Fin de cavale pour Merah, l’improbable djihadiste

DUMONT,SERGE; LALLEMAND,ALAIN; AFP

Jeudi 22 mars 2012

récit

Mohammed Merah, 23 ans, n’aura pas eu le temps de tuer « un autre militaire français », comme il projetait de le faire ce mercredi matin à Toulouse. Il ne verra pas le printemps en liberté. Pisté depuis le 11 mars par le renseignement intérieur (DCRI), identifié avec quasi-certitude dès ce mardi, le jeune « moudjahidin » français d’origine algérienne est tombé dans les filets du service d’intervention de la police nationale (Raid), moins de trois heures après que l’avion emmenant les corps de ses quatre victimes juives a quitté Roissy pour Tel-Aviv.

Il est pile 3 heures à Toulouse, nuit noire encore, lorsque 300 hommes des forces de l’ordre forment un cordon autour du bâtiment social où loge le « tueur de Toulouse », dans le quartier de la Côte Pavée, dans les quartiers est de la ville. Paisible, la rue Sergent Vigné traverse un quartier de pavillons quatre façades, mais c’est à un ensemble de bâtiments vieillissants en béton et en brique que s’intéresse le corps d’élite de la police, un bloc qui s’étale des nos 15 à 28 et surplombe la rue de ses cinq étages, un volume incongru dans ce quartier. Merah loge au nº 17, dans l’un des appartements du rez-de-chaussée ou, plus exactement, du premier demi-palier : c’est là, à 3 h 10, que le Raid frappe à sa porte et tente une première interception, classique.

Pas de chance : Merah a été formé au tir, il est aux aguets, armé notamment d’armes de guerre (un Colt 45, une Kalachnikov, un pistolet Mini Uzi) et il tire à travers la porte, blessant un policier au genou, un autre à l’épaule, perforant le blindage d’un troisième.

Dès cette riposte, la France sait qu’elle a visé juste : non seulement les voisins s’éveillent en sursaut et les services de secours s’activent, mais il ne se passe pas vingt minutes avant que le chef de l’Etat Nicolas Sarkozy ne soit informé par son ministre de l’Intérieur Claude Guéant. Pendant que s’instaure à travers la porte un premier dialogue entre le désormais « présumé coupable » et les policiers, des membres du Raid, assistés par des nacelles de services d’incendie, pénètrent dans divers points de l’immeuble via les balcons d’autres appartements.

S’ouvrent deux heures qui auraient pu être cruciales : par téléphone, les voisins reçoivent pour instruction de ne pas sortir, de ne pas se pencher à leur fenêtre. Merah, de son côté, parle d’abondance et les enquêteurs sont rapidement convaincus qu’il s’agit bien de l’homme au scooter. Il va se livrer dans la matinée, dit-il, de même qu’il affirme avoir tué des enfants juifs pour « venger les enfants palestiniens », avoir tué des militaires français en représailles des « opérations de l’armée française » à l’étranger.

Ce qu’il ignore, c’est qu’au même moment des enquêteurs débarquent chez sa mère, son frère, et les placent tous deux en garde à vue, de même que la compagne de ce frère. Simple précaution ? Pas vraiment : l’enquête a démontré que le frère aîné, Abdelkader, 29 ans, a lui aussi un profil salafiste, qu’il est intervenu dans une recherche informatique suspecte et on retrouve dans sa voiture ce qui est d’abord décrit comme « des explosifs » (une poudre noire qui se révélera être du vulgaire lignite).

Retour à la rue Sergent Vigné : alors que le dialogue se poursuit, les voisins sont discrètement prévenus : à nouveau, ne sortez pas. Pourquoi ? La réponse fuse à 5 h 42 : un nouvel échange se produit, deux à trois rafales claquent – « six sept » coups de feu selon les uns, « une quinzaine » selon d’autres – tirées par au moins deux armes distinctes. Est-ce l’échec d’un assaut ? L’aube pointe, les tranches matinales d’info se sont ouvertes en radio, et tant le gouvernement que la magistrature doivent largement communiquer… sur une opération qui marque désagréablement le pas.

Mais aux alentours de 8 heures, l’opération entre dans une nouvelle phase : l’eau, le gaz et l’électricité sont coupés dans tout l’immeuble, et, hors du champ de vision possible du tueur, les pompiers commencent à procéder discrètement, par leurs nacelles, à l’évacuation des 36 personnes confinées dans l’immeuble. Toutes les issues possibles sont exploitées.

Le tueur et les policiers, eux, n’en sont plus à échanger de simples mots. Par sa fenêtre, Merah jette son Colt 45, en échange d’un moyen de communication plus aisé (ou d’un médiateur ?).

Par ailleurs, il affirme alors qu’il va se rendre « dans l’après-midi » et informe les enquêteurs que sa voiture, dont il permet l’identification, contient des armes. Peu après 9 heures, deux déflagrations se font entendre : le véhicule a bien été retrouvé, et désarmé par les démineurs. C’est alors que le dialogue s’interrompt. Pourquoi ? Mystère. Les forces de l’ordre en profitent pour achever l’évacuation des voisins, confiés à une cellule d’assistance psychologique.

Les négociations ne reprendront qu’à 13 heures. Merah parle alors d’une reddition « en fin de soirée ». Il joue avec sa chance. En début de soirée, il parle d’une reddition « dans la nuit », loin des projecteurs. Ce sera plus discret...

Mais à 23 h 35, trois violentes détonations retentissent près de l’immeuble où il est retranché. Un spécialiste parle du signe d’un assaut lancé par le Raid à l’aide d’explosions assourdissantes et incapacitantes. Le dénouement était annoncé.

Vive émotion et charges politiques

Vive émotion et charges politiques

Plusieurs milliers de personnes, principalement des Franco-Israéliens, se sont réunies mercredi matin au cimetière de Givat Shaoul à Jérusalem, pour accompagner vers leur dernière demeure les quatre victimes de l’attentat de l’école Ozar HaTorah de Toulouse. Les dépouilles étaient arrivées à 5 h 30 à Tel-Aviv, par un vol de nuit en provenance de Paris. A son bord, le ministre des Affaires étrangères Alain Juppé et les proches des victimes avaient pris place.

Escorté par des véhicules de police, le cortège s’est ensuite rendu à Jérusalem, où de nombreuses personnalités israéliennes l’attendaient, dont le vice-Premier ministre Elie Yshaï, le président de la Knesset Ruby Rivlin, des députés, ainsi que le Grand Rabbin de l’Etat hébreu Shlomo Amar, qui sanglotait pendant son homélie. Ruby Rivlin a comparé la tuerie de Toulouse à celles perpétrées par des Palestiniens dans la colonie d’Itamar, en Cisjordanie occupée, le 11 mars 2011, ainsi qu’à celle survenue trois ans plus tôt dans une école talmudique. « Nous avons tous, a-t-il déclaré, parlant au nom des Israéliens et des Juifs de la diaspora, le même ennemi cruel et avide de sang. » Car les responsables israéliens lient la tuerie de Toulouse à l’action de leurs ennemis du Proche-Orient. « Mohamed Merah n’affirme-t-il pas qu’il a voulu venger les enfants de Gaza ? C’est bien la preuve que l’antisionisme constitue le visage moderne de l’antisémitisme », proclame le ministre de la Diaspora Youli Edelstein. A Ramallah, l’Autorité palestinienne a certes dénié à Merah le droit de justifier son action par la souffrance des enfants de Gaza. Mais le mal est fait et les dirigeants israéliens profitent de l’aubaine pour enfoncer le clou.

Ce débat, hier, semblait fort éloigné des préoccupations des proches des victimes. Entourés par des infirmiers, certains ont défailli sous le soleil.

D’autres ont hurlé le nom de leurs disparus lorsque des ambulanciers les ont déposés face à eux, enrobés dans le traditionnel châle de prière qui leur sert désormais de cercueil.

Derrière l’unité de façade, six candidats réunis à Montauban

Derrière l’unité de façade, six candidats réunis à Montauban

Six candidats sur dix à l’élection présidentielle étaient présents mercredi, à Montauban, pour l’hommage aux militaires tués par « l’homme au scooter », mais derrière l’image d’unité nationale, la compétition politique battait son plein et sans pitié. Sous les tentes blanches installées sur la place d’armes du 17e régiment du génie parachutiste, côte à côte ou presque, se tenaient debout François Hollande, Nicolas Dupont-Aignan, François Bayrou, Marine Le Pen et Eva Joly. Une image rarissime et frappante, sur fond de deuil et à un mois du premier tour de l’élection présidentielle. « Ils y sont tous, comme ça il y a le choix ! », commentait, non sans ironie, dans la foule, une Montalbanaise venue assister à l’hommage. Chef de l’Etat et candidat à sa réélection, Nicolas Sarkozy, dans son hommage aux morts, l’a assuré : « Nous avons un devoir impérieux, c’est l’unité nationale. » Il a cependant prévenu que « la campagne » allait « reprendre » au lendemain de l’hommage. (afp)