Faut-il supprimer l’indexation des salaires ?

LAMQUIN,VERONIQUE

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Lundi 12 novembre 2012

Non : quel que soit le modèle, les salaires ont toujours un lien avec l’inflation, rappellent les experts. En revanche, le système belge, unique au monde, pourrait être réformé.

Pour la Fédération des entreprises de Belgique, « le débat est inévitable ». Pour la FGTB, « toucher à l’index serait une déclaration de guerre ». Entre les deux, le gouvernement a choisi : le mécanisme d’indexation automatique des salaires sera maintenu. Il ne se passe pourtant pas un jour sans que l’indexation des salaires ne fasse débat.

Pourquoi tant de critiques ? L’indexation automatique n’existe qu’en Belgique. Pour ses détracteurs, c’est la cause du grand mal belge : en poussant les coûts salariaux à la hausse, elle plombe la compétitivité de nos entreprises. La preuve ? Entre 1996 et 2011, l’augmentation des coûts salariaux belges a été supérieure de 4,6 points à l’évolution moyenne chez nos voisins (France, Pays-Bas, Allemagne). « Voilà pourquoi l’OCDE, le FMI, la Commission européenne demandent à la Belgique de supprimer l’indexation automatique des salaires ou à tout le moins de la refondre. Ces instances se trompent-elles toutes ? », s’interroge Bernard Jurion, professeur d’économie politique et de finances publiques à l’Université de Liège.

Personne ne croit à une suppression pure et simple. En juin dernier, lorsque la Banque nationale avait rendu son fameux rapport sur l’indexation, le gouverneur, Luc Coene, avait insisté : « Le scénario de la suppression de l’index n’a même pas été envisagé. » C’est que, comme le souligne Paul De Grauwe, professeur à la London School of Economics, « quel que soit le système, les salaires ont toujours un lien avec l’inflation ». « L’indexation n’est qu’un mécanisme parmi d’autres pour protéger le pouvoir d’achat de l’inflation, confirme Vincent Bodart, président de l’Institut de recherches économiques et sociales (Ires) de l’UCL. En Allemagne, aux Pays-Bas ou en France, cela se fait lors des négociations salariales. Patrons et syndicats discutent des augmentations du salaire réel et du salaire nominal. »

Mais beaucoup plaident pour une réforme. La spécificité belge, c’est d’indexer automatiquement et « a posteriori » – on indexe les prix en fonction de l’inflation passée. Ce sont aussi, pointent plusieurs experts, les deux problèmes clés de notre système d’indexation. « Chez nous, l’incertitude est pour les employeurs, contraints d’adapter les salaires selon l’évolution réelle, explique Paul De Grauwe. Alors qu’en Allemagne, par exemple, patrons et syndicats s’entendent sur une prévision d’inflation. Si elle s’avère plus importante que prévu, les travailleurs y perdent. » Pour Vincent Bodart, cette spécificité belge pourrait être revue : « On pourrait décider que l’on indexe sur la base d’une anticipation de l’inflation et que l’on prend comme base la moyenne des prévisions en France, en Allemagne et aux Pays-Bas. Ou que l’on supprime l’automaticité, et que l’on renvoie tout dans les négociations interprofessionnelles. » Des pistes qui permettraient de s’attaquer, estiment les experts, aux deux problèmes majeurs ; de nombreuses autres propositions ont par ailleurs été formulées (lire ci-dessous) pour réformer le système.

Mais ce ne sera pas la panacée. « La compétitivité des entreprises, ce n’est pas qu’un problème de salaires, relève Bernard Jurion. Il y a aussi les charges sociales, les revenus sur le travail. » « L’indexation des salaires, c’est un épiphénomène, estime pour sa part Marc De Vos, directeur d’Itinera Institute. La vraie question, c’est le coût du travail par rapport à la productivité, l’écart entre le coût net et le coût brut, le manque d’investissement en recherche et développement. De nouveau, avec ce débat, on fixe toutes les énergies sur l’indexation sans s’attaquer aux vrais enjeux. »

Un problème plus large de productivité

ENTRETIEN

Vincent Bodart préside l’Institut de recherches économiques et sociales de l’UCL.

Faut-il réformer l’indexation ?

Les patrons ont raison : nous avons un problème de compétitivité. L’évolution des coûts salariaux est plus élevée en Belgique qu’ailleurs. C’est d’autant plus problématique que nous avons une économie très ouverte, donc très sensible à ce qui se passe dans le reste du monde. Ceci dit, notre handicap de compétitivité n’est pas dû qu’à l’indexation : il y a aussi un problème de productivité. Si vous limitez les salaires mais que vous n’investissez pas dans la recherche et le développement et ne faites pas d’effort d’innovation, vous retrouvez très vite un problème de compétitivité.

L’index a montré ses limites ?

On oublie souvent de dire que, lorsque l’économie est confrontée à un choc au niveau de la demande, comme ce fut le cas pendant la récession de 2008 et 2009, notre mécanisme limite la volatilité de la croissance.

Pourquoi ?

On indexe sur l’évolution passée des prix. Donc, au moment où l’économie ralentit, l’indexation intervient, basée sur la hausse des prix antérieure, et la hausse des salaires amortit le choc. En revanche, quand l’économie subit un choc au niveau de l’offre, notamment à cause de la hausse des prix des produits pétroliers, l’indexation amplifie les fluctuations. Or, ces derniers temps, on a surtout connu des chocs d’offre. Il n’est donc pas illogique que le débat sur l’indexation revienne !