Fellag a un petit frère

ANCION,LAURENT

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Jeudi 9 novembre 2006

Théâtre Mohamed Ouachen empoigne « Djurdjurassique bled » au National

Moins piquant que son aîné, le jeune Mohamed Ouachen fait redécouvrir les mots de l'humoriste algérien, au National.

critique

Fellag, né en 1950 en Kabylie, mériterait le prix Nobel de la paix par l'humour, pour peu qu'on l'invente un jour. Le comédien et auteur algérien, exilé vers la France en 1995, veut faire « rire là où ça fait mal », histoire de soulager tout le monde. « J'essaye toujours de forer dans ce bloc compact qui entoure la société algérienne. Les trous permettent aux gens qui sont à l'intérieur de respirer. Et ceux qui sont à l'extérieur peuvent voir ce qui s'y passe : les cris, l'espoir, les rires et les tragédies », nous confiait-il en 2002, à l'occasion de la sortie de son livre C'est à Alger.

Avec Fellag, c'est l'image qui frappe et la langue qui mord. Il est le seul à pouvoir faire parler une merguez ou un cheveu rebelle. Son jeu élastique et visuel, que la Belgique a découvert bouche bée en 1998, n'est pas facile à égaler. Deux jeunes intrépides, le metteur en scène David Strosberg et le comédien Mohamed Ouachen, ont pourtant décidé de repartir du texte de Djurdjurassique bled pour créer une nouvelle vision du solo. Du jamais vu !

« Jouer après le dinosaure Fellag n'est pas simple, reconnaissait Mohamed Ouachen (Le Soir du 2 novembre). Mais Fellag stresse encore plus que moi : c'est la première fois qu'il va entendre ses mots sur scène, joués par un autre ! » Comique, mais pas tellement prophétique : mardi soir, Mohamed Ouachen était un peu dans ses petits souliers. La première du spectacle nous a convaincu de deux choses : tout est là pour une réussite (précision dans le geste, rythme et découpage du monologue), mais le soliste peut franchement monter dans les vitesses et faire davantage rugir son moteur !

Bien sûr, comparaison n'est pas raison. Mais face à Fellag, Mohamed Ouachen semble un peu effacé : les images mordantes s'éliment, les métaphores quasiment animistes de l'auteur algérien perdent de leur fureur.

Regard de braise, geste de feu

Tous les spectateurs n'ont pas vu Fellag, malgré son succès en Belgique. Alors ils ont tout intérêt à découvrir son petit frère artistique ! Mohamed Ouachen a une capacité de concentration impressionnante, un don bien contrôlé de l'ironie et, comme Fellag, un visage très mobile. Qu'il décrive la longue file algéroise au consulat français ou qu'il mime James Dean dans La fureur de vivre, Ouachen reste armé d'un regard de braise et d'un geste de feu. Chapeau, cow-boy.

C'est sur ce chemin qu'intervient le plus la mise en scène de David Strosberg. Plutôt que d'inventer un décorum ou une écriture scénique particulière (lumière, espace), le metteur en scène, assez discret finalement, s'est concentré sur le phrasé et le mouvement, peut-être au détriment du fond, cette écriture venue du fond des tripes de Fellag, qui sait que le rire est juste une larme qui a bien tourné.

Djurdjurassique bled, jusqu'au 25 novembre au Théâtre National, 111 bd Jacqmain, 1000 Bruxelles. Tél. : 02-203.53.03 .