Femme détruite, implacable magicienne

FRICHE,MICHELE

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Samedi 10 novembre 2012

OPéRA « Médée » de Marc-Antoine Charpentier à Lille

Les Médée sont dans le vent ! Après Chérubini et Dusapin, c’est avec Marc-Antoine Charpentier que ressuscite la magicienne à Lille, dans la foulée des représentations au Théâtre des Champs-Elysées. Superbe partition de 1693 sur un livret de Thomas Corneille (frère de l’autre), cette tragédie lyrique est cousine des pages de Lully, mais pas sœur : plus galbée dans le moule mélodique, plus intense dans l’orchestration, jalonnée de surprises harmoniques expressives. Merci à Emmanuelle Haïm et son Concert d’Astrée, en résidence à Lille, de sculpter Charpentier avec un raffinement sobre et mesuré (trop ?) en soutien du chant et sans perdre le fil de l’œuvre.

La belle équipe est menée par la mezzo Michèle Losier, lauréate du Concours Reine Elisabeth 2008, voix puissante et projetée, d’une déclamation lyrique naturelle. Elle assume une Médée terrifiante, déterminée, magicienne mais non sorcière, laissant surgir avec parcimonie (dans la mise en scène de Pierre Audi, du moins) sa détresse amoureuse. Face à elle, Sophie Karthauser plane au sommet de son art. La soprano belge se taille un triomphe, dessine une Creüse (fille de Créon) bien plus nuancée, plus ambiguë qu’une fille naïve manipulée : chant clair et corsé à la fois, une technique et un style sans faille.

Même bonheur avec Stéphane Degout (Oronte, amoureux de Creüse), plus impressionnant que jamais. Découverte prometteuse avec Aurélia Legay (Nerine) mais tenue vocale inégale pour Laurent Naouri (Créon) et Anders Dalhin (Jason). Les chœurs d’Astrée font leurs délices grinçants des démons gymniques qui peuplent la partition.

Avec Pierre Audi et son équipe (Jorge Jara aux costumes, Jonathan Meese à la scénographie), le plateau fait table rase du baroque pour miser sur un contemporain relativement abstrait (cuir, lamé, néons, collages, panneaux et cadres en aplats jaunes et bleus) sous les lumières expressionnistes de Jean Kalman.

Point de dragon pour le final de Médée, mais un disque aux lames prêtes à déchiqueter ! La flamboyance de la magicienne côtoie ici sa désintégration. Si la scénographie reste parfois sibylline quand elle ne chausse pas de gros sabots, elle révèle des axes de mise en scène, politiques entre autres. Un exemple : ces grands lingots qui se transforment en cercueil. Créon ne tente-t-il pas d’asseoir son pouvoir, de s’approprier la fameuse Toison d’or de Jason en lui faisant épouser sa fille ? Un monceau de cadavres en résulte…

Cohérente et fouillée dans l’ensemble, la mise en scène de Pierre Audi est parfois avare d’originalité dans la direction des chanteurs, mais elle rend cette Médée crédible et proche et tient la représentation de bout en bout.

Opéra de Lille, les 10, 13 et 15/11. 0033- 82.04.89.000 ou opera-lille.fr. En direct sur France Musique le 13/11.