FRANCOIS MITTERRAND A DIEN BIEN PHU

CORDY,JACQUES

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Jeudi 11 février 1993

François Mitterrand à Dien Bien Phu

Tourner la page, assumer l'histoire mais construire l'avenir: tel est le sens du voyage de François Mitterrand au Vietnam. C'est la première fois qu'un président de la République française se rend à Hanoi. Il est également le premier chef d'État occidental à renouer avec le régime vietnamien, depuis la guerre. Après l'accueil poli qu'on lui a réservé, mardi dans la capitale, M. Mitterrand est allé, mercredi, en pèlerinage du souvenir à Dien Bien Phu (avant de se rendre aujourd'hui et vendredi au Cambodge, où l'étape de Siem Reap, près des temples d'Angkor, semble ne pas avoir été annulée, en dépit d'une fusillade qui y a fait deux morts et dix blessés mercredi).

Cette halte sur les lieux de la défaite de 1954 est diversement appréciée ici.

En revanche, les retrouvailles France-Vietnam symbolisées par ce voyage présidentiel sont favorablement commentées. On souligne notamment le fait que M. Mitterrand n'y a pas mâché ses mots: Démocratie et développement sont inséparables, a-t-il dit notamment, insistant sur le respect des droits de l'homme, dans un pays où les prisonniers politiques sont encore nombreux. Quoi qu'il en soit, la présence de M. Mitterrand au Vietnam peut marquer le début d'une véritable coopération économique entre les deux pays, même s'il n'y a guère d'illusion à se faire sur le rôle nouveau que la France peut jouer au Vietnam et dans cette partie du monde.

LE JAPON EST DÉJÀ LÀ...

Le Japon, Singapour, Taïwan y sont déjà solidement installés, connus pour leur dynamisme commercial et naturellement favorisés par leur proximité géographique. On attend aussi les Américains et l'impact de leur puissance économique, dans un pays où la main-d'oeuvre est abondante et bon marché. Il suffirait pour cela d'une levée de l'embargo (surtout sur le FMI) imposé par les USA, après la chute de Saigon en 1975.

M. Mitterrand a d'ailleurs lancé un appel aux dirigeants des Etats-Unis pour la fin de cet embargo dont les Vietnamiens avaient cruellement souffert après la guerre, et dont ils continuent de pâtir. La fin de l'isolement ne devrait pas coïncider, du reste, avec un retour rapide à la prospérité, car ce pays manque autant de cadres que de capitaux. Les carences sont nombreuses: rigidités politiques et administratives, rareté des enseignants, formation professionnelle embryonnaire, désoccupation voire oisiveté d'une classe d'hommes contrastant avec l'activité des femmes, régime policier, etc.

Les rares interventions économiques françaises actuellement en cours là-bas se bornent à des travaux d'infrastructures: un pont à Saigon, quatre projets de pont ailleurs, le tout offert par la France! Mais, outre plusieurs accords inter-gouvernementaux signés à la faveur de la visite présidentielle, d'importants contrats ont été conclus entre sociétés françaises et vietnamiennes, notamment la fourniture d'un système de contrôle aérien par le géant de l'électronique Thomson-CSF.

BIGEARD: «PLUS TARD!»

Je suppose qu'il sait ce qu'il fait, hein!, s'exclame le général Bigeard, ex-défenseur de Dien Bien Phu, à qui nous demandons ce qu'il pense de la visite de M. Mitterrand dans la cuvette de Dien Bien Phu. Marcel Bigeard, 77 ans aujourd'hui, commandait en mai 1954 le mythique 6e bataillon parachutiste qui fut largué sur les positions, encerclé et pilonné par les troupes du général Giap, lors de la phase cruciale de la bataille. Il y mena un courageux mais sanglant baroud d'honneur.

Nous avons laissé là les trois quarts de nos effectifs! J'y ai perdu énormément de camarades. Et ce que je ne pardonne pas, c'est que sur 11.000 hommes faits prisonniers, 8.000 sont morts en quatre mois et demi: les vainqueurs ont laissé mourir les prisonniers, c'est clair!

- M. Mitterrand y est allé, comme il l'a dit, «pour évoquer la mémoire d'un événement douloureux entre tous dans l'histoire des relations entre les deux pays»...

- Il a son point de vue. Mais moi, tant qu'il y aura là ce régime marxiste qui a laissé mourir les nôtres, je ne m'y rendrai pas. Lorsque la démocratie y sera rétablie, j'irai sûrement. Car c'est un pays que j'aime. J'ai ce qu'on appelle «le mal jaune». Je regrette ce pays. J'aime ces gens et je pense que c'est réciproque de la part des Vietnamiens. Ils ont un des revenus les plus bas au monde, mais avec un régime libéral, et travailleurs comme ils le sont, ça repartira très vite. On se remariera un jour avec eux, j'en suis persuadé!

J. Cy