Galand : « Les laïques doivent se renforcer »

MARTIN,PASCAL

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Mardi 5 juin 2012

Le président du CAL a pris les commandes de la Fédération humaniste européenne (FHE). Il veut en faire un vrai instrument de défense de la laïcité à l’échelle du continent.

entretien

Pierre Galand est devenu le 25 mai dernier à Utrecht le président de la Fédération humaniste européenne (FHE), qui regroupe 54 associations laïques en Europe et défend la séparation des Eglises et des Etats. Il compte faire de cette structure un instrument de reconquête de la laïcité sur le champ public.

D’abord une précision : la présidence de la FHE signifie-t-elle que vous abandonnez les commandes du Centre d’action laïque (CAL) ?

Je reste le président du CAL. C’est ma fonction la plus importante pour l’instant sur la scène belge, au plan tant politique que citoyen. J’exercerai donc les deux fonctions concomitamment.

Pourquoi cet intérêt pour la FHE ?

L’Europe se construit en matière de droit des gens. Au Conseil de l’Europe comme dans les différentes institutions européennes, une série de décrets et de décisions sont prises qui concernent le quotidien des citoyens. Nombre d’entre elles ont une connotation éthique et une influence directe sur le vivre-ensemble des citoyens. J’ai été frappé par le retard énorme pris par les laïques dans la prise de conscience de cette réalité et dans la nécessité de faire entendre leur voix aux décideurs. Pour plaider en faveur de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, en faveur de valeurs communes (égalité, citoyenneté, justice…) et de la liberté de conscience. Il fallait passer ce pas européen pour échanger ces préoccupations avec d’autres laïques, humanistes, athées, tenants de la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

La FHE est loin d’avoir la puissance organisationnelle et financière de l’Eglise catholique, pour ne citer qu’elle. Comment pouvez-vous espérer en faire un instrument efficace de la laïcité ?

Il existe aujourd’hui 54 associations en coordination au sein de la FHE. Nous devons élargir ce champ vers l’Espagne, le Portugal, l’Italie. La France n’était même pas présente dans la FHE. Récemment, la Ligue de l’enseignement et ses 2,5 millions de membres l’ont rejointe. L’objectif est de créer une capacité de dialogue entre tous ceux qui ont un savoir-faire dans la défense de nos valeurs. Par exemple en matière d’éducation, pour faire en sorte qu’un enseignement de qualité soit accessible à tous. C’est un débat que nous pourrions avoir au Conseil de l’Europe. Mais aussi dans les institutions européennes via la réhabilitation de la notion de services publics.

Au contraire des Eglises, la laïcité a eu beaucoup de mal à se faire entendre auprès des institutions européennes. Où en est-on aujourd’hui ?

Je n’ai pas d’objection à avoir des rapports avec les Eglises, mais la FHE doit d’abord exister en tant que telle. 45 % de la population européenne dit ne pas appartenir à un culte ou à une religion. Ces laïques doivent savoir que nous défendons des valeurs éthiques et que nous sommes soucieux de nous inscrire dans de grands débats. Je ne citerai qu’un exemple : l’objectif de la Commission en matière de recherche (20-20). Les Eglises tentent de mettre les recherches en matière de cellules souches embryonnaires hors du champ de financement de l’UE. C’est un enjeu fondamental qui pose la question de la liberté de la recherche par rapport à l’argent. Ce n’est pas aux financiers à décider en la matière.

En 2011, le président de la Commission européenne José Manuel Barroso avait invité plusieurs obédiences maçonniques aux côtés des laïques. Cette « cohabitation » est-elle faite pour vous plaire ?

J’ai beaucoup de respect pour la franc-maçonnerie. Mais la laïcité est un mouvement de société et de citoyenneté qui doit être entendu en tant que tel. C’est ce que j’ai voulu faire entendre au président Barroso, sans qu’il y ait chez moi une quelconque acrimonie contre la franc-maçonnerie.

Quelles vont être les premières actions concrètes de la FHE ?

Un : inventorier davantage les savoir-faire dans des pays où il existe des fragilités : par exemple en Roumanie où il a été décidé d’enseigner à titre égal les théories darwiniennes et créationnistes. Deux : donner de la voix dans le débat principiel sur la recherche. Trois : faire valoir notre position dans la question centrale sur « ce qu’est la vie », à commencer par la manière de considérer une cellule-souche embryonnaire. Cette question rejoint également celle de l’avortement : les pays européens les plus conservateurs sont mis sous pression par les Eglises pour tenter de raboter un tel acquis au sein du Conseil de l’Europe.

Vous dites « les Eglises » ou « les sectes ». Mais y en a-t-il une en particulier par sa détermination à imposer Dieu dans l’espace public ?

Dans les Eglises, on s’aperçoit que ce sont les plus conservateurs qui ont pris les commandes. A la manière de Mgr Léonard chez nous, ils mènent des combats pour que la foi impose la loi. Ils ont tendance à imposer ce schéma dans toutes les institutions, jusqu’aux Nations unies. L’Eglise catholique y mène ainsi des combats contre le genre depuis qu’elle s’est aperçue qu’il peut englober une femme et une femme, un homme et un homme. Dans le débat sur les cellules-souches, sur l’IVG, etc., une attitude semblable est observée qui va à l’encontre de ce que doit être l’Etat de droit dans nos sociétés. Face à cela, la laïcité doit se renforcer.

Avec pour résultat d’arriver à mettre Monseigneur Léonard sur la touche ?

Avec la possibilité en tout cas de lui faire comprendre que son discours n’est plus celui de tous les chrétiens. Quand des catholiques viennent me demander s’ils peuvent tenir une assemblée dans une maison de la laïcité parce qu’ils ne veulent plus se réunir à l’église après le scandale des prêtres pédophiles, j’y vois des signaux que nous devons interpréter aussi.

Le défi européen de Pierre Galand

Pierre Galand (71 ans) s’est fait connaître dans le monde associatif et la coopération au développement belge. Il a été également sénateur coopté du Parti socialiste. Le 25 mai dernier, à Utrecht, il a pris les commandes de la Fédération humaniste européenne (FHE) qui regroupe plus de cinquante associations laïques en Europe, défend la séparation des Eglises et des Etats. Elle est un partenaire officiel de l’Union européenne au titre de l’article 17 du Traité sur le fonctionnement de l’UE. Reste à en faire une arme efficace. Un vrai défi.