FORCES ET FAIBLESSES DE L'ARMEE BELGE,EN 1940,A LA VEILLE DE LA GUERRE

BAILLY,MICHEL

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Vendredi 2 février 1990

Forces et faiblesses

de l'armée belge, en 1940,

à la veille de la guerre

DANS quelques mois sera commémoré le cinquantième anniversaire de l'invasion de la Belgique par les troupes hitlériennes. On sait que la puissance de frappe de la Wehrmacht vainquit complètement, en quelques semaines, les armées belge et hollandaise, l'armée française et le corps expéditionnaire britannique.

Cette ruée victorieuse et foudroyante a laissé dans la plupart des mémoires l'impression que les vaincus n'avaient à opposer à l'ennemi que des moyens dérisoires et ridiculement inadéquats. En outre existe l'inclination à croire que la montée des périls fut envisagée avec une coupable insouciance. Certes, le rapide triomphe allemand prouve-t-il, par lui-même, que la défense n'était pas adaptée à l'attaque. Encore convient-il, pour ce qui est de la Belgique, de nuancer notre impréparation et de la décrire au regard de ce qui pouvait être raisonnablement conçu avant qu'intervienne la soudaine catastrophe.

Pour évoquer l'armée belge dans l'état qui fut le sien à la veille de mai 40, nous avons consulté l'historien Jean Vanwelkenhuyzen, spécialiste de l'histoire militaire belge, des aviateurs belges qui vécurent la période, les ouvrages de Henri Bernard, professeur à l'Ecole royale militaire et du lieutenant-général Michiels, chef d'état-major de l'armée belge, en 1940.

Lorsque, au début de septembre 1939, la France et la Grande-Bretagne déclarèrent la guerre au IIIe Reich, qui refusait de retirer ses troupes de Pologne, la Belgique mobilisa 600.000 hommes. Leur armement n'était pas dérisoire. L'infanterie, note le lieutenant-général Oscar Michiels, était dotée d'un bon fusil, le Mauser, modèle 1935, du fusil-mitrailleur Browning, de la mitrailleuse Maxim- et du lance-grenades DBT. Cependant, les divisions de réserve étaient dépourvues d'armement moderne et étaient faiblement ou mal encadrées, en raison de la croissance soudaine et énorme des effectifs.

Un total

de huit chars

d'assaut

Le char d'assaut était considéré comme une arme offensive. L'armée belge étant exclusivement défensive, il ne paraissait pas logique et opportun de lui en fournir abondamment. Elle ne possédait, à la veille du conflit, que huit chars Renault de 13 tonnes. Par contre, les unités belges étaient bien pourvues en canons antichars de 47 mm, une des meilleures armes de l'époque dans sa spécialité. On en comptait 60 par division d'active et de première réserve. Les véhicules cuirassés, porteurs du canon de 47, les T 13, étaient également nombreux et de haute qualité.

Notre aviation était particulièrement mal adaptée à la guerre qui se préparait, en raison du coût très considérable de ses équipements et de l'évolution rapide de ceux-ci. Le professeur H. Bernard ( Guerre totale et guerre révolutionnaire) indique qu'en 1938, les régiments d'aviation étaient dotés de Fairey, dont la vitesse ne dépassait pas 225-230 km/h. La Grande-Bretagne s'étant lancée, à l'époque, dans une modernisation accélérée de sa propre aviation, la Belgique ne put lui acheter que 24 Hurricane auxquels s'ajoutèrent 24 Fairez-Battle, des appareils d'une vitesse de 325 km/h et destinés à des opérations de bombardement et de reconnaissance. La Belgique acheta aussi à l'Italie quelques avions Fiat CR.

La défense antiaérienne était également déficiente. L'armée ne comptait que deux régiments de défense terrestre contre avion. Au reste, les troupes avaient à se défendre par leurs propres armes contre les attaques aériennes. Le lieutenant-général Michiels signale qu'une mitrailleuse lourde Browning, d'un calibre de 13 mm, avait été mise en fabrication en avril 1940. Mais elle n'eût été opérationnelle, pour la défense antiaérienne, qu'au printemps de 1941.

Plusieurs observateurs notent la lourdeur de nos troupes, l'encombrant barda du soldat, chargé comme une bête de bât (comme en 1914-18) et l'impréparation physique du troupier, incapable de supporter avantageusement une longue marche.

Et pourtant, observe le lieutenant-général Michiels, le pays avait, contrairement à une opinion fort répandue, consenti de très importantes dépenses pour l'aménagement de son armée. Dès 1937, le budget ordinaire de l'armée se montait à 1 milliard 200 millions de F. Quant au budget extraordinaire, il se chiffrait à 1 milliard 300 millions en 1939 et à 3 milliards en 1940. Les ouvrages de fortification grevaient lourdement ces budgets. Dès 1929, rappelle Henri Bernard, la remise en état des forts de Liège avait été entreprise et les travaux avaient commencé pour la construction du fort d'Eben-Emael, le plus moderne d'Europe. En 1930, la réfection des forts de Namur fut amorçée. L'année suivante furent aménagées des lignes d'abris dans le Luxembourg et dans le Limbourg. Enfin, la construction des forts de Neufchâteau, de Battice et de Pépinster fut entamée en 1933.

Dans les mois qui précédèrent la guerre, les Liégeois s'inquiétaient fort des plans belges de défense, dans l'éventualité d'une attaque allemande. Les traditionalistes, rapporte Jean Vanwelkenhuyzen dans son livre Neutralité armée, étaient partisans de se battre près de la frontière sur l'alignement passant par le plateau de Herve, les crêtes ardennaises et Virton, dans le prolongement du système défensif français. Cependant, l'état-major se convainquit rapidement qu'une attaque puissante ne pourrait être endiguée à la frontière et qu'il importerait, avant tout, de sauver l'armée de la destruction, en attendant l'arrivée des renforts alliés. Il envisageait de tenir entre Anvers et Liège, une ligne d'où l'aide des Franco-Britanniques était, initialement, la plus éloignée. Le 20 janvier 1940, expose l'historien belge, le major Raoul Defraiteur, chef des opérations à l'état-major général, remit un rapport où il concluait à la nécessité d'un repli de l'armée derrière la ligne de défense antichar KW, entre Anvers et Wavre, si la poussée ennemie se développait en force.

Pour sa part, le lieutenant-général Michiels fait référence à plusieurs hypothèses de travail. Si la principale attaque se portait au sud de Liège, nos troupes quitteraient la région après avoir effectué les destructions de retardement et rejoindraient rapidement le gros de l'armée afin d'éviter d'être coupées de celui-ci par l'avance ennemie. Si l'attaque était générale aux frontières belges et hollandaises, une ligne de résistance pourrait être établie sur le canal Albert, à Liège et sur la Meuse entre Liège et Namur. Ainsi, les plans stratégiques n'avaient-ils pas été négligés, pas plus que ne l'avaient été les initiatives en vue de moderniser nos armements. Encore, ces déploiements d'énergie ne furent-ils pas à la mesure de l'événement.

La force

de l'inertie

Lors de notre entretien, Jean Vanwelkenhuyzen a développé pour nous des considérations relativistes. L'équipement de l'armée belge doit être apprécié au regard de celui de l'armée allemande. Celle-ci était loin d'être dans un état de perfection, de l'aveu même des généraux de Hitler. Klaus Jürgen Müller, professeur d'histoire militaire à Hambourg, énumère et analyse ses lacunes dans un article, La Machine de guerre allemande, publié en janvier 1989 par la revue française L'Histoire. A l'avènement de Hitler, en 1933, l'armée allemande ne possédait que 7 divisions de terre et était dépourvue d'artillerie lourde comme de blindés. Elle souffrit, comme l'armée belge mobilisée, d'un développement trop rapide. Et, dès 1937, la pénurie de matières premières interrompit le développement d'un bombardier à quatre moteurs, indispensable aux opérations stratégiques. La pauvreté matérielle fit encore qu'en 1941, l'agression contre l'URSS n'aligna que 3.000 avions, soit moins que sur le front occidental de 1940, pourtant dix fois moins étendu que celui de l'Est. Ces brèves et éparses indications, extraites de l'étude de Jürgen Müller, enseignent combien fut circonstanciel le triomphe allemand de l'an 40. Le canal Albert fut franchi en moins de 48 heures alors que notre état-major évaluait à 7 jours le délai avant que ne se déclenche une bataille de rupture, le temps pour nos alliés d'arriver à la rescousse. Le bonheur des armes allemandes allait être court. Les Anglais en Afrique du Nord et, bientôt, les Soviétiques briseraient l'élan de la blitzkrieg par le renforcement des armes antichars, les concentrations d'artillerie, les champs de mines et les centres fermés de résistance.

La guerre-éclair fut, pour nous, déconcertante et paralysante. Nos 22 divisions mobilisées avaient donné confiance et écarté la hantise de l'attaque brusquée qui habita nos chefs militaires au début des années 30 lorsque les classes creuses entraînaient un manque d'effectifs. Il est toujours malaisé de se représenter exactement une guerre à venir. Dans les années 30, les experts prévoyaient davantage des ravages par les gaz de combat qu'une ruée de chars. Les hécatombes de 1914-18 avaient incrusté dans les esprits cette lugubre constatation: Le feu tue. Aussi paraissait-il judicieux de se mettre à l'abri dans des tranchées et des forts. L'immobilité prévalut au lieu de ce mouvement qui, monopole de l'ennemi, ferait notre malheur. Et si ce n'était l'immobilité, c'était une lenteur anachronique qui ankylosait notre répartie militaire. En mars 1940, à l'initiative du général Van Overstraeten, des manoeuvres eurent lieu sur le canal Albert. Une contre-offensive fut simulée pour endiguer une percée ennemie. Il apparut, entre autres habitudes fâcheuses, qu'une colonne motorisée ne se mettait en marche qu'après que le moteur du dernier véhicule eut été mis en mouvement.

Le public était plus préoccupé du conflit linguistique à l'armée et du confort du troupier que de son équipement. La peur des accidents, nous dit l'historien belge, fit que des soldats belges n'avaient jamais lancé une grenade avant d'aller au feu. Il s'en trouva qui furent lancées sur les Allemands sans être dégoupillées! La routine et la force de l'inertie montraient toute leur puissance. L'Ardenne n'étant pas destinée à être longuement défendue, le général Jules Pire, plus tard grand résistant, avait préconisé des opérations de guérilla et la tactique de la terre brûlée. Il n'y gagna que le surnom de Pire, l'incendiaire.

Rétablissement

économique et

démocratique

Pour écarter les leçons de la campagne de Pologne, où les chars avaient emporté la décision, la différence des situations (l'immensité du front polonais et l'absence d'obstacles naturels) fut invoquée. De même négligea-t-on les enseignements de la bataille de l'Ebre où, en novembre 1938, les chars des franquistes enfoncèrent les lignes républicaines. Avait été oubliée la prescience visionnaire de quelques pionniers, tel le colonel anglais J. F. C. Fuller qui avait présenté aux chefs alliés un plan d'attaque, pour 1919, qui coordonnait l'action de 5.000 chars, de l'aviation et de l'artillerie. D'autres précurseurs, l'Italien Guilio Douhet, l'Américain William Mitchell et Charles de Gaulle, s'ils furent parfois entendus, ne furent pas suivis par les responsables alliés.

Jean Vanwelkenhuyzen invite, dans ses propos, à ne pas perdre de vue qu'en même temps que la Belgique fournissait un gros effort d'équipement militaire, elle réussit à surmonter la crise économique, ouverte en 1929, et qu'en outre elle parvint à sauvegarder son régime démocratique, menacé par la flambée rexiste. Quant aux préparatifs inadéquats, il faut rappeler que le corps d'aviation de combat, envoyé en France, en 1939, par les Anglais, était doté, comme notre aviation, de Fairez Battle qui équipaient également les porte-avions britanniques. Ce furent encore ces appareils désuets qui, en mai 1941, portèrent des coups décisifs au supercuirassé allemand, le Bismarck.

Répugnant à la guerre, tournées naturellement vers de complexes entreprises socio-politiques dans le respect des règles parlementaires, les démocraties étaient impuissantes à repousser d'emblée la brutalité d'une agression massive. L'Allemagne hitlérienne elle-même n'avait les moyens que d'une gigantesque et brève opération de prédation. Que celle-ci ait été entreprise ne fut que le premier signe d'une déraison qui culmina dans la monstruosité des camps de la mort. Cette guerre était insensée mais la mystique fanatisante de l'idéologie nazie sécréta la folle audace qui donna au IIIe Reich la maîtrise de l'Europe, il est vrai pour un temps très court.

MICHEL BAILLY.