Faut-il investir cinq milliards dans la R & D ?
JULY,BENOIT
Page 22
Mercredi 21 novembre 2012
Le postulat pro-recherche et développement (R&D) est connu : malmenées dans la bataille mondiale des coûts de production (salaires, énergie, etc.), nos entreprises n’ont d’autre choix que d’innover pour se différencier. « Viser des niches à plus haute valeur ajoutée, par une amélioration des produits ou des procédés, permet de compenser le handicap de compétitivité », confirme Michel Capron, économiste (ULB) et « père » des pôles de compétitivité wallons qui concentrent les moyens dans quelques secteurs-clés comme les technologies vertes, l’aéronautique ou les sciences du vivant. « Mais il ne faut pas se leurrer : il faut du temps avant que l’investissement dans la R&D aboutisse au marché », ajoute-t-il.
La R&D elle-même n’est pas la seule manière de produire « mieux » à défaut de « moins cher » : nombre d’entreprises ont davantage bâti leur succès sur leur marketing que sur leurs brevets. « La R&D n’est qu’un moyen d’innover parmi d’autres et ne garantit pas une quelconque réussite », relativise Benoît Gailly, professeur en gestion de l’innovation à la Louvain School of Management (UCL) et auteur du livre Developing Innovative Organizations. « General Motors, qui a investi des milliards en R&D, a dû être sauvé par le gouvernement américain et le Japon stagne depuis des années alors que ses géants industriels ont des labos performants… »
Exagérées les vertus de la R&D ? « Indispensable dans certains secteurs, comme la pharmacie, mais rarement suffisante », poursuit Benoît Gailly.
Du reste, les risques de gâchis sont réels : de ces spin-off universitaires créées davantage pour satisfaire l’ego d’un professeur que pour répondre à un besoin du marché à ces entreprises qui, après avoir bénéficié de subsides, vont produire ailleurs en passant par ces innovations qui détruisent l’emploi au lieu de le préserver.
« C’est pourquoi il faut, dans le cadre d’une politique industrielle, privilégier les technologies qui renforceront le tissu économique, souligne Henri Capron. Il y a une part de risque mais on sait qu’en misant sur les biotechnologies ou les nouveaux matériaux, par exemple, on a peu de chance de se tromper. De tels axes structurants sont souvent déterminés à l’échelle européenne et génèrent des réseaux dans lesquels nos entreprises doivent s’intégrer. »
Si l’idée de créer un terreau favorable à la R&D en combinant une masse critique de compétences et de moyens est partagée par Benoît Gailly, il se méfie d’une vision un peu trop « dirigiste » de l’innovation : « Celle-ci est par définition quasiment impossible à prévoir. Ecrivez aujourd’hui dans une enveloppe ce qui devrait cartonner et ouvrez-la dans cinq ans : vous serez très probablement à côté de la plaque… »
D’où ce coup de gueule de Bruno van Pottelsberghe, doyen de la Solvay Brussels School of Economics (ULB) : « Les plans quinquennaux sont rarement efficaces si on n’investit pas aujourd’hui dans les compétences qui, demain, porteront la science, la R&D et leurs déclinaisons vers le marché. Car on oublie un peu vite que le principal fondement de l’innovation, c’est la connaissance. » Donc, les universités qui, aux yeux du doyen, souffrent d’un manque de moyens, tant au niveau de la recherche que de l’enseignement : « Les freins administratifs et systémiques se multiplient alors qu’il faut au contraire libérer les initiatives et encourager la créativité ! »
Fin octobre, quelque 42 lauréats du prix Nobel enjoignaient aux responsables de l’Union européenne de sécuriser les budgets pour la recherche et l’innovation, menacés par la crise budgétaire. « L’Europe est à la pointe de la science dans de nombreux domaines. Transformer ces connaissances en de nouveaux produits, services et industries innovants est la seule façon de lui fournir un avantage compétitif sur la scène mondiale et de lui garantir une prospérité à long terme », écrivent-ils.
Valeur ajoutée
La R&D et l’innovation au sens large sont indispensables à l’émergence de nouveaux produits, services ou procédés à plus haute valeur ajoutée. Elles constituent la condition nécessaire, mais pas toujours suffisante, à la survie d’entreprises européennes pénalisées par une trop faible compétitivité (coûts salariaux et de l’énergie trop élevés, notamment).
Bien que perfectible aux yeux de certains, l’injection par les pouvoirs publics de moyens financiers pour développer l’expertise technologique dans certains secteurs structurants a prouvé son efficacité. Même aux États-Unis dont la toute-puissante industrie aérospatiale, par exemple, a bénéficié d’importants subsides de la part du gouvernement (de l’armée, notamment).
Projets sans marché
En privilégiant un mécanisme de financement par le haut, on risque de voir l’argent s’investir dans de coûteux projets sans avenir : technologie performante mais déconnectée du marché, notamment. D’où l’importance d’intégrer dès le départ les compétences du privé, notamment en matière de sélection et de financement d’entreprises (réellement) innovantes.
Privilégier exclusivement la R&D, ce serait épouser une vision trop restrictive de l’innovation qui peut aussi prospérer en dehors des technologies. Il ne faudrait donc pas négliger la recherche fondamentale, ni l’enseignement et la formation, la connaissance et les compétences, qui seront plus que jamais indispensables pour innover davantage.
Les 6 pôles de compétitivité wallons
Mesure emblématique des plans de relance de la Wallonie, l’instauration des pôles de compétitivité illustre le double pari de miser sur la R&D et la formation pour sortir de la crise. L’idée, adoptée aussi ailleurs en Europe, consiste à concentrer sur quelques secteurs des moyens financiers supplémentaires afin d’y favoriser les collaborations technologiques entre grandes entreprises et PME, centres de recherche et universités. Six thèmes sont privilégiés, en fonction de leurs perspectives mais aussi de leur masse critique en Wallonie : l’aéronautique (Skywin), la mécatronique (Mecatech), l’agroalimentaire (Wagralim), les sciences du vivant (Biowin), la logistique (Logistics in Wallonia) et enfin les technologies vertes (Greenwin) qui sont plus transversales. Près de 500 millions y ont été injectés en 5 ans, dont un peu moins d’un tiers (136 millions) à charge du secteur privé, sur base de projets « labellisés » par un jury international (209 projets). Quelque 10.000 emplois directs pourraient être créés à terme, mais il s’agit là d’une évaluation soumise à de nombreuses interprétations…
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