Fortis, le coup parfait de BNP Paribas

THOMAS,PIERRE-HENRI; CONDIJTS,JOAN; GERARD,PAUL; DELVAUX,BEATRICE; LAMQUIN,VERONIQUE

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Mardi 7 octobre 2008

la banque française a profité de la crise du bancassureur pour se l’offrir à prix bradé. Les actionnaires de Fortis paient la note.

Lundi, la Belgique s’est réveillée sur un sentiment mitigé : fallait-il se réjouir du sauvetage de Fortis ou pleurer la énième vente à l’étranger d’un joyau de la couronne ?

Entre les deux, le cœur des Belges n’a pas fini de balancer. En attendant, quels sont les acquis de la grande braderie financière du dernier week-end ?

1Fortis est française. Hôtel Sheraton ce lundi à Bruxelles, 14 heures. Baudouin Prot, administrateur directeur général de BNP Paribas, donne conférence au terme de quinze jours passés à Bruxelles en négociations serrées pour la reprise de Fortis. Une heure trente d’exposé et de questions-réponses, pas un mot de néerlandais. La presse du Nord note mais n’intervient pas. Pas de doute, Fortis est française.

2Les détails du montage. Il y eut d’abord, il y a huit jours, la recapitalisation en catastrophe du pôle bancaire par les trois Etats du Benelux, sur fond de manque de liquidités à court terme chez Fortis et de retraits en hausse parmi les déposants. Il y eut ensuite, vendredi dernier, la vente des activités néerlandaises de Fortis aux Pays-Bas pour 16,8 milliards d’euros : 12,8 milliards sont allés à Fortis Banque pour sa filiale néerlandaise (laquelle inclut ABN Amro), plus 4 milliards dus au groupe Fortis pour Fortis Insurance Netherlands.

Il y a enfin l’accord convenu ce dimanche peu avant minuit, consacrant le passage de la branche belgo-luxembourgeoise de Fortis sous tutelle française. Cette phase finale s’écrira en deux temps. D’abord, le rachat immédiat pour 4,7 milliards par l’Etat belge des 50 % qu’il ne détenait pas encore dans Fortis Banque, société de droit belge où loge l’ensemble des activités bancaires de Fortis, en ce compris les activités en Turquie, en Pologne ou encore en Allemagne, mais aussi le pôle de gestion d’actifs pesant 209 milliards d’euros. Ensuite, la cession encore à réaliser, en fin d’année probablement, de 75 % de Fortis Banque au groupe BNP Paribas, en échange d’une participation de 11,6 % pour la Belgique au capital du géant français, ce qui situe le prix de ce transfert historique à 9 milliards d’euros.

Ce grand « deal » s’accompagne de deux autres dispositifs complémentaires. Un : le rachat des activités d’assurance en Belgique (Fortis Insurance Belgium) pour un montant entre 5,5 et 5,7 milliards d’euros, à ajuster ultérieurement, payables au groupe Fortis cette fois, et en cash. Deux : l’extraction des crédits structurés jugés les plus toxiques, soit 10,4 milliards ou près d’un tiers du portefeuille de ces produits financiers composites à l’origine de douloureuses dévalorisations en cascade dans les comptes de Fortis. Ces 10,4 milliards seront logés dans une structure dédicacée, supportée à 66 % par Fortis Groupe (qui devra donc y consacrer 6,9 milliards, essentiellement si pas totalement en cash), à 24 % par l’Etat belge et à 10 % par BNP Paribas, qui répond à une demande de Leterme et consorts, lesquels ne voulaient pas porter seuls les actifs les plus toxiques de Fortis.

3Le coup de maître de BNP Paribas. C’est la conclusion de ce qui précède. Profitant d’une faiblesse de liquidités à court terme, BNP Paribas empoche à prix bradé les vaches à lait que sont les leaders de la bancassurance en Belgique et de la banque au Luxembourg, tout en en retirant les crédits les plus risqués qu’ils laissent pour l’essentiel sur les bras des actionnaires du groupe Fortis. Pour couronner le tout, le groupe de Baudouin Prot renforce sa réputation de solidité financière, plutôt deux fois qu’une : en accueillant l’Etat belge dans son capital avec rang de premier actionnaire (avec 11,6 %, l’Etat luxembourgeois prenant pour sa part 1,1 %) et comme actionnaire à 25 % de Fortis Banque. Pour BNP Paribas, cela ressemble drôlement au coup parfait. Le groupe n’aura jamais signé une acquisition de cette taille à si bas prix. Ce lundi, Baudouin Prot ne s’en cachait d’ailleurs pas, lui qui lorgnait sur Fortis depuis un moment : « Il faut reconnaître qu’il n’y avait pas beaucoup de concurrents pour cette opération, lâchera-t-il. Pour traverser la crise comme celle que nous connaissons, il faut avoir à la fois les reins solides et le cœur bien accroché. Nous avons les deux. »

4La suite pour le groupe Fortis et ses actionnaires. Le montage accouché n’étant pas simple, la CBFA avait décidé de suspendre la cotation de Fortis ce lundi, qui est donc restée calée à 5,40 euros. La cotation devrait reprendre ce mardi, mais à combien ? Les analystes ont sorti leurs calculettes et le chiffre de consensus tourne autour de 3,5 à 4 euros. Soit 66 % des 10,4 milliards du portefeuille de crédits structurés (s’il est récupéré à 100 %) et 2,5 milliards pour Fortis Insurance International, le tout (un gros 9 milliards) à diviser par le nombre d’actions (2,35 milliards d’actions). Le cash touché par le holding sera pour sa part mangé par une dette de 7,6 milliards et le financement du portefeuille de crédits (voir notre infographie). Le « grand deal » entre BNP Paribas et l’Etat belge a donc fini de vider Fortis de ses meilleurs actifs, sous le nez d’actionnaires à qui on n’a pas demandé leur reste. Mais Baudouin Prot voit les choses autrement : « Je ne dirais pas du tout que notre opération s’est faite sur le dos des actionnaires de Fortis. Au contraire, l’action des Etats a permis d’enrayer la crise de confiance qui touchait Fortis et de conserver une valeur aux actions. Sans leur intervention, cela… »

GAGNANTS

BNP Paribas

BNP Paribas

C’est le grand gagnant de l’opération « sauver Fortis ». Pour 14,5 milliards (5,5 en cash et 9 en actions), la banque française s’offre le poids lourd de la bancassurance en Belgique et au Luxembourg, en déloge les crédits les plus risqués et renforce sa réputation de solidité financière en accueillant au capital un débiteur de la qualité de l’État belge (ce qui n’a pas empêché S&P de modifier lundi de « stable » à « négative » la perspective de la note à long terme du groupe). Il y a trois mois, Baudouin Prot n’aurait rêvé pareil coup.

L’Etat belge

L’Etat belge

En vendant Fortis Banque aux Français, l’Etat adosse le leader belge, en danger de faillite faute de liquidités, à une des banques les mieux cotées d’Europe. Entre des apports en cash dont 12,8 milliards en provenance des Pays-Bas pour Fortis Bank Nederland et des remboursements de crédits pour 45 milliards (par les Pays-Bas toujours), « le problème de liquidités de Fortis Banque est réglé », dit le nouveau propriétaire. Au passage, l’Etat belge devient actionnaire nº1 (11,6 %) d’un groupe qui promet d’être généreux en dividende.

Les clients de Fortis

Les clients de Fortis

Certains craignaient pour leur épargne, et la croissance des retraits a d’ailleurs mis en alerte les autorités financières belges. Désormais, « pour les clients et les déposants de Fortis, les jours d’inquiétude se conjuguent au passé, prétend Baudouin Prot, patron de BNP Paribas, car nous sommes une des trois banques au monde à pouvoir prétendre à une note AA+ » par l’agence de notation Standard & Poor’s. La présence de l’Etat belge au capital de Fortis Banque (25 %) et de BNP Paribas (11,6 %) en rajoute à la solidité de la belle française.

GAGNANTS-PERDANTS

Les employés de Fortis

Les employés de Fortis

La crise qui a failli emporter leur employeur laissera des traces parmi les 45.000 employés restants du bancassureur, dont 25.000 en Belgique. Les douze derniers mois coûteront aussi en primes ou bonus perdus, en gel des engagements depuis février 2008 et la reprise par BNP Paribas affectera sans doute les fonctions centrales, appelées à doublonner pour partie avec celles de Paris. Mais il faut voir aussi le côté positif de la nouvelle donne : les voilà employés d’un des groupes financiers d’Europe les plus solides.

PERDANTS

Les actionnaires de Fortis

Les actionnaires de Fortis

Investir en actions, c’est toujours prendre le risque de perdre et c’est ce que les actionnaires de Fortis viennent de

vérifier. Ce sont eux en effet

qui paient la facture. En quinze jours, les États belge, luxembourgeois et néerlandais ont vidé Fortis de ses meilleurs de ses actifs pour n’y laisser des crédits risqués et un chouïa d’assurance, sans jamais demander l’avis de l’actionnaire. Fortis, valeur du bon père de famille : c’est

désormais fini, irréversiblement.

L’économie belge

L’économie belge

C’est moins directement visible et chiffrable mais la vente de Fortis à BNP Paribas prive le pays de son premier levier financier, d’un puissant centre de décision et de dividendes réguliers souvent réinvestis et, en ce sens, utiles à la consommation des ménages ou à l’investissement des entreprises. La grande braderie financière intervenue autour de Fortis laissera aussi des traces dans les fonds de pension et autres assurances-vie (individuelles comme de groupe), produits si courants en Belgique. (P.G.)

Les petits actionnaires organisent la contre-attaque

La vente de Fortis à BNP Paribas rend fous furieux de nombreux actionnaires du groupe belgo-néerlandais, qui estiment avoir été floués dans la transaction. Certains se constituent déjà en syndicat, sous le conseil de Mischael Modrikamen, avocat spécialisé dans la défense des intérêts des actionnaires minoritaires. « Mon téléphone n’arrête pas de sonner, de nombreux actionnaires, parfois très importants, parfois des familles qui étaient actionnaires de longue date des AG, m’appellent », assure le juriste.

« Au-delà de la responsabilité évidente des administrateurs, il est clair que la responsabilité de l’État néerlandais, qui a joué un très mauvais coup, est engagée, estime Modrikamen. De même que celle de l’État belge, qui a réalisé une plus-value immédiate sur le dos de l’actionnaire. Ces opérations se sont déroulées sans que le conseil de Fortis ait pu se prononcer. L’État s’est comporté en administrateur de fait. » Mischael Modrikamen examine également la possibilité d’actions en justice contre Fortis, sa direction, l’État belge et l’État néerlandais. La Commission bancaire, financière et des assurances (CBFA), le gendarme financier belge, est aussi dans le collimateur.

De son côté, une association européenne de défense des actionnaires minoritaires, Euroshareholders, réclame la tenue d’une assemblée générale des actionnaires de Fortis et menace aussi de porter l’affaire en justice. « C’est un scandale que la direction, à un moment où plus de 80 % de la valeur de Fortis s’est évaporée et que les actionnaires de Fortis ont été constamment désinformés, refuse de respecter ses obligations légales et ne veuille pas informer correctement les actionnaires », écrit l’association. Elle ajoute que, selon les analystes, l’action Fortis – dont la cotation devait reprendre ce mardi – ne vaut plus qu’environ 3,5 euros, contre 15 en octobre 2007 et 10 le 26 juin.

Une AG chez Fortis pour s’expliquer : telle était bien depuis des mois la demande du bureau de défense des actionnaires minoritaires Deminor et de l’association consumériste Test-Achats. Mais ici, on préfère se donner le temps d’évaluer l’opportunité, la faisabilité et l’efficacité d’une action en justice. « Nous regardons la possibilité d’un recours, balise Pierre Nothomb de Deminor. Mais nous devons nous assurer que les actionnaires en retirent quelque chose et que l’affaire ne soit pas à ce point complexe qu’elle en devienne interminable. »

20 milliards sous le nez

Prudence aussi chez Test-Achats. « Pour l’épargnant, la solution dégagée semble relativement positive mais, pour l’actionnaire, on s’interroge beaucoup, notamment sur la responsabilité des administrateurs », pointe Jean-Philippe Ducart.

Quoi qu’il advienne, la vente des meilleurs actifs de Fortis a fait passer sous le nez de ses actionnaires pas moins de 20 milliards d’euros. Dans l’ordre chronologique : les 4,7 milliards plus 2,5 milliards de la première recapitalisation de la banque par les États belge et luxembourgeois, suivis des 12,8 milliards versés par les Pays-Bas pour le pôle bancaire batave. Tout ce cash est resté dans Fortis Banque, qui a quitté le giron de Fortis sans autre forme de procès. Autant de raisons qui devraient en pousser certains à réclamer des comptes devant les tribunaux.

La chute tragique de la maison Lippens

Vous entrerez dans l’histoire, mais pas comme vous l’aviez imaginé. Vous aurez votre photo dans le dictionnaire, ça oui, mais avec la mention “Ils sont le 1929 de 2008, le tsunami de la finance européenne”. » Jean-Paul Servais, le président de la Commission bancaire, est d’une férocité absolue ce samedi 27 septembre. L’incroyable dureté de l’attaque en dit long sur la particularité du moment, et le retournement complet de situation. Car parmi les hommes que le président de la Commission bancaire agresse, figure celui qui jusqu’il y a quelques semaines portait le titre de parrain du capitalisme belge. Un homme tout puissant, au réseau tentaculaire. Consacré comme tel le 21 juillet 1998, en recevant le titre de Comte – le plus haut du Royaume – des mains du Roi après avoir racheté de haute lutte la Générale de banque contre… ABN Amro. Maurice Lippens était alors devenu le plus grand banquer belge, potentiellement leader européen.

Le Comte Lippens ne s’est pas relevé de cette attaque en règle : il est depuis quinze jours « out », au Zoute, reclus. Communiquant par sms. Assistant, pétrifié, à la descente aux enfers de son rêve, à l’indignité qui lui est désormais accolée. Rien n’aura été épargné à l’humiliation. Du dépeçage de l’empire, à l’arrogance des Néerlandais vengeurs et des Français dépeceurs, à l’opprobre des hommes politiques, à l’écœurement du grand public, à la menace d’un procès public pour haute trahison à l’économie belge et à ses citoyens. Jusqu’à l’appellation, Fortis, accolée désormais à un holding croupion, détenant pour toute richesse les « rebus » du Royaume déchu. Jusqu’à cette scène dantesque des deux administrateurs Bodson et Hessels, restés seuls à bord de ce Titanic belge, et qui hantaient dimanche soir les couloirs du prestigieux siège social, convoquant dans la nuit par téléphone un conseil d’administration invité à donner un accord à un gouvernement qui ne l’attendait même plus.

Il doit se la poser sans arrêt cette question : mais qu’est-ce qui a mal tourné ? Être grand, être indépendant, oser la conquête, ne pas être un manager défensif : c’était pourtant une évidence, une recette indispensable. ambitieusement appliquée pour éviter à ses sociétés mais également à l’économie belge, le désastre de la Générale de Belgique. La holding historique avait sombré en 1988 par manque d’envergure et de vista sur les enjeux économiques du monde, victime de ses certitudes et de sa componction.

Le triptyque « rentabilité-actionnariat-internationalisation », testé sur la compagnie d’assurance AG au début des années 80, devient un manifeste, imposé comme une leçon de choses aux parrains précédents et futurs du capitalisme belge. Maurice Lippens, sûr de sa martingale, l’inflige encore ces derniers mois, à Didier Bellens, patron de Belgacom, persécuté, pourchassé pour « manque d’audace ».

En 1988, quand la Générale de Belgique sombre, Maurice Lippens la sauve, mais pour mieux servir ses propres desseins. Offensif, il n’aura dès lors de cesse que de consolider ses positions, d’atteindre la taille critique. Une notion aujourd’hui résumée d’un trait par « folie des grandeurs ». À l’époque pourtant, sa méthode est reconnue, elle porte des fruits, et Lippens n’a de cesse d’ouvrir grands ses crocs pour faire une bouchée de compagnies d’assurance ou de banques, qu’elles soient ou non sur le marché, qu’elles veuillent ou non de Fortis. En jouant de la menace, ou de la créativité dans ce pays aux moyens trop petits pour soutenir ses géants. La création du groupe binational Fortis, joignant AG et Amev illustre cette inventivité à l’époque saluée au service de ce fameux tremplin vers l’Europe.

La marche en avant s’accompagne d’une certitude arrogante, de moins en moins tue : tout me réussit et qui s’oppose à moi, ne me résistera pas. Des signaux avertisseurs de ce dangereux trip d’ego ? L’emménagement dans les locaux de l’ex-Générale de Belgique, vue comme une prise de pouvoir symbolique ; ou encore, la distance mise vis-à-vis de Valère Croes, son fidèle lieutenant, son plus sur garde-fou ; ou cette rencontre avec le management de Dexia pour lui annoncer le lancement d’une OPA, en exigeant que le futur CEO Axel Miller quitte la pièce.

À l’heure où les épargnants sombrent, la chute du Comte Lippens apparaît comme dérisoire. Mais à l’aune des desseins que l’on porte pour soi-même et son pays, la chute de la maison Fortis, véritable bombe flétrissant durablement la Belgique, relève de la tragédie humaine.

Albert Frère salue « l’esprit de décision d’Yves Leterme et de Didier Reynders »

A Gerpinnes, dans l’antre du magnat carolorégien, la crise est suivie minute par minute. Si le portefeuille d’Albert Frère ne contient pas de « casseroles » bancaires, les participations du « prince du CAC 40 » – l’homme est notamment le premier actionnaire (privé) de plusieurs vedettes de l’indice boursier parisien, à l’instar de l’énergéticien GDF Suez et du pétrolier Total – subissent un revers comme quasiment l’ensemble des marchés planétaires.

Cette dépression mondiale n’empêche pas Albert Frère de se réjouir de la transaction franco-belge conclue dans la soirée de dimanche : « L’adossement de Fortis à une institution solide comme BNP Paribas est une bonne opération », nous confie-t-il, avant d’ajouter : « Je salue l’esprit de décision d’Yves Leterme et de Didier Reynders. Je salue aussi mon ami Baudouin qui est un vrai ”pro” ». Après ce clin d’œil au patron de BNP Paribas (Baudouin Prot), le baron de Gerpinnes n’en dit pas plus, retournant à cette discrétion qu’il chérit.

Albert Frère n’aura pas manqué de remarquer, au passage, les similitudes entre l’opération de cession de Fortis par le gouvernement belge au français BNP Paribas et la méthode que l’habile homme d’affaires a maintes fois appliquée. Exemple : en 1996, son groupe cède un quart du capital de Tractebel à Suez, lui offrant l’énergéticien sur un plateau (avec une belle plus-value) ; une participation troquée contre une entrée dans la Compagnie du Canal. Aujourd’hui, Albert Frère demeure le premier actionnaire privé (derrière l’Etat Français) de GDF Suez, l’ensemble né de la fusion de Gaz de France et de Suez. Même scénario deux ans plus tard, en 1998, lorsque Petrofina est absorbée par Total. Idem avec RTL où la recette s’applique à plusieurs étages. Résultat : en 2006, Albert Frère sortira de Bertelsmann (dans lequel RTL avait été intégré) plus lourd de 2,38 milliards d’euros de plus-value.

Yves Leterme et Didier Reynders tentent-ils le « coup d’Albert » ? La cession de Fortis au banquier parisien en a les contours… Un échange qui a dû faire sourire le baron puisque le gouvernement belge figurera parmi ses collègues « premiers actionnaires » du CAC 40 – l’Etat belge est au premier rang dans le capital de BNP Paribas avec 11,6 %. Restera à en sortir en beauté avec la plus grosse des plus-values. Histoire, songera Albert Frère, de ne plus venir puiser dans son portefeuille pour combler les trous du budget national.

Car si le Gerpinnois se félicite sans doute de l’imitation du duo Leterme-Reynders, le premier actionnaire privé de GDF Suez a dû éprouver quelque amertume en apprenant vendredi dernier que le gouvernement belge infligeait une taxe de 250 millions au bras belge de son groupe, l’électricien Electrabel.

Ecolo fait monter la pression

Jusqu’ici, c’était l’union sacrée. Autour de Fortis et Dexia, les cinq partis de la majorité faisaient bloc. Mieux, l’opposition démocratique – tenue informée de manière privilégiée par le Premier ministre – jouait le jeu, tempérant ses critiques… « On veut bien fonctionner à la confiance, à condition qu’en face, le gouvernement nous donne toute l’information », grinçait toutefois, ce lundi, Jean-Marc Nollet, chef de groupe Ecolo à la Chambre. Porte-voix des verts sur la crise financière, l’homme a passablement énervé les autres partis francophones, par le ton et le contenu de ses interventions, sur les plateaux télé ou au Parlement, jugés peu respectueux de l’« union sacrée ». Cela ne risque pas de s’arranger car Jean-Marc Nollet entend bien mettre la pression sur le gouvernement dans les prochains jours. « Et en particulier interpeller Didier Reynders, au Parlement. La semaine dernière, le ministre des Finances est venu nous détailler la première opération Fortis. Entre-temps, tout a été bouleversé… Mais on ne nous informe pas. » Lundi matin, réunis en bureau, les verts ont longuement évoqué la crise financière. Et planché sur l’attitude à adopter. Riposte politique, d’abord, en demandant des comptes à la majorité. Puis viendra le temps des propositions. « Nous allons

ressortir celles que nous avions formulées au niveau européen, comme la création d’un organe qui certifie les placements et d’une agence de notification. Deux propositions rejetées, au Parlement européen, par le CDH et le MR. »

Dans les autres partis, aussi, le bureau du lundi a été largement consacré à la crise… Au MR, ce fut essentiellement pour écouter un exposé de Didier Reynders.

Le CDH propose, lui, la création d’une commission parlementaire ad hoc – qui ne dispose donc pas, contrairement à la commission d’enquête réclamée par le PS, de pouvoirs d’instruction – qui puisse procéder à une série d’auditions et, ensuite, formuler des propositions concrètes. Une double mission lui serait attribuée : mieux contrôler le système financier et réformer les pratiques actuelles en matière de rémunération et parachutes dorés.

Un avant-goût de la déclaration gouvernementale du 14 octobre ? Yves Leterme devrait annoncer, mardi prochain à la Chambre, des mesures sur les parachutes dorés et des promesses de réforme du système bancaire.

« Belgique, nain bancaire », selon les Néerlandais

« Belgique, nain bancaire », selon les Néerlandais

La Belgique est redevenue un « nain bancaire » dans la nuit de dimanche à lundi, écrit lundi le journal néerlandais De Telegraaf. « Après avoir vendu leur acier et leurs groupes énergétiques dans les années 1980/90, les Belges ne jouent plus un rôle mondial que dans le secteur de la bière », souligne le journal. Après le démantèlement de Fortis vendredi, les épargnes de millions de Flamands et de Wallons sont tombées dans une escarcelle française, ajoute

le journal. Pour De Telegraaf, la nationalisation de Fortis Pays-Bas est un triomphe pour le ministre néerlandais des Finances Wouter Bos. (afp)

Quel avenir pour les agents du siège de Fortis ?

Les syndicats ont fait part, lundi après-midi, de leur espoir pour le personnel des agences Fortis. Le sort des travailleurs des services centraux du bancassureur reste, lui, incertain, ont indiqué les représentants du Setca et de la CNE, au terme d’une rencontre avec le Premier ministre Yves Leterme.

Le front commun a également fait part de son inquiétude quant à la situation au sein du pôle assurance de Fortis, Fortis Insurance Belgium. Contrairement à ce qui s’est passé pour les activités bancaires de l’entreprise, le gouvernement belge n’est pas entré dans le capital de cette division. (b)

Un Etat étranger au capital d’une banque française : un fait sans précédent

L’entrée des Etats belge et luxembourgeois au capital de BNP Paribas à la faveur du rachat de Fortis marque une première en France où les grandes banques ne comptaient pas jusqu’à présent d’Etat étranger parmi leurs actionnaires. « C’est un fait sans précédent », a commenté Henri Sterdyniak, chercheur à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). (afp)

Lesoir.be, cet impitoyable « anxiomètre »

Avant, en période de crise, on stockait du sucre. Aujourd’hui, on clique. Exutoire express, le web s’avère aussi un impitoyable « anxiomètre ». En témoignent certains pics de fréquentation du site du Soir, parfois très révélateurs. Exemples, en vrac. Au niveau du vécu, l’annonce de la retraite de Justine Henin interpelle plus que le vote de BHV à la Chambre (127.000 visiteurs contre 120.000). Les élections du 10 juin exaltent à peine plus les foules que le match historique entre Standard et Anderlecht (108.000 contre 100.000). La démission de Leterme, le 15 juillet dernier, tourmente autant le Belge que la recapitalisation de Fortis (140.000), mais moins – tiens tiens ? – que le rachat du bancassureur par les Français. Certaines données sont plus cruelles encore : là où ces pics d’audience ne durent qu’un instant, pas de répit en revanche pour le tsunami bancaire. L’affluence sur lesoir.be ne faiblit pas. Et ne semble pas près de faiblir. Contrairement aux hauts et aux bas de la crise politique, tant que la finance s’emballe, les serveurs s’emballent. De là à conclure que le Belge s’intéresse d’abord à son argent, puis au sport et ensuite seulement à son avenir politique, il n’y a qu’un pas… (Ph.L.)