Exclus de l’emploi : la Belgique à la traîne

VANDEMEULEBROUCKE,MARTINE; DEMONTY,BERNARD; LORENT,PASCAL

Page 2

Mardi 26 juin 2012

Il y a de quoi y perdre son latin. La semaine dernière, l’Onem annonce que, pour la première fois depuis décembre 2008, le nombre de chômeurs en Belgique est passé sous la barre des 400.000. D’autres chiffres démontrent que la Wallonie résiste bien à la crise du moment.

Et pourtant, en même temps, les gouvernements du pays parlent de l’importance de la relance, de la création d’emploi et de l’urgence dans ce domaine.

Paradoxe ? En apparence seulement. La réalité, c’est que la Belgique présente un bilan positif, mais que tous les problèmes ne sont pas résolus pour autant.

Les bonnes nouvelles, d’abord. Ce lundi, le Conseil supérieur de l’Emploi, une instance composée d’experts de la Banque nationale, des organismes publics et des universités, a dressé un bilan de santé général plutôt positif. « Le marché du travail en Belgique, par comparaison avec la plupart des autres membres de l’Union européenne, a particulièrement bien résisté au choc de la récession et a bénéficié de la reprise du travail qui a suivi », a dit Jan Smets, directeur de la Banque nationale qui présentait le rapport, lundi.

En chiffres, cela donne ceci : en Belgique, le chômage a certes progressé de 2,5 % entre le premier trimestre de 2008 et le dernier trimestre de l’an dernier. Mais, en Europe, seule l’Allemagne peut se targuer de présenter un meilleur bilan. Chez nos voisins, sur la même période, le chômage a baissé de… 32 %. Mais la France a subi une hausse de 33 % et les Pays-Bas une augmentation de 33 %.

Mais comme on le lira ci-contre, la situation de certaines catégories de demandeurs d’emploi demeure particulièrement préoccupante. Les non-qualifiés, les étrangers non européens, les plus âgés et les allocataires sociaux sont, en Belgique souvent plus qu’ailleurs, dans une situation préoccupante et les signaux d’améliorations sont ténus.

Le Conseil supérieur de l’emploi reconnaît les efforts du gouvernement pour améliorer la situation. Il a loué les réformes telles que la dégressivité renforcée des allocations de chômages, les mesures d’allongement de la carrière ou encore la régionalisation renforcée de l’emploi, qui donnera plus de cohérence aux politiques. Mais ce ne sera pas suffisant. Au rang des réformes à entreprendre, il en est une explosive : diminuer la différence entre le coût salarial d’un jeune et celui d’une personne de plus de 50 ans.

Des remèdes qui ne s’attaqueront peut-être pas aux causes du problème, si l’on suit l’analyse de l’économiste Philippe Defeyt. « Dans un certain nombre de secteurs, les exigences de compétence, de résistance au stress, de santé, sont à ce point élevées qu’un certain nombre d’emplois sont de facto inaccessibles à beaucoup », juge-t-il.

En chiffres

27,8 %

C’est le taux de chômage des étrangers non européens en Belgique. Le taux de chômage national (Eurostat) est de 7,2 %. C’est à Bruxelles que la situation est la plus difficile (35,6 %).

14,1 %

C’est le taux de chômage des personnes les moins qualifiées en Belgique. C’est à Bruxelles que la situation est la plus difficile (30,5 %), mais la Wallonie est également touchée (16,6 %).

20 %

C’est le taux d’emploi des personnes de 60 à 64 ans, en Belgique. La moyenne européenne se situe à plus de 30 %. La situation s’est largement améliorée pour les personnes de 55 à 59 ans, mais les plus de 60 ans restent peu présents. Une adaptation des conditions de travail fait partie des solutions, estime le Conseil supérieur de l’Emploi.

les non-qualifiés Pas assez d’offres

En Belgique, le taux de chômage reste élevé, mais le nombre d’offres d’emplois reste, lui aussi, important. Pourquoi ? Très souvent, la réponse se trouve dans le déficit de formation des demandeurs d’emploi.

Ce lundi, le Conseil supérieur de l’Emploi a chiffré la problématique : « La moitié des demandeurs d’emploi environ n’a pas un diplôme au moins équivalent à celui du secondaire supérieur. » Le même rapport constate un biais entre le nombre de demandeurs d’emploi peu qualifiés et le nombre d’offres qui leur sont accessibles.

C’est pour lutter contre ce mal que la ministre fédérale de l’Emploi, Monica De Coninck (SP.A), propose la création de 10.000 stages en entreprise. Côté wallon, le ministre de l’Emploi André Antoine (CDH) annonce également une réforme de la formation alternative qui repose sur la pratique. Il entend s’inspirer du modèle appliqué en communauté germanophone. Il se rendra d’ailleurs prochainement à Eupen.

Actuellement, c’est l’Ifapme qui se charge de la formation en alternance de trois années, accueillant quelque 75.000 stagiaires (indépendants, ouvriers, élèves), dont des jeunes âgés de 15 à 18 ans. « Avec un taux d’insertion en entreprise de 85 à 100 %, rappelle le ministre. Mais l’alternance n’existe pas pour les adultes en Wallonie. »

C’est pourquoi André Antoine voudrait importer le système germanophone et en confier l’application au Forem : un parcours d’une année, avec quatre jours par semaine de stage en entreprise et un jour en centre de formation. Les stages (3.000 au sud du pays) voulus par la ministre fédéral de l’Emploi, Monica De Coninck, pourraient s’inscrire dans ce système, pour peu que le fédéral apporte une contribution financière (50 %) à l’opération. « Et cela doit être assimilé à un stage Onem », prévient André Antoine, ce qui mettrait le demandeur d’emploi à l’abri d’éventuelles sanctions et « gèlerait » la durée de son chômage.

Les patrons devront s’engager sur le nombre de stagiaires

Un modèle qui ne peut fonctionner qu’avec la collaboration des entreprises et de leurs patrons. « Je veux déboucher avec les employeurs wallons sur un pacte social de la formation en alternance », lance André Antoine. Pour lui, il y a là une des réponses aux problèmes de pénurie de main-d’œuvre qualifiée dans certains secteurs. On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre : les patrons qui se lancent dans l’expérience, profiteraient de réductions de charges sociales (encore à négocier avec le fédéral) et de primes wallonnes. « Mais il faut que les patrons s’engagent sur un chiffre précis de stagiaires », souligne le ministre, écartant par contre l’idée d’exiger des promesses sur des embauches.

Quand ce système pourrait-il être lancé ? « Cela dépendra du fédéral mais on pourrait démarrer quelques essais à la rentrée, hasarde-t-il. Ce sera la dernière grosse réforme de la législature. » Puis, il se ravise : la réforme des aides à l’emploi, les APE marchands, arrivera en fin d’année. Et ce sera également du solide. Tout comme cette volonté du ministre wallon de l’Emploi de convaincre les employeurs de confier plus qu’aujourd’hui leur recrutement au Forem. Le boulot ne manque donc pas.

les seniors Après 55 ans, moins d’une personne sur deux travaille

En Belgique plus qu’ailleurs, il n’est pas facile de garder les plus de 55 ans au travail. Et, quand ils sont chômeurs, pas facile de leur permettre de retrouver du travail.

Le Conseil supérieur de l’Emploi a enquêté sur ce phénomène. Entre 55 et 64 ans, moins d’une personne sur deux travaille, en Belgique. Le taux d’emploi est de 38,7 %, soit 9 % de moins que la moyenne européenne.

C’est à Bruxelles que la situation est la plus favorable : le taux d’emploi des plus de 55 ans est de 45 %. Une explication : « Bruxelles est une économie où le nombre de professions intellectuelles et qualifiées est important, et où le poids de l’industrie est plus limité. Et c’est dans ce type de professions que les gens travaillent le plus longtemps », explique Jan Smets, le directeur de la Banque nationale.

Dans les autres régions, les plus âgés sont moins souvent au travail : en Flandre, le taux d’emploi des 55 à 64 ans est de 38,9 %. En Wallonie, il est de 36,9 %.

La faute à qui ? A la réglementation, d’abord. Au fil des ans, la Belgique a multiplié les possibilités de départs anticipés, et les travailleurs en ont fait usage, quand ce ne sont pas les employeurs qui les y ont poussés. Prépensions (dès 50 ans), statut de chômeur âgé avec dispense de recherche d’emploi (58 ans) et retraite anticipée (60 ans) ont joué à plein.

D’autres éléments jouent également en défaveur des plus âgés : « Les préjugés concernant la productivité des plus de 50 ans restent tenaces », dit le Conseil supérieur de l’Emploi.

Le Conseil supérieur de l’Emploi constate des avancées significatives, mais surtout pour les 55-60 ans. Le gouvernement a pris récemment plusieurs mesures pour rapprocher les plus âgés du marché du travail, dont le report de deux ans de la retraite anticipée. « Mais cela ne suffira pas pour atteindre le taux d’emploi de 50 % des personnes de plus de 55 ans », estime le Conseil supérieur de l’Emploi.

les étrangers Un non-Européen sur trois est sans emploi

La Belgique affichait déjà des résultats peu glorieux en matière de chômage des immigrés non européens. Cela ne s’arrange pas, ou si peu. Et à Bruxelles, la situation est même en train de s’aggraver.

Le Conseil supérieur de l’Emploi révèle ce lundi que le taux de chômage des étrangers non européens s’élève actuellement à 27,8 %. Aucune catégorie sociale en Belgique ne souffre de taux de chômage aussi élevés. Au niveau national, la situation est en légère amélioration (on vient de 29,5 % en 2009), mais le phénomène s’aggrave à Bruxelles : on passe de 33 % à 35,6 % en deux ans.

En Wallonie, le problème est également présent : 29,4 % des étrangers n’ont pas de travail, mais le recul est spectaculaire : on vient de 38,9 % en 2009. Recul également en Flandre, mais léger : de 21,6 % à 19,9 %.

Voilà, qui, globalement, ne va pas améliorer la situation de la Belgique. En mars, Eurostat relevait que la Belgique est le pays de l’Union européenne où les écarts de revenus entre immigrés et non-immigrés sont le plus importants. C’est aussi le pays de l’Union où les immigrés courent le plus grand risque de sombrer dans la pauvreté.

Pour le Conseil supérieur de l’Emploi, cette situation est due à la haute qualification exigée, en particulier à Bruxelles, alors que les étrangers non européens sont soit moins qualifiés, soit ne parviennent pas à faire reconnaître leur diplôme. « A Bruxelles, le secteur des services a surtout besoin de main-d’œuvre hautement qualifiée, relativement rare sur le marché du travail bruxellois, si bien que les entreprises bruxelloises recrutent ces travailleurs en Flandre ou en Wallonie. »

Enfin, le Conseil constate ceci, de manière cinglante : « La différence de participation à l’emploi entre la population de nationalité belge et les ressortissants des pays hors UE présente l’écart le plus marqué de l’Union européenne, à l’exception de la Suède. »

les allocataires sociaux Difficile de retrouver une place

Comment faciliter l’accès à l’emploi des allocataires des CPAS ? Les méthodes d’activation sont-elles efficaces ? Ces questions, les CPAS se les posent depuis longtemps. Le gouvernement a prévu de prendre de nouvelles mesures en vue de favoriser l’intégration socio-professionnelle (appelé aussi ISP ou article 35) des bénéficiaires du revenu d’intégration sociale.

La Fondation Roi Baudouin a planché sur le sujet et a rassemblé des experts comme des acteurs de terrain pour confronter leurs expériences.

Le verdict ? L’ISP n’a pas servi à grand-chose jusqu’ici et il ne sera sans doute jamais le remède miracle pour permettre aux allocataires des CPAS de (re) trouver un emploi.

C’est quoi ? L’ISP est un mécanisme qui doit permettre de rendre financièrement attractif le passage du revenu d’intégration à un emploi, surtout s’il s’agit d’un travail à temps partiel. Mais depuis l’entrée en vigueur de la loi sur le revenu d’intégration en 2002, le marché de l’emploi a évolué. Avant, le travail à temps partiel était l’exception ; aujourd’hui, il est devenu la règle et les bas salaires se sont généralisés. Enfin, exonération ou pas, les emplois manquent.

C’est utile ? Pas vraiment à en croire les CPAS. A peine 1,5 % des bénéficiaires de l’aide sociale y ont eu recours. Les personnes qui ont obtenu un emploi par l’article 35 ne le conservent pas longtemps et retombent sur le revenu d’intégration sociale. « Il ne répond plus de façon cohérente aux problèmes des gens, constate la Fondation. Il est perçu comme une aide sociale complémentaire et temporaire. »

« Le problème principal, c’est que le montant exonéré est à ce point limité qu’il crée des pièges à l’emploi, explique Julien Van Geerstom, président du SPF Intégration sociale. A partir du moment où on travaille à un cinquième temps, on perd déjà l’avantage financier qu’apporte l’exonération au RIS. Les gens n’ont donc aucun avantage à travailler davantage. »

Le caractère temporaire de la mesure pose aussi problème. Elle est limitée à trois ans et on ne peut en bénéficier qu’une seule fois dans la vie. Pour les jobs instables, cela ne convient pas et cela peut agir comme un piège à l’emploi, constate l’étude la Fondation Roi Baudouin. « On décourage certaines personnes de continuer à travailler lorsqu’elles perdent le bénéfice de cette mesure. » Dans un premier temps, l’article 35 apporte un avantage financier à la personne mais il ne fait que retarder le problème pour les bénéficiaires de la mesure. Les bas salaires ne sont guère différents du revenu d’intégration et après la fin de la mesure d’exonération, les gens finissent par gagner moins en travaillant.

Quelles alternatives ? Le cas des étudiants et des artistes, souvent confrontés à des emplois intermittents, est particulièrement compliqué pour les CPAS. Revoir le calcul de l’exonération est une piste, allonger la mesure à six ans en est une autre, explique Julien Van Geerstom. C’est ce qui sera proposé à Maggie De Block (VLD), secrétaire d’Etat chargée de l’Intégration sociale. « L’article 35 doit être amélioré pour devenir un outil plus performant. Ce qui compte, c’est l’accompagnement vers l’emploi en tenant compte des capacités de la personne. » Mais le directeur du SPF Intégration sociale insiste aussi sur la nécessité d’une réflexion globale sur le montant des allocations, les bas salaires, les pièges à l’emploi. « Il faut augmenter les allocations qui sont sous le seuil de pauvreté. Il faut donner aux gens la possibilité de s’intégrer sur le marché du travail mais s’ils ne le peuvent pas, ils ont aussi le droit à un revenu qui leur permet de mener une vie digne et humaine. »

cas vécu

Un temps plein qui ne rapporte rien

Dans l’étude de la Fondation Roi Baudouin, un CPAS francophone relate le cas d’une mère de famille qui se retrouve au CPAS avec deux enfants à charge. Les assistants sociaux ont envisagé une mise à l’emploi. Avec ses trois enfants, le CPAS a envisagé un emploi à mi-temps, puis un temps-plein. Mais elle a constaté alors qu’elle gagnerait à peine plus qu’un mi-temps avec ISP car son temps plein lui faisait perdre d’autres aides complémentaires accordées par le CPAS. Morale de l’histoire : quand ils se remettent à travailler, les allocataires sociaux s’attendent à une différence en termes de revenus. Ce n’est pas toujours le cas.