Fausse sortie pour Danneels

GUTIERREZ,RICARDO

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Mercredi 28 mai 2008

Cultes Le cardinal aura 75 ans mercredi prochain

Le « patron » de l’Église catholique belge démissionne. Mais le Vatican pourrait encore le maintenir cinq ans en poste.

ANALYSE

L’extrême-centriste de l’Eglise catholique de Belgique tire sa révérence. Archevêque de Malines-Bruxelles, depuis près de 30 ans, Godfried Danneels sera officiellement démissionnaire, mercredi prochain : il aura atteint l’âge limite pour exercer la fonction, 75 ans, ce 4 juin 2008.

1Quand ? Les candidats à la succession sont sur les rangs. Mais rien n’indique que le Pape soit pressé de remplacer le prélat flandrien. Danneels, « qui est demandeur », nous dit-on, devrait jouer les prolongations. A l’instar de Jean-Marie Lustiger, qui avait été maintenu en poste, à Paris, plus de trois ans après sa démission. Et comme 47 autres archevêques de plus de 75 ans actuellement en fonction, aux quatre coins du monde (Istanbul, Bangkok, Séoul, New York, Prague…). « Nous entrons vraisemblablement dans une longue phase de décantation », commente le porte-parole des évêques, l’abbé Eric de Beukelaer.

Le chroniqueur romain de l’hebdo britannique The Tablet, Robert Mickens, estime, lui aussi, que Danneels en a encore pour quelques années : « Il est en relative bonne santé, c’est un homme qui fait l’unanimité dans un contexte politique tendu, il souhaite lui-même rester en place… Autant de raisons qui plaident pour son maintien ».

Mais l’essentiel serait ailleurs, nous confie Mickens… « Il est une autre explication, d’un point de vue machiavélique : maintenir Danneels permet aux conservateurs du Vatican de conserver sous leur contrôle une des voix les plus crédibles et intelligentes du camp progressiste. Danneels ne se risquera plus à critiquer Rome dans cette situation, sachant qu’on temporise sa succession. Par ailleurs, le Vatican n’a pas intérêt à nommer immédiatement un nouvel archevêque dans la mesure où Danneels va conserver, pendant cinq ans encore, le rang de cardinal électeur (NDLR : lire ci-dessous)… Quel archevêque voudrait d’une telle belle-mère pendant aussi longtemps ? ».

2Qui ? On l’a compris : la succession se règle au Vatican, dans les coulisses des palais apostoliques. Et comme les voies du Seigneur sont impénétrables, même le plus éminent des « vaticanologues », John Allen Jr., du National Catholic Reporter, nous avoue son ignorance : « Hélas, non, je n’ai rien entendu. Si j’étais à votre place, je me demanderais quel candidat peut se targuer d’une certaine expérience de Rome, d’une solide éducation en séminaire, et d’une forte identité catholique. C’est devenu le profil classique de tout nouvel évêque, de nos jours. »

Le très conservateur évêque de Namur, André-Mutien Léonard, conjugue le double avantage d’un ancrage romain et d’une conscience identitaire forte… Le pape actuel, Joseph Ratzinger, l’avait appelé à travailler à ses côtés, dès 1987, à la Commission théologique internationale. Le pape précédent, Karol Wojtyla, lui avait confié la tenue des exercices spirituels du Carême, à la Curie romaine. Mieux : Léonard et Ratzinger se revendiquent de la même famille théologique.

« Si le Pape désigne rapidement le successeur de Danneels, Léonard, qui se dit fatigué par son activité pastorale, a toutes ses chances, commente un observateur flamand. Mais si l’archevêque de Malines-Bruxelles reste encore quelques années en fonction, le temps jouera contre l’évêque namurois, qui a déjà 68 ans. »

De fait, tous les archevêques nommés par Benoît XVI, en 2008, ont moins de 60 ans… Les trois derniers, désignés voici moins d’un mois, ont entre 51 et 52 ans. Dans sa logique de restauration conservatrice, le pape pourrait privilégier un candidat « jeune », plus « durable ». Comme l’évêque de Tournai, Guy Harpigny, 60 ans, ou l’évêque auxiliaire de Bruxelles, Josef De Kesel, qui a le même âge, mais est flamand, comme Danneels…

3Un francophone ? « Aucune disposition n’impose l’alternance linguistique, qui relève davantage d’une tradition, précise, depuis Rome, le père jésuite Tommy Scholtes, conseiller ecclésiastique de l’ambassade de Belgique au Vatican. Cela dit, le Saint-Siège tiendra évidemment compte du contexte politique belge, dans le respect de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. »

« L’opinion, en Flandre, acceptera un francophone s’il est parfait bilingue, ce qui est le cas des candidats les plus en vue », commente notre observateur nordiste, qui dément par ailleurs les prétendues velléités de scission de l’archevêché bicommunautaire de Malines-Bruxelles.

4Le bilan ? L’inventaire, au terme du mandat de Danneels, est mitigé… Selon le dernier « baromètre » du religieux établi par l’Université catholique de Louvain (UCL), près de 90 % des francophones de Belgique ont reçu une éducation religieuse, mais à peine 47 % se déclarent encore « chrétiens ». La pratique dominicale est devenue marginale, les vocations sont quasi inexistantes… Mais Godfried Danneels assure avoir gagné en qualité ce qu’il a perdu en quantité.

S’il se pose volontiers en « extrême-centriste », à l’image de son prédécesseur, l’éminent Leo Suenens, la hiérarchie vaticane le perçoit comme un « libéral », un esthète peu combatif… C’est certainement le point de vue de l’actuelle Curie conservatrice, établie par l’ex-gardien du dogme Ratzinger. C’était déjà l’appréciation du pape précédent, qui avait littéralement sermonné Danneels, en novembre 2003, à l’occasion de la visite quinquennale à Rome des évêques de Belgique.

Karol Wojtyla s’était déclaré « troublé » par le déclin du catholicisme en Belgique, regrettant que l’épiscopat local n’ait pu empêcher la légalisation de l’euthanasie et du mariage homosexuel… Sans parler de la « tolérance » des évêques belges à l’égard des recherches génétiques menées dans les universités catholiques du pays, UCL et KUL.

Une succession soumise aux intrigues vaticanes

Le chemin peut être éreintant, obscur et anfractueux, entre la démission d’un archevêque et la consécration de son successeur…

Démission. « Ambassadeur » du Vatican en Belgique, le nonce apostolique allemand Karl-Joseph Rauber a reçu, depuis plus d’une semaine déjà, la lettre de démission du cardinal Danneels. Une requête d’une dizaine de lignes par laquelle l’archevêque de Malines-Bruxelles demande au Pape de le démettre de ses fonctions épiscopales, à l’occasion de son 75e anniversaire, ce 4 juin.

Le droit canonique l’impose : archevêques et évêques (contrairement au Pape) doivent renoncer à gouverner leur diocèse, dès leurs 75 ans.

Réaction. Le nonce informe le Pape de la demande de démission qui, en souverain absolu, en dispose comme il l’entend. S’il accepte la requête, un nouvel archevêque doit être désigné ; Godfried Danneels devient alors archevêque émérite, mais reste cardinal électeur (avec droit de vote aux conclaves de succession papale, jusqu’à ses 80 ans). Benoît XVI peut aussi refuser la démission, enjoignant à l’archevêque démissionnaire de poursuivre sa mission, soit pour une durée déterminée, soit sans délais.

Consultation. Quelle que soit l’option retenue, une phase de consultations secrètes est confiée au nonce apostolique, qui reste en relation avec les évêques belges et surtout avec le « gouvernement » du Vatican, la secrétairerie d’Etat, présidée par le cardinal salésien Bertone, très conservateur « Premier ministre » du Saint-Siège. Au terme des intrigues, le nonce dresse une liste comportant trois candidats à la succession, souvent des évêques, mais pas nécessairement.

Présélection. Le « ministère » de tutelle épiscopale, la Congrégation pour les évêques, présidée par le cardinal italien Giovanni Battista Re, soupèse les avantages et inconvénients de chacun des candidats proposés par le nonce. Elle opère une présélection, à titre consultatif.

Décision. Saisi de la liste établie par le nonce et des recommandations de la Congrégation pour les évêques, le Pape reste seul maître. Il a le loisir d’exiger du nonce des consultations supplémentaires. Il peut aussi sortir un quatrième nom de sa mitre. Désigner, par exemple, un prêtre ou un religieux, plutôt qu’un évêque.

Confirmation. L’heureux élu, d’abord consacré archevêque, c’est-à-dire évêque du plus important diocèse du pays (Malines-Bruxelles), n’accédera pas immédiatement au rang de cardinal (conseiller papal)… Godfried Danneels devrait conserver ce rôle effectif tant qu’il garde une voix délibérative au conclave. Le nouvel archevêque ne serait donc pas « élevé à la pourpre cardinalice » avant juin 2013.

André-Mutien Léonard

68 ans, né à Jambes Evêque de Namur, théologien

Il apprécie Benoît XVI et Benoît XVI l’apprécie… Les deux hommes s’inscrivent dans le courant conservateur qui domine l’Eglise romaine. Mais l’homme est controversé. Notamment pour ses récents propos sur l’homosexualité, qu’il estime « contre nature ». On l’imagine mal gérer sereinement l’archevêché sous la « tutelle » du cardinal Danneels jusqu’en juin 2013.

Guy Harpigny

60 ans, né à Luttre Evêque de Tournai, islamologue

Il a l’avantage de bien connaître la deuxième religion du pays, l’islam. Et partage le parti pris conservateur des autorités vaticanes. C’est un érudit. Apprécié par Rome. Mais sa gestion autoritaire du diocèse – qu’on a dit « en voie de namurisation » – n’a pas convaincu toutes ses ouailles. Il en est qui gardent un goût amer, depuis le licenciement brutal du vicaire général Scolas, en 2006.

Josef De Kesel

60 ans, né à Gand Evêque auxiliaire de Bruxelles

Danneels dément en avoir fait « son poulain ». Mais tout l’indique… Le cardinal répète souvent que l’alternance linguistique, à la tête de l’archevêché, « n’est pas un dogme »… Comme une invitation à considérer positivement la candidature (flamande) du maître d’œuvre du congrès d’évangélisation Toussaint 2006. Une opération qui a rapproché l’épiscopat des communautés charismatiques.

L’homme du Pape

La cinquantaine, idéalement Simple prêtre ou religieux

Souverain de droit divin, le pape choisit qui il veut. Cités, au rang d’outsiders : l’abbé de Beukelaer et le père Scholtes. D’autres, au Vatican, verraient bien Johan Bony, recteur du Collège belge de Rome, ou Jan Dumon, secrétaire général des Œuvres missionnaires pontificales, devenir évêque coadjuteur (avec droit de succession immédiat à la démission ou au décès de l’archevêque en poste).