France - Cinq mille responsables de laboratoires menacent de démissionner La grande crise de la recherche Axel Kahn : « Un gâchis incroyable » En Belgique, un clivage nord - sud

MESKENS,JOELLE; DU BRULLE,CHRISTIAN

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Mercredi 14 janvier 2004

France - Cinq mille responsables de laboratoires menacent de démissionner

La grande crise de la recherche

* Ras le bol des bouts de ficelle, disent les chercheurs. D'autant plus fâchés que les autorités affirment que tout va bien. Ministre sur la sellette...

JOËLLE MESKENS,

envoyée permanente

PARIS

Le récit a quelque chose d'un voyage en Absurdie. Où il est question de matériel bricolé. De système D. De temps perdu à lutter contre les lourdeurs de l'administration. Et à faire tout sauf ce qu'on avait rêvé de faire : de la recherche.

Cyrille Dhaese est un biologiste rentré de New York en mai. L'un de ces nombreux étudiants français qui filent aux Etats-Unis après leur doctorat. Embauché au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), cet entomologiste ne s'attendait pas à découvrir l'Eldorado en rentrant à Paris. Mais à ce point ! Sa désillusion est à l'image de milliers de chercheurs qui viennent de signer une pétition menaçant de démissionner collectivement. Après la grogne des enseignants et la fronde des intermittents du spectacle, le malaise des scientifiques pourrait bien être la nouvelle épine dans le pied du gouvernement Raffarin.

Le manque de moyens est absolument délirant, explique le chercheur. Depuis près d'un an, je n'ai pas fait une seule manipulation. Pas une seule ! Au Muséum d'histoire naturelle où je travaille, un étudiant vient d'obtenir la possibilité de faire en six mois vingt séquençages d'ADN (comparaison du matériel génétique de différentes espèces). Aux Etats-Unis, en moins de trois mois, c'est au moins trois cents manipulations de ce type que je pouvais faire ! Il va de soi qu'avec si peu de travaux on ne peut rien publier dans des revues scientifiques.

Et Cyrille Dhaese de décrire son quotidien. J'ai passé une semaine à bricoler pour un stagiaire un vieil ordinateur qui avait été envoyé au rebut. Pour continuer à travailler, il faut parfois y mettre de sa poche. Aujourd'hui, en tant que chercheur au CNRS, je vis encore sur des données américaines obtenues avec des financements américains ! Si, dans deux ans, rien n'a changé, je serai obligé de repartir à l'étranger.

Le malaise est latent, mais, ces dernières semaines, le non-renouvellement de postes et la précarisation des statuts ont mis le feu aux poudres. Au point que les plus grands noms de la recherche française, comme le professeur Axel Kahn (lire ci-dessous), se sont joints à la grogne. La situation est catastrophique !, s'est même plaint Claude Allègre, géologue, ancien ministre de l'Education sous Lionel Jospin et aujourd'hui professeur à l'Institut universitaire de France.

La colère est d'autant plus vive que Jacques Chirac, la semaine dernière, a paru faire de la recherche l'une de ses priorités. D'ici à 2010, l'effort national (public et privé) sera porté à 3 % du PIB, a promis le président.

Sur le papier, la France ne paraît pourtant pas si mal lotie. Avec 1,03 % du PIB alloué à la recherche publique, elle fait mieux que la plupart des pays d'Europe. Il est faux de dire que les moyens de la recherche publique diminuent, s'insurge d'ailleurs le Premier ministre Raffarin. Mais ces chiffres masquent en réalité d'importants gels de crédits. Ceux-ci seront dégagés en fonction des besoins, veut rassurer la ministre de la Recherche, Claudie Haigneré.

L'ancienne spationaute, qui se dit prête à rencontrer les chercheurs, parviendra-t-elle à apaiser leurs craintes ? Il en va sans doute de son propre avenir. L'entrée de cette figure de la société civile dans le gouvernement Raffarin, au printemps 2002, avait été présentée comme un spectaculaire signe d'ouverture. Moins de deux ans plus tard, il se dit pourtant qu'elle pourrait faire les frais d'un prochain remaniement ministériel au printemps.·

Axel Kahn : « Un gâchis incroyable »

Le professeur Axel Kahn est l'un des 5.000 signataires de la pétition. Le célèbre généticien évoque le découragement des jeunes et plaide pour des assises nationales.

En signant la pétition, vous menacez de démissionner. La recherche est-elle à ce point en crise ?

Oui, il n'y a pas qu'en France que la recherche connaît un malaise, mais celui-ci est particulièrement ressenti ici. Les difficultés touchent à la fois au budget, au recrutement des personnes et à l'équipement. La réduction parfois drastique du nombre de postes a été l'élément déclenchant. Chez moi, l'angoisse des jeunes est terrible. Le recrutement est passé de 90 personnes en 2003 à 30 en 2004 ! Cela fait plus de 30 ans que je fais de la recherche, et je n'ai jamais connu ça.

Sur papier, pourtant, la France ne paraît pas si mal. Elle figure parmi les pays d'Europe qui font le plus gros effort financier. L'argent est mal utilisé ?

Je crois qu'il y a beaucoup d'incompréhension. Gouvernement et chercheurs ne sont pas sur la même longueur d'onde. Il faudrait convoquer des assises nationales de la recherche.

Le gouvernement propose une loi. Cela vous satisfait ?

Une loi-cadre, pourquoi pas ? Mais il faudrait une continuité dans l'effort. Le temps de formation d'un chercheur est très long (10 à 15 ans). Or, aujourd'hui, quand il y a un « appel d'air », quelques années plus tard, ce n'est plus du tout le cas, et les postes sont supprimés. C'est pareil en Belgique. Les chercheurs finissent par partir à l'étranger. C'est un gâchis incroyable.

Les Etats-Unis apparaissent comme l'Eldorado...

L'industrie y est très active ! Elle finance une grande partie de la recherche appliquée, laissant le gouvernement se concentrer sur la recherche fondamentale. En France, on prend le problème à l'envers. Le gouvernement croit qu'en finançant la recherche appliquée, des fonds privés viendront soutenir la recherche fondamentale. Mais aucun actionnaire n'est prêt à assumer un tel investissement !

Même en médecine appliquée, on gronde. Jacques Chirac avait pourtant fait de la lutte contre le cancer une priorité...

Il y a bien sûr une dimension politique à ces annonces. Je ne dis pas que la manière dont les fonds sont alloués à la recherche est discutable (je ne veux pas faire de procès d'intention), mais je dis qu'elle devrait à tout le moins être discutée. Quand la France doit faire des économies, certains secteurs subissent bien plus que d'autres les coupures.

Comme si la recherche passait désormais pour un luxe ?

Exactement. Ce malaise, ce n'est pas une lutte corporatiste. Les chercheurs sont de véritables mandataires des citoyens pour l'édification de la société. Sans eux, pas d'aventure de la connaissance ou de la technologie, pas de développement économique. Et pas de progrès.·

Jo. M.

entretien

Nom. Kahn.

Prénom. Axel.

Age. 59 ans.

Fonction. Directeur de l'institut français Cochin (recherches biologiques et médicales).

Ouvrages récents. « Et l'homme dans tout ça » (2000) et « Copies conformes, le clonage en question » (1998), éd. du Nil.

En Belgique, un clivage nord - sud

CHRISTIAN DU BRULLE

En Belgique aussi, les chercheurs grognent. Même si l'objectif est également de consacrer 3 % du PIB à la recherche d'ici à 2010.

Nous remarquons d'abord une trop grande disparité de financement entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée, note le professeur Jacques Boniver (ULg), président de la commission de cancérologie du FNRS (Fonds national pour la recherche scientifique). Idéalement, ce financement devrait être de deux tiers pour la recherche appliquée et un tiers pour la fondamentale. Dans les faits, il est de trois quarts à un quart. De plus, en Communauté française, les chercheurs disposent de bien moins de moyens qu'en Région flamande. Certes, depuis 1995, le budget du FNRS (francophone) a augmenté de 30 % pour atteindre 88,5 millions d'euros en 2003. Dans le même temps, les moyens consacrés à la recherche en Flandre ont eux évolué de 119 % ! L'an dernier, on y disposait de 195 millions d'euros.

La solution ? Augmenter les budgets, bien sûr. Au FNRS, on table sur un surplus annuel de 36 millions d'euros d'ici 2010.

Mais n'oublions pas d'y ajouter, depuis plus de 15 ans, les pôles d'attraction interuniversitaires (PAI), un programme fédéral de financement de réseaux d'excellence en matière de recherche fondamentale dans le pays (doté de 22,5 millions d'euros par an) qui vient compléter les financements publics, précise Philippe Mettens, président du service fédéral de la Politique scientifique. Son seul critère est celui d'une collaboration entre universités du nord et du sud du pays dans un domaine de pointe. Et ne perdons pas de vue non plus les moyens fiscaux (réduction du précompte professionnel des jeunes chercheurs) désormais accessibles aux universités et au FNRS notamment.·