Frères musulmans : l’heure du coming out !

n.c.

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Mardi 3 juin 2008

Carte blanche

Michael Privot Islamologue, Frère musulman

Un récent emballement médiatique a de nouveau focalisé l’attention sur les Frères musulmans et leurs prétendues connexions avec le terrorisme, de Verviers à Gaza, suscitant bien des interrogations légitimes.

Qui sont ces « extrémistes » parmi nous ? Ou comment suis-je devenu un supposé terroriste du jour au lendemain ?

Le contexte : nés en 1928 en Egypte sous l’impulsion de Hasan al-Banna, les Frères musulmans ont joué un rôle clé dans la libération de ce pays du joug colonial britannique. Le choc causé par l’intrusion des Frères n’a jamais été digéré par de nombreuses chancelleries européennes. En effet, les Frères fédérèrent une partie importante du peuple égyptien, puis du monde musulman où ils avaient essaimé, sous la bannière d’une réappropriation de l’universel à partir d’un référent islamique, par opposition à une modernité à l’occidentale disqualifiant la pensée musulmane.

La réponse des Frères s’articulait donc autour de références religieuses, et non laïques ou simplement culturelles, rendant illusoire toute sympathie européenne pour leur résistance. Le décor était planté pour une « mécompréhension » durable.

Leur succès repose sur quelques principes forts : quête d’une vie spirituelle intense au travers d’une religion vécue comme vecteur de réforme et de dignité, lutte pour la Justice, participation active au sein de la société, pragmatisme et éducation populaire. À partir de ce noyau, tous les positionnements sont possibles, comme on le constate dans tous les pays où les Frères ont établi des associations ou des partis politiques, parfois tout à fait légitimes comme au Koweït.

L’accent sur l’adaptation au contexte local a rendu les Frères jaloux de leur indépendance. Chaque section est seule juge des défis qui lui sont propres.

Un exemple ? Les Frères irakiens participent en bonne place au gouvernement actuel alors que le reste de la mouvance s’est opposé à l’intervention américaine en Irak. Ce qui relègue la thèse du lien organique de la Confrérie internationale avec la maison mère égyptienne au rang de mythe de la propagande antifrériste. Au-delà de la frontière égyptienne, le Guide de la Confrérie n’a plus rien à dire.

Par ailleurs, tout en combattant l’emprise idéologique de l’Europe sur les sociétés musulmanes, les Frères n’en reconnaissent pas moins les vertus et le progrès civilisationnel, y maintenant une présence constante, mais discrète. Et pour cause : les pionniers du mouvement étaient presque tous des exilés politiques ayant croupi dans les geôles de leurs dictatures d’origine, pendant que l’Europe des droits de l’homme détournait pudiquement le regard au nom d’intérêts bien compris. On saisira aisément pourquoi s’afficher Frères musulmans ici ne leur avait pas semblé le meilleur calcul.

Qui sont les Frères européens ? Leur profil est très diversifié.

Une première génération d’inspiration moyen-orientale, en partie proche de la retraite, se retrouve au sein de la Fédération des Organisations Islamiques en Europe (FOIE) et de ses organisations satellites (jeunesse, femmes…).

Les membres de ce « canal historique » se regroupent en associations islamiques nationales (la Belgique compte une soixantaine de membres, la France quelques milliers).

Bien que certains Frères suivent encore de près la situation politique de leur pays d’origine, la majorité a pris le parti définitif de l’intégration en Europe.

La jeune génération des Frères européens a une autre histoire. De toutes origines ethniques, culturelles et sociales, ils sont nés ici, biberonnés aux vertus de la démocratie, des droits de l’homme, de l’Etat de droit et de la citoyenneté responsable.

Loin des stéréotypes, les Frères sont en plein questionnement identitaire, lié en partie à leur complexité foisonnante, traversée par des courants parfois antagonistes : des derniers nostalgiques du califat aux démocrates les plus convaincus, des ultraconservateurs aux réformés libéraux, des partisans de politiques communautaristes aux intégrationnistes sans concession, des révolutionnaires aux ultra-légalistes, des partisans de gauche à ceux de droite…

Et moi dans tout ça ? Converti à l’islam, droit-de-l’hommiste convaincu, mon engagement avec les Frères se fonde sur une citoyenneté engagée s’inscrivant dans la lignée de leurs principes fondateurs.

Ils possédaient seuls des structures pouvant relayer leurs réflexions sur les questions relatives à l’intégration des musulmans, sur l’adaptation de la pratique musulmane à nos sociétés sécularisées ou encore sur un renouveau de la pensée islamique destiné à l’ensemble de la communauté musulmane. Bien que marginal par rapport à la Confrérie, mon propre engagement est à l’intersection de plusieurs défis :

– Amener les Frères à rompre leur silence schizophrénique autour de leur appartenance pour enfin assumer et débattre publiquement tant de leurs idéaux que de leur héritage encore à évaluer sereinement. Des décennies d’activisme politique au cœur de la région la plus agitée du monde mènent inévitablement à certaines erreurs. Ce qui n’excuse pas tout.

– Développer une véritable approche « musulmane » d’intégration à nos sociétés pluralistes et globalisées.

– Agir en faveur de la construction d’une société européenne effectivement juste et démocratique, où les droits fondamentaux des individus sont mis en pratique sans concessions, et où les discriminations sur les motifs de l’ethnicité, de la situation sociale, des convictions philosophiques ou religieuses, de l’âge, du handicap, du genre ou de l’orientation sexuelle seront condamnées et combattues.

– Normaliser les Frères et promouvoir une approche objective de leur bilan pour en faire des partenaires positifs de nos sociétés démocratiques confrontées aux défis de la diversité et des replis identitaires.

Malheureusement, dans le contexte actuel parfois franchement islamophobe et polarisé par le conflit israélo-palestinien d’une part, et le 11 Septembre d’autre part, tenter une analyse à froid ou faire son coming out équivaut à « suicider » sa légitimité, ce que redoutent, à raison, la plupart des Frères. J’en veux pour preuve tous les opportunistes qui font carrière sur leur diabolisation en profitant de l’absence d’interlocuteurs fréristes et d’un public peu averti. Abus et mensonges les plus éhontés sont dès lors permis. Frères musulmans ? Tous obscurantistes et terroristes ! Coupables de tous les maux, du choc des civilisations au déficit démocratique en passant par la lapidation des adultères. Qu’importe, personne ne démentira !

Or, chacun admettra d’évidence que le peuple de gauche s’étend de Hu Jintao à Hugo Chavez en passant par Tony Blair et le Sous-commandant Marcos. Il ne s’agit pourtant pas de la même gauche, et leurs positionnements respectifs sont radicalement différents. Chacun admettra, en corollaire, la nécessité d’une analyse nuancée pour donner sens à cette diversité.

Pourquoi de telles précautions n’ont-elles plus lieu d’être dès lors qu’il s’agit de s’intéresser à la diversité des Frères musulmans ?

La délégitimisation systématique d’acteurs incontournables de l’intégration des musulmans en Belgique et en Europe par le recours à des amalgames essentialistes et nauséabonds entre Frères et terrorisme n’est là, hélas, que le syndrome d’une pauvreté de notre civilisation qui démontre ainsi son incapacité à éviter simplisme et caricature dès qu’il est question d’islam.

Plutôt que de débattre, même âprement, des idées, d’aucuns préfèrent s’en prendre aux hommes et aux organisations, s’érigeant ainsi en fossoyeurs de la démocratie. De Verviers à Gaza.