Europe : « Ici Londres... »
JONES,ROLAND; DUBUISSON,MARTINE
Page 7
Vendredi 1er juillet 2005
Comme l'explique dans une interview au « Soir » l'ex-ministre britannique des Affaires européennes (jusqu'en avril), Denis MacShane, très en phase avec Blair, pour Londres, l'Europe de l'ancien régime est morte le 29 mai, lorsque les Français, suivis trois jours plus tard par les Néerlandais, ont rejeté la Constitution européenne. Désormais, il s'agirait donc de bâtir une nouvelle Europe. Avec comme principal objectif de lui redonner un avenir économique. Et non de prolonger un modèle qui maintient 20 millions d'Européens dans le chômage. Pas de doute : l'économie sera la priorité de la présidence britannique. Qui défend une Europe performante, au financement adapté à la société moderne. Londres promet même de s'investir pour arracher un accord sur le budget européen... qu'elle a sabordé au dernier sommet de Bruxelles.
Halifax, où s'est rendu notre correspondant au Royaume-Uni, est un bel exemple de la méthode Blair : façonner un modèle économique avec carotte et bâton...
Page 7
« L'ancien régime est mort »
Union européenne Ex-ministre britannique, D. MacShane esquisse l'Europe selon Blair
La Grande-Bretagne reprend la présidence de l'Union. En pleine crise. Pour façonner une autre Europe que celle tuée par les « non » à la Constitution.
ENTRETIEN
Comment définiriez-vous l'Europe selon Tony Blair ?
C'est une Europe performante, dynamique, correspondant aux demandes des citoyens. C'est-à-dire leur donnant un travail, une couverture sociale décente, une Europe capable de se réformer, de s'élargir. Ce n'est pas l'Europe de l'ancien régime, qui est morte le 29 mai 2005 (jour du référendum français négatif sur la Constitution européenne, NDLR).
Quelles institutions européennes pour cette Europe ?
Nous voulons une Commission qui produise des directives apportant une valeur ajoutée à l'Europe, plutôt que de lui en soustraire et susciter la colère des citoyens.
Nous voulons un Conseil européen plus orienté vers la gestion du business européen. Nous sommes en faveur d'un président permanent du Conseil européen et d'un ministre européen des Affaires étrangères, afin que l'Europe parle d'une seule voix sur la scène internationale.
Nous voulons un partenariat entre les parlements nationaux et le parlement européen, car les grands absents de la construction européenne sont les élus nationaux. Il faut en faire les copropriétaires du projet européen, pour faire passer le message européen aux citoyens.
C'est le schéma d'une Union davantage fondée sur les Etats ?
C'est un équilibre à trouver. L'Europe ne peut se substituer aux identités nationales. Il faut un partenariat entre l'Union et les nations, entre la Commission et les gouvernements. Aucun commissaire n'a été élu, mais ils se profilent parfois comme les gouverneurs de l'Europe, laissant l'impression que la Commission remplace les gouvernements élus. C'est une erreur à corriger.
Il n'y a pas une vision européenne de Blair ; mais il commence à poser de bonnes questions. Et ces dernières années, l'Europe a produit de mauvaises réponses. Je pense qu'il faudra un délai de 2, 3 ans - pour laisser passer les scrutins allemands, polonais, italiens, français -, mais il faut déjà oser les bonnes questions. Pour redonner un avenir économique.
Vous dites que Blair n'a pas une « vision européenne » ; il n'a pas de plan pour l'Europe ?
Il a quelques demandes. Son plan, c'est le plein emploi. Il faut un modèle social européen qui crée de l'emploi plutôt que de garder 20 millions d'Européens dans le chômage. Nous sommes fiers du modèle britannique (pensions et emplois décents, croissance des salaires de 20 % en dix ans, moins de minimexés qu'en France, 37 heures/semaine en moyenne). Mais il y a aussi le modèle scandinave, espagnol, autrichien ; des aspects performants du modèle belge ; des industries allemande et française de pointe. Il faut prendre le meilleur chez chacun, sans imposer de Bruxelles. Et bâtir une nouvelle Union.
Comment ?
Tony Blair n'est pas un Harry Potter à Londres, qui trouve une solution à tous les problèmes européens avec sa baguette magique. Pas plus que les commissaires européens à Bruxelles... Il y a eu les plans Delors, Santer, Prodi, Chirac-Schröder, aujourd'hui le plan de Villepin. J'ai envie de dire : cessez de nous fatiguer avec les plans de Paris, Bruxelles... Et commencez à poser de bonnes questions. Après le débat, on pourra avancer pas à pas, par réforme, plutôt qu'avec un plan global qui va soi-disant tout résoudre. On avait un bon programme pour relancer l'Europe - la stratégie de Lisbonne - mais trop de pays refusent de l'implémenter. Ce n'est pas Bruxelles qui va dicter à la France ou l'Allemagne les mesures pour redynamiser leur marché du travail.
C'est aux 25 d'agir pour obtenir des revenus pour l'Union et les dépenser. Il faut redonner confiance à l'Europe. Et accepter que l'ancien régime a été tué le 29 mai. Il faut un Voltaire, un Candide qui aille dire à certains que leurs vérités ne valent plus...
Une Europe parlant d'une seule voix sur la scène internationale ; ce n'est pas ce qui s'est passé durant la crise irakienne.
Ce fut un électrochoc. Les pays souverains de l'Europe décideront de leur politique étrangère, mais on peut essayer de se concerter mieux et de parler d'une seule voix quand on est d'accord. Et accepter la responsabilité d'éviter un deuxième Rwanda ou Srebrenica. Il ne faut donc surtout pas claquer la porte au nez de ceux qui veulent entrer, comme les pays des Balkans ou, à long terme, l'Ukraine ; et surtout pas la Turquie, si elle est capable de remplir toutes les conditions. C'est une Europe ouverte aux cultures, aux religions, qui n'a pas peur du plombier polonais : l'important, c'est que le plombier soit efficace, pas son passeport.
Tony Blair et moi luttons tous les jours contre l'anti-européanisme de notre droite crétine à Londres, mais il faut aussi lutter contre l'anti-américanisme idiot dans d'autres capitales. C'est une erreur de s'isoler des Etats-Unis.
Il s'agirait donc davantage de se coordonner entre Etats que d'une politique commune ?
Ce serait une politique étrangère commune, mais pas une politique étrangère unique décidée à la majorité à Bruxelles. Car en fin de comptes, quelqu'un risque sa vie. Et mourir pour la Commission, non merci !
En matière de défense, justement, Tony Blair a évolué...
Non. Un des premiers actes de son gouvernement fut de changer à 180 degrés la politique militaire britannique, toujours axée sur les Etats-Unis, en acceptant de développer une défense avec Chirac. Mais il faut un minimum de 2 % du PNB pour entrer dans le club défense, et les autres pays n'ont pas augmenté leur budget. Nous voulons une Europe de la défense, mais nous n'avons même pas un fusil commun, acceptant des balles de tous les pays !
En matière agricole, que Blair qualifie de politique du passé, que veut-il changer ?
Nous voulons une PAC efficace, qui corresponde à la réalité européenne. Est-il utile de financer 2 euros par jour chaque vache européenne quand des gens dans le monde n'ont même pas deux euros par jour ? Est-il raisonnable de consacrer 24 % du budget européen à un secteur représentant 2 % de l'activité européenne ? Je préfère des investissements dans les cerveaux... Il faut réformer sérieusement la PAC pour montrer que l'on utilise l'argent à l'Europe de demain plutôt qu'à construire des murs protectionnistes contre le Tiers-Monde ou pour un secteur qui doit se réinventer.
Mais vous qui voulez armer l'Europe face à la mondialisation, ne craignez-vous pas, à terme, de devenir dépendant d'importations agricoles ?
Non, car on dispose d'un énorme marché pour nos produits agricoles. Il faut voir comment le promouvoir sans interdire les exportations du Tiers-Monde vers nous. Nous ne sommes pas autosuffisants dans le domaine de l'énergie, des T-shirts, des ordinateurs... Si on veut une Europe autosuffisante pour les baskets, il faudra 200 euros par basket !
Le « modèle » Blair a transformé Halifax
REPORTAGE
La flexibilité et son corollaire la dérégulation ont permis à la Grande-Bretagne, dès les années 80, d'enclencher la révolution du tertiaire, et donc de préparer l'avenir. Est-ce suffisant, cependant, pour faire de ce pays un modèle ? Prenons l'express pour Leeds, la capitale financière du nord de l'Angleterre. Empruntons ensuite le tortillard d'un autre âge plein d'adolescentes trimbalant leurs enfants pour gagner Halifax, recoin du West Yorkshire. Dans l'ancienne capitale des métiers à tisser, les austères édifices publics, les monuments et les ruelles rappellent la grandeur passée de ce berceau de la Révolution industrielle. Au XIX
De cet univers de filateurs, tisseurs et blanchisseurs s'est forgée en grande partie la suprématie économique de la Grande-Bretagne. Il n'en reste pas grand-chose. Le groupe de bancassurance Halifax Bank of Scotland, Nestlé et United Biscuits sont désormais les principaux employeurs de cette agglomération de 90.000 habitants enclavée dans les moors, les fameuses landes du Yorkshire chères aux soeurs Brontë.
Mon pays n'aime plus l'industrie, se plaint David Repper, patron de James H. Heal & Co Ltd, société familiale de 85 employés qui fabrique des instruments de contrôle de la qualité des tissus. Fondée en 1872, la « James H. Heals » est aujourd'hui la dernière compagnie indépendante de machines-outils textiles de la région. L'industriel n'est guère persuadé des mérites du New Labour. A l'écouter, le gouvernement travailliste n'a que faire des artisans sans gloire. Les aides financières aux missions commerciales à l'étranger ou à la participation à des expositions ont été supprimées. Les procédures d'octroi de l'aide à l'innovation sont lourdes, inflexibles. Et, surtout, il est difficile de recruter du personnel qualifié et des apprentis. Avec la banqueroute des grands groupes d'ingénierie, la filière de formation a disparu. Les meilleurs éléments se détournent de l'industrie préférant plus que jamais la City, le droit, les médias ou la haute fonction publique. Encore moins nombreux sont ceux qui songent à faire carrière dans la mécanique. Faute d'étudiants, le département d'ingénierie du textile de l'université de Leeds, où il a fait ses études, a été fermé.
Les détracteurs du modèle de Blair évoquent le spectre d'un « Hong Kong social ». Suggérer qu'outre-Manche, tout est permis ou presque en matière d'embauche ou de licenciement fait sortir de ses gongs David Berry, porte-parole de la chambre de commerce du Mid-Yorkshire, basée à Halifax. Le gouvernement n'a cessé d'affaiblir la culture du travail fondée sur le principe du droit à l'employeur à diriger comme il l'entend son entreprise.
Dans la PME de David Reper, les syndicats ne sont pas bienvenus. Les employeurs privilégient le dialogue par le truchement d'un conseil mixte chargé de discuter salaires et conditions de travail : 38 heures par semaine, cinq semaines de congés et flexibilité des horaires.
Le Job Center, l'agence de l'emploi, est avenant, avec ses murs colorés, l'absence de cloisons et ses hôtesses d'accueil chaleureuses. Le « conseiller personnel » est habilité à gérer non seulement les problèmes d'emploi, mais de sécurité sociale et de logement. La carotte et le bâton, telle est la philosophie de l'emploi de Blair. Après six mois de chômage, le couperet tombe : il faut faire une formation ou perdre ses indemnités. Les patrons sont satisfaits : cette main-d'oeuvre corvéable à merci ne leur coûte rien.
Le moral du Royaume-Uni est au plus haut, ses grandes multinationales prospèrent. Dean's Corner illustre ce renouveau. Tout à la fois galerie d'art, centre artistique, lieu de concerts et siège d'entreprises, l'ancienne fabrique de tapis est la nouvelle vitrine de l'Angleterre des services, des loisirs, de l'internet de la finance. La prolifération du prêt-à-porter, des « luxury food » qui débitent cinquante types de fromages, deux douzaines de pâtés, la pâtisserie et les conserves Harrod's prouve la présence et les exigences d'une grosse classe moyenne aisée. Rien, même pas les pralines « made in Belgium », ne manque à l'étalage.
Une seule ombre au tableau. Celle de la forte communauté indo-pakistanaise de Calderdale où le taux de chômage est deux fois plus élevé que la moyenne. Halifax est une ville en black and white. Dans ce quartier près de la gare, on se croirait au Pendjab : odeurs, nourriture, musique, vêtements, langages... Le travail en noir fait vivre le quartier où s'entassent les émigrés du Pakistan et du Bangladesh. L'emploi, ils refusent d'en parler dans le kebab shop, l'échoppe misérable où l'on achète son curry. Ils n'en ont pas. Le racisme est endémique. Le chauffeur de taxi, lui-même originaire du Gudjurat, déclenche le verrouillage des portes. Dangereux, ce quartier, même en pleine journée.
Articles similaires :
- L'Europe selon Tony Blair...
- Le sommet dont Blair ne voulait pas -- And...
- Europe cherche plan d'avenir -- Les Vingt-...
- A bout portant «Blair aura les mains libre...
- L'Europe au « salon des commères » -- « Pa...
- Tony Blair redore son blason -- Tony Blair...
- Tony Blair s'affiche en Européen « soft » ...
- diagonale -- Pour Tony Blair, « si l'Europ...
- TONY BLAIR PRETE SON SOURIRE A L'EUROPE...
- Irak : le baroud d'honneur de Blair Crise ...
- Paris-Londres : les angles arrondis -- Bla...
- Union européenne Verhofstadt chez Blair To...
- La priorité à l'élargissement Tony Blair p...
- Une course à la présidence qui se cherche ...
- L'Europe du centre-gauche se cherche Blair...
- Union européenne Politique de défense comm...
- Grande-Bretagne - Visite controversée du p...
- Diplomatie Rencontre Blair-Bush Une tête a...
- Une épine bruxelloise dans le pied de l'Eu...
- L'Europe de Tony Blair, tout sourire Tony ...
