Freddy Tacheny sur le départ

LAUWENS,JEAN-FRANCOIS; MUNSTER,JEAN-FRANCOIS

Page 22

Samedi 19 novembre 2011

Audiovisuel Le nº2 de RTL en profond désaccord avec Philippe Delusinne

C’est un séisme dans le monde des médias francophones. Freddy Tacheny, directeur général et numéro deux de RTL Belgium, va quitter la société. Son départ n’a pas encore été annoncé officiellement mais il ne fait plus guère de doutes.

En cause : la dégradation de ses relations personnelles avec le numéro un, Philippe Delusinne. « Les deux hommes en étaient arrivés à un point de non-retour, nous confie un observateur. Ce n’était plus possible de les réconcilier. La maison-mère luxembourgeoise a dû trancher et a gardé le nº1. Ce n’est pas un coup de tête mais le résultat d’un processus en cours depuis des mois. »

Ils n’arrivaient plus à s’entendre sur un partage de leurs compétences comme ils avaient pourtant réussi à le faire depuis 2002. C’est à cette date qu’ils ont tous les deux été nommés à la tête de RTL, en remplacement du tandem Pol Heyse - Eddy De Wilde, tombé en disgrâce auprès de l’actionnaire. Freddy Tacheny venait de l’interne. Il dirigeait la régie publicitaire IP. Philippe Delusinne était le patron de l’agence de pub Young & Rubicam.

Au début, le duo Delusinne-Tacheny fonctionnait très bien. Les deux hommes faisaient preuve d’une grande complémentarité. Le premier est un gestionnaire et un homme de réseau. Le second est un pur opérationnel, un homme de marketing, qui a la marque « RTL » dans la peau et qui a su renforcer son caractère populaire et proche des gens.

Les choses se sont gâtées avec le temps. Les deux hommes ont commencé à se marcher sur les pieds dans une société qui, certes, connaît un beau succès financier et commercial, mais qui a échoué à étendre son périmètre d’activité et donc à grappiller cet espace supplémentaire qui aurait pu permettre à ces deux hommes forts de coexister. « Philippe Delusinne a laissé beaucoup de place à Freddy Tacheny lorsqu’il était occupé par le dossier du rachat des chaînes de SBS en Flandre, explique cet autre observateur. Lorsque ce dossier s’est clôturé, Philippe Delusinne est revenu s’occuper des opérations et cela a créé des problèmes avec Freddy. »

Une reprise en main de Luxembourg ?

D’autres observateurs estiment qu’il faut voir dans le départ de Freddy Tacheny une reprise en main de la filiale belge par Luxembourg. « Avec sa vision locale, Freddy Tacheny correspondait de moins en moins à la vision globale que RTL Group défendait par la voix de Delusinne », glisse un proche du dossier.

Avenue Georgin, au siège de RTL à Bruxelles, où Tacheny était extrêmement populaire de par son caractère fédérateur, les gens sont au pire inquiets pour l’avenir, au mieux atterrés par la proportion prise par l’affrontement à couteaux tirés entre les deux hommes et en tout cas totalement surpris par la tournure des événements. Reste à savoir qui succédera à Freddy Tacheny ou si successeur il y aura car « on va sans doute changer de façon de travailler », dit-on chez RTL.

Ni Freddy Tacheny ni Philippe Delusinne n’ont souhaité faire de commentaires.

Delusinne-Tacheny, le duo gagnant devenu impossible

Le 20 mars 2002, lorsque la nouvelle direction belge de RTL accorde sa première interview, Le Soir la présente en ces termes : « Ils sont quatre autour de la table : Francis Goffin, le directeur de la radio, Michel Joiris, le directeur de la télévision, Freddy Tacheny, le directeur général, et Philippe Delusinne, l’administrateur délégué. » Quatre patrons, cela fait trois de trop. Dix ans plus tard, il n’y a plus qu’un maître à bord.

Comme avec les autres, le conflit entre Delusinne et Tacheny a fini par tourner à l’avantage du premier. En public pourtant, les deux hommes semblaient s’entendre comme larrons en foire. Il fallait les voir se chamailler chaque lundi, Philippe-le-Mauve et Freddy-le-Rouche, autour des résultats d’Anderlecht et du Standard. « Mais, en réalité, glisse un observateur, c’était la guerre froide depuis des années. »

Delusinne et Tacheny ont été nommés en même temps, en mars 2002, par Luxembourg qui, au terme d’une longue guerre interne, venait de défenestrer le duo Eddy De Wilde-Pol Heyse. Le tandem Delusinne-Tacheny portait lui en germe, depuis le premier jour, l’opposition, presque philosophique dans cette maison qualifiée parfois de « secte » par Delusinne lui-même, entre une personnalité de l’extérieur imposée par le haut et un homme du sérail, né et ayant grandi dans la « famille RTL ». Depuis le premier jour car, à l’époque, la mission confiée à Jean-Charles De Keyser avait abouti à la conclusion que le candidat de la direction était Tacheny. Pourtant, Didier Bellens, alors patron de RTL Group, imposera Delusinne, venu de Young & Rubicam après avoir été candidat officieux au poste d’administrateur général de la RTBF. « L’objectif, dit un insider, était alors de renouer avec le monde politique belge. »

Deux antithèses humaines

La répartition des tâches entre les deux patrons trouvera longtemps naturellement à s’exprimer au travers de la complémentarité de leurs personnalités antinomiques. D’un côté, il y a Delusinne, le politique, un « animal à sang froid » dit-on, le courtisan qui fait des ronds de jambe aux politiques, le joueur de golf qui fréquente la Monnaie, le roi du lobbying qui se présente régulièrement au Kirchberg avec un bulletin financier impeccable. De l’autre, il y a Tacheny, « un affectif, profondément humain », le fils de garagiste de Mettet, le fonceur à l’image des motos qu’il adore, l’homme du peuple venu de la pub et du marketing et qui, plus que tout autre, sait ce qui est populaire et fera vendre. Le désaccord profond des deux hommes sur l’arrivée de Stéphane Pauwels, finalement imposée par Tacheny, est une anecdote mais elle illustre bien cette différence. Faut-il pour autant résumer les choses à une scène de western – « L’un de nous deux est de trop dans cette ville » ? A l’extérieur comme à RTL, on entend souvent « Delusinne se montre, mais c’est Tacheny qui fait tourner la baraque ». Ce qui, à la longue, ne peut qu’énerver celui qui est le vrai numéro un et vient d’être contraint par le groupe de renoncer à ce qui était une de ses missions

prioritaires depuis son arrivée, à savoir l’entrée de RTL en Flandre. « Il y a sans doute, juge-t-on à RTL en tournant le regard vers Luxembourg, des questions de pouvoir et de territoire qui interviennent mais cela ne peut seul mener à une telle issue dans une société qui fait 45 millions de bénéfices. » RTL Belgique vient en tout cas de tourner une page de son histoire.