Fini la ferme de papa ! L’agriculture 2.0 arrive

DRUEZ,NICOLAS

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Samedi 1er décembre 2012

Les producteurs laitiers ont manifesté en début de semaine. Mais au fond à quoi réfléchissent les fermiers pour l’avenir ?

Ils ont retrouvé le chemin de la ferme. La journée de mercredi a sonné le retour à la (dure) réalité, pour les producteurs de lait.

A Bruxelles, devant les institutions européennes, la voix de la colère et du ras-le-bol s’est exprimée. Avec une rémunération au litre inférieure aux coûts de production, le secteur boit à nouveau la tasse. Et demain ? A quoi doivent s’attendre les laitiers ? Quel avenir se profile, d’une manière générale, pour l’agriculture ?

Personne n’ose s’avancer, tant le sujet s’avère complexe. Il intègre des composantes alimentaires, sanitaires, sociétales…

Dans un rapport de 2007 du Conseil d’analyse économique pour le gouvernement français sur les « Perspectives agricoles en France et en Europe », ses auteurs soulignaient qu’il n’existait pas « de secteur où la compréhension des problèmes soit aussi difficile tant pour les intéressés que pour le reste de la société ».

Une certitude : la mondialisation des marchés, l’augmentation de la démographie et l’application de nouvelles normes environnementales ont bouleversé les habitudes, toutes spéculations confondues. La réforme programmée de la politique agricole commune (PAC), ce filet de sécurité européen, va accélérer la mutation du paysage agricole.

A cela s’ajoute encore les conséquences des changements climatiques. Fini, la ferme de « papa » ! L’agriculture est à un tournant. Avec de nouveaux défis à relever.

Quatre opportunités à saisir pour nos agriculteurs

La mondialisation des marchés

Du bœuf argentin, du lait néo-zélandais… Certains marchés, à l’image des céréales, sont déjà très avancés dans la libéralisation. « Nous sommes de plus en plus dans le cadre de la loi de l’offre et de la demande avec, parallèlement, une grande volatilité des produits. L’incertitude est très marquée et le métier d’agriculteur est devenu une profession à risques. Difficile, aujourd’hui, d’investir à quinze ans », souligne le professeur Philippe Burny, de l’Unité d’économie de la Faculté de Gembloux. Avec, au niveau européen, la suppression des quotas laitiers en 2015 et une rupture progressive du lien entre subvention et producteur, chaque secteur est appelé, selon lui, à se prendre en charge. « Tous les acteurs d’une filière se regrouperaient pour défendre ses intérêts car une fluctuation permanente n’arrange, au fond, personne. Ce serait une forme de régulation définie en grande partie par le privé. » L’intervention publique deviendrait ponctuelle, en cas d’effondrement d’un marché par exemple.

Pour lui, l’agriculteur doit être davantage considéré comme un gestionnaire de territoire et un acteur du marché du travail. « N’oublions pas, et c’est un élément essentiel, que la demande va augmenter, avec une projection de dix milliards d’habitants en 2050. Il ne faut pas avoir une image bucolique de l’agriculture, mais l’intégrer dans un système équilibré. »

Garder un lait et des élevages régionaux

Garder un lait et des élevages régionaux

Où et comment produire, demain, le lait, et élever le bétail ? Yves Beckers, professeur à l’Unité de zootechnie à Gembloux, ne croit pas à une délocalisation. « Un troupeau aura toujours sa place en Belgique. La Wallonie est constituée de terres agricoles où, pour la moitié de la surface, nous avons des prairies et il n’est pas possible d’y faire autre chose. Quel animal qu’un ruminant peut mieux valoriser cette herbe ? », lance-t-il. Au niveau du prix de revient pour un litre de lait, la Belgique est pénalisée par rapport à d’autres nations. « En outre, ce sont souvent de très petits volumes, des excédents, qui déterminent le prix pour de grandes quantités. Je crois qu’avec la disparition des quotas, on doit s’orienter vers une sorte de garantie de production d’un volume de lait de consommation courante par région. Vous assurez, de cette façon, un prix rémunérateur. Pour le surplus, on pourrait être davantage dans un marché concurrentiel », analyse Yves Beckers. D’après lui, il est essentiel d’entretenir un paysage avec des fermes à taille humaine. « Un voisin qui veut produire plus de lait, vous en trouverez toujours un… Mais je pense qu’on commence à atteindre les limites d’un productivisme à outrance, même si les nouvelles technologies ont leur place. La relation entre l’homme et

l’animal reste primordiale. Si vous la banalisez, un virage dangereux sera pris ! »

L’agriculture a d’autres compétences

L’agriculture a d’autres compétences

« Il faut être optimiste ! » Eric Haubruge, vice-recteur de Gembloux et responsable de l’Unité d’entomologie, préfère regarder devant lui, avec un message constructif. La réforme de la politique agricole commune est une opportunité à saisir. « Les difficultés actuelles sont réelles, bien sûr. La PAC se focalise cependant trop sur la culture et oublie la production animale. Il est temps de réconcilier l’élevage et la culture ».

« L’animal ne doit pas être mis sur le côté. Il convient d’utiliser beaucoup plus les résidus des cultures pour le nourrir. » Pour Eric Haubruge, l’agriculteur « a d’autres compétences » et il a la capacité de les exploiter. Des sources de revenus supplémentaires, il en existe, notamment en augmentant la diversité des produits. Le fermier serait moins exposé à la fluctuation des prix. Il ajoute : « Le système de subsidiation l’isole, par exemple, du monde économique. Vous maintenez des choses artificiellement. Nous ne devons plus avoir uniquement de l’intensif ». L’exploitation de toutes les ressources locales, c’est un objectif à viser, pour le professeur Philippe Burny : « L’activité de l’agriculteur, elle touche à l’eau, l’air… Nous entrons dans les services agroécosystémiques. Nous dépassons la simple dimension de producteur brut et cela peut avoir une valeur économique. Il peut être rémunéré pour d’autres prestations, qui sont à définir »

La recherche ouvre des portes

La recherche ouvre des portes

C’est le professeur Eric Haubruge qui le dit : l’agriculture de 2012 est trop basée sur la monoculture, autour de cinq-six cultures et deux-trois espèces animales. Trop peu, à ses yeux. « Cela rompt l’écosystème agricole, lequel n’est plus équilibré et prive les exploitations d’autres formes de rentrées », précise-t-il. A Gembloux, à travers un projet de 3,5 millions d’euros financés sur fonds propres, sept modèles différents de systèmes agricoles sont à l’étude. Dix-huit doctorants travaillent sur un espace de quarante-cinq hectares. Plantation de haies en lien avec la production d’antioxydants pour le secteur pharmaceutique, maintien d’un sol tout couvert pour éviter les travaux avec les machines, utilisation accrue des résidus de certaines cultures. La diversification n’est pas qu’une utopie. Des niches et de nouveaux marchés sont expérimentés. « La recherche est là pour créer des ponts et il en existe. Il y a du potentiel, avec le colza, le soja… Le grand intérêt, c’est que ce ne sont pas des choses difficiles à concrétiser. Une application sera envisageable, sans dépenser des fortunes. » Eric Haubruge prône, dans cette optique, une écoute mutuelle. « Il est important de pouvoir s’épauler et de ne pas être chacun cloisonné dans son domaine. Les rapports de force, ce n’est pas positif.

L’agriculteur wallon a parfaitement sa place dans cette rénovation du système agricole. »

Sur le terrain A Framont, l’ordinateur est entré dans la ferme

Je ne sais pas si notre ferme représente l’avenir de l’agriculture. Nous n’avons en tout cas pas peur de travailler avec un écran d’ordinateur devant nous. » Veerle Delbecque et son mari, Steven Devos, ne sont pas effrayés par la modernité et le progrès technique. Dans le petit village de Framont (Paliseul), ce couple de néerlandophones tient une exploitation – la Farme Devos – d’où sortent quotidiennement quatre mille litres de lait. Un volume conséquent.

La ferme a été achetée en 1999, et ses nouveaux acquéreurs ont rapidement opté pour un modèle avec une gestion quasi robotisée de l’établissement.

L’investissement a été mûrement réfléchi. « Nous n’avons aucune famille dans le coin, donc pas d’aide extérieure. Nous avons cependant toujours tenu à ce que nous puissions encore être avec nos enfants. Pousser loin l’organisation des traites et se former en permanence nous permettent de combiner cela avec une vie de famille », enchaîne Veerle Delbecque.

Elle réfute cependant l’appellation de production industrielle, avec le système mis en place : « L’automatisation est très importante, c’est vrai. Mais nous travaillons aussi beaucoup d’heures, nos vaches continuent à aller en prairie… Notre emploi du temps est peut-être organisé différemment, parce que nous n’avons aucune crainte de faire confiance à de nouvelles techniques. Est-ce l’approche de l’agriculture de demain ? C’est notre choix à nous. Les plus petites fermes ont toujours leur place ».

La production laitière est couplée à une unité de biométhanisation et la ferme Devos est certifiée ISO 14001, pour le respect de l’environnement. La crise du lait ? Elle s’en ressent aussi, à Framont.

« Le prix est trop bas et la situation n’est pas nécessairement facile pour nous. » A l’inverse, lorsque le prix du litre est bon, les rentrées sont plus conséquentes, même si la charge d’emprunt est élevée.

« Nous subissons les hausses et les baisses. Nous avons toutefois envie d’y croire. »