Gabriel Thoveron

FLAMENT,XAVIER

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Mercredi 3 février 1999

Gabriel Thoveron

*La «success story» d'Astérix et Obélix n'a rien de neuf. Pourquoi ce film prend-il l'allure d'un phénomène de société?

*C'est le résultat d'une bonne exploitation de la situation, à la manière américaine. Adapter quelque chose qui a déjà eu du succès, c'est simplement suivre la règle actuelle des médias. Il faut amortir le produit en cascade: la bande dessinée d'abord, le film et un tas de produits dérivés ensuite. Un délire d'effets spéciaux gonfle le tout avant que la pub prenne le relais. Ce tapage extraordinaire souligne, par exemple, que c'est le film le plus coûteux du cinéma français, etc. Ce véritable show entre, pour une bonne part, dans le succès du produit.

*Qu'est-ce qui sous-tend les personnages archétypaux?

*Il y a effectivement un phénomène «Astérix», celui de la bande dessinée. Les Gaulois sont bien installés dans l'imaginaire national. De la chanson d'Henri Salvador «Nos ancêtres les Gaulois» à ce que l'on nous serine à l'école, nous sommes marqués idéologiquement, même si le phénomène n'est pas tellement ancien. Il est apparu au XVIII e siècle à la Révolution française avec, d'un côté, la noblesse qui descend des Francs conquérants et, de l'autre, le peuple issu des Gaulois soumis. A partir de la Révolution puis avec l'historien Jules Michelet, tout un culte de la Gaule et des Gaulois s'est développé avec la mise en avant de Vercingétorix. Le fait que François Mitterrand avait envisagé de se faire enterrer à Bibracte, là où les Gaulois se réunirent pour résister à César, montre bien le prolongement du mythe.

*Quels sont les ennemis qui donnent envie de paraître irréductibles?

*Sous la Troisième République, c'était la Prusse, après la capitulation de l'armée française à Sedan, en 1870. Actuellement, cela pourrait être les Américains, résumés dans l'analogie: «Ils sont fous, ces Romains; ils sont fous, ces Américains.» C'est, éventuellement, la mondialisation contre laquelle il faut lutter pour garder son identité et rester ce que nous sommes. C'est un chauvinisme assumé: quitte à être écrasés, on est quand même contents d'être des râleurs qui emmerdent les Américains.

*N'y a-t-il pas un paradoxe qui naît de l'utilisation de méthodes américaines pour vendre de l'identité française?

*Cela veut tout simplement dire: «Nous aussi, on est capables de faire cela.» C'est d'ailleurs ce qui se passe pratiquement partout en Europe au niveau des médias, et particulièrement en France. C'est la domination de la culture et des médias américains qui fait apparaître l'idée qu'en utilisant, par-ci par-là, de tels procédés, on peut réussir à faire des productions qui marchent. On développe une grosse machine qui a coûté un prix exorbitant. Le générique de ce film est, à ce propos, extrêmement riche.

*Au risque de paraître grotesque? Aux dires de Goscinny, ses personnages ne pouvaient être valablement incarnés par des acteurs de chair et d'os...

*Dans la bande-annonce, on voit cette extraordinaire scène très «bande dessinée» de la charge des Gaulois sur les Romains et de la projection de ceux-ci à travers le décor. C'est tel quel dans la BD et rendu possible, bien sûr, par les effets spéciaux. Mais ce qui marche surtout, c'est que cet humour se construit à plusieurs niveaux. D'un côté, l'humour très simple fait rire tout le monde, de l'autre, un humour plus fin fait allusion à un fait précis pour les gens qui ont une certaine culture historique. Pour ce qui est du grotesque, je pense que Depardieu a tellement l'air d'y croire qu'il peut faire un numéro extraordinaire et rendre la caricature crédible.

*Le phénomène populaire a déjà pris de l'ampleur alors que le film ne sort qu'aujourd'hui...

*C'est toujours la même chose: c'est un film qui est lancé. Avant même que qui que ce soit l'ait vu, on a déjà une idée de ce que c'est, on a déjà envie de le voir. Le budget publicitaire prend, dans le cinéma actuel, une part de plus en plus grande dans l'investissement global. C'est une exploitation systématisée du mythe. Il y a, par exemple, le député Santini qui sort, avec un historien, un livre sur les Gaulois. Au-delà du film, il y a toute une résurgence historique qui va se manifester.

*Dans quelle mesure la machine suscite-t-elle l'événement ou se fond-elle dans l'air du temps?

*C'est une continuité. Le succès de la bande dessinée était lui-même lié à ce type de phénomène. Si le film était sorti il y a cinq ans, il aurait eu le même retentissement. Peut-être que l'approche des élections européennes va donner une connotation supplémentaire. Cependant, la domination de l'Europe par les Américains n'est pas un fait nouveau et ne s'achèvera pas demain.

*Nous, les Belges, irréductibles devant l'envahisseur français?

*Les Atrébates - des gens de chez nous - furent les derniers à capituler devant César. Mais on a beau être les plus braves, on ne résistera pas longtemps!

Propos recueillis par

XAVIER FLAMENT

Spécialiste de la sociologie de la communication,

professeur émérite de l'Université libre de Bruxelles