurs, le canon, Il entendit la voix qui lui répondait : non ! »

Samedi, minuit finissant, l'Empereur luxembourgeois maudit l'Albion. Puis s'exila vers le Nouveau Monde, porté par les trompettes de l'humilité. Au Canada où de nouvelles chutes le verront mouiller son long manteau. Les chutes du Niagara.

P.Ma (avec Hugo Victor)

Ils ont dit

Ils ont dit

Jean-Claude Juncker (Luxembourg). Les gens vous diront que l'Europe n'est pas en crise. L'Europe est dans une crise profonde ! L'affaiblissement de l'Europe se fera dans un processus lent, rampant, dont les autres s'apercevront plus vite que les Européens.

Gerhard Schröder (Allemagne). L'Union européenne n'a rien gagné, du fait de l'attitude des Pays-Bas et surtout de la Grande-Bretagne. Un morceau de la substance de l'Europe comme union politique n'a pas pu être maintenu.

Tony Blair (Grande-Bretagne). C'est un moment de renouveau... Nous devons changer de vitesse pour nous adapter au monde dans lequel nous vivons.

Guy Verhofstadt (Belgique). C'était très gênant... Ils (les dix nouveaux Etats membres, NDLR) demandaient : « S'il vous plaît, mettez-vous d'accord et nous sommes prêts à diminuer nos demandes ». Ce sont ceux qui sont pauvres qui étaient prêts à faire des concessions et ceux qui sont riches qui ont dit : « ben, on reçoit déjà, mais on doit avoir encore plus ».

Jacques Chirac (France). Ils ont donné là une belle leçon pour l'Europe de demain. (...) Quelques pays ont privilégié une attitude de surenchère, une attitude d'intérêt strictement national. A propos de la prochaine présidence britannique : Ce n'est pas parti de façon brillante. (AFP.)