Génocide rwandais : la France accusée

BRAECKMAN,COLETTE

Page 1

Mercredi 6 août 2008

L’affirmation est grave. La commission Mucyo, une « commission nationale indépendante » chargée de rassembler des éléments démontrant l’implication de l’Etat français dans le génocide rwandais, se dit, au terme de 18 mois d’investigation, « surprise de l’étendue et de la gravité des faits ».

La France est, ni plus ni moins, accusée de participation à la préparation et l’exécution du génocide des Tutsis.

p.8 analyse, commentaire

Les Français accusés de participation

Rwanda Des poursuites sont évoquées par une commission rwandaise

Selon la Commission Mucyo, les Français ont activement pris part à la préparation et l’exécution du génocide des Tutsis.

Les sept membres de la « Commission nationale indépendante » chargée de rassembler des éléments démontrant l’implication de l’Etat français dans la préparation et l’exécution du génocide se disent eux-mêmes surpris de « l’étendue et de la gravité » des faits qu’ils ont ramenés au jour, au terme de 18 mois d’auditions, d’enquêtes sur le terrain et de déplacements en Belgique, en France, en Tanzanie.

Les membres de la Commission Mucyo du nom de l’ancien ministre de la justice rwandais qui a dirigé les travaux n’ont pas ménagé leur peine : ils ont décrypté toutes les publications disponibles, livres, articles, reportages et aussi les rapports publiés par la commission d’enquête du Sénat belge et, en France, par la Mission d’information parlementaire dirigée par Paul Quilès. Mais surtout, la commission s’est entretenue avec 698 personnes ! Au Rwanda même, la Commission a recueilli des témoignages de première main, démontrant comment les militaires français, ont mis au point la « défense civile », prenant en mains l’entraînement militaire et la formation politique des miliciens.

La Commission dévoile aussi la face cachée de l’opération Turquoise, présentée comme une opération humanitaire et lancée en juin 1994 : l’objectif premier des militaires engagés était moins de sécuriser les Tutsis survivants que de barrer la route au FPR et, une fois confirmée la défaite des forces gouvernementales, de convoyer civils et miliciens vers le Kivu voisin, afin d’y reconstituer des forces hostiles au nouveau régime. Ce qui finira par déstabiliser toute la région…

Sans aucun doute, les membres de la Commission, nommés par arrêté présidentiel, avaient pour mission d’instruire à charge et de défendre une thèse bien précise : celle de l’implication française aussi bien dans la préparation du génocide que dans sa mise en œuvre. La Commission évacue donc l’appui diplomatique donné par les Français et les Belges aux négociations d’Arusha (qui prévoyaient le partage du pouvoir), elle assure n’avoir découvert aucune preuve d’une action occulte ou officielle des Etats-Unis (qui sont plutôt accusés d’abstention) et elle expédie en deux mots l’attentat contre l’avion présidentiel qui, le 6 avril 1994, fut l’élément déclencheur des massacres et dont les auteurs n’ont jamais été ni officiellement recherchés, ni, a fortiori, identifiés.

Cela étant, les membres de la Commission ont rassemblé d’innombrables pièces du puzzle et en ont retracé le dessin, lui donnant une sanglante lisibilité.

Il apparaît en effet que c’est dès l’attaque du FPR, en 1990, que les conseillers militaires français encadrent l’armée rwandaise. Ils ne se contentent pas de former la gendarmerie au maintien de l’ordre, de collecter des renseignements ou d’informatiser le fichier central (qui permettra plus tard de confectionner les listes sur lesquelles figureront les Tutsis), mais mettent en place une structure de défense civile contre les « envahisseurs » venus d’Ouganda, décrits comme des étrangers qui s’appuient sur des « complices » qu’il s’agit d’identifier et de neutraliser.

Le rapport démonte implacablement la mécanique fatale du génocide, où l’essentiel des massacres de Tutsis n’a pas été commis par des militaires, mais par des civils galvanisés par une idéologie de la haine savamment inculquée par des miliciens formés et entraînés. Des témoignages accablants et inédits illustrent l’implication de militaires français dans la formation des milices hutus Interhahamwés, répartis dans différents centres d’entraînement : Gabiro, Mukamira, le camp Gako et le camp Bigogwe (où se trouvaient aussi des militaires belges, qui semblent avoir été tenus à l’écart…) Ces jeunes gens « physiquement en forme » parmi lesquels des paysans ou des petits fonctionnaires, se voient dispenser une formation variée : des instructeurs français leur apportent de la nourriture, ils renforcent leur haine à l’égard des Tutsis, leur apprennent le maniement des fusils mais surtout, relève l’un des témoins, ils enseignent « comment tuer un grand nombre de gens en peu de temps sans utiliser d’armes, avec une cordelette, un couteau, une baïonnette ». Cette « initiation à la haine et à l’assassinat » s’intensifiera jusqu’en 94, et la Commission démontre que l’aboutissement probable de cette formation, à savoir l’exécution de crimes de masse, ne pouvait pas être ignoré par les plus hauts responsables français,

civils et militaires. A propos de l’opération Turquoise, le rapport assure que dans la « zone humanitaire sûre » contrôlée par les Français, des civils tutsis ont été systématiquement jetés dans des sacs et largués au-dessus de la forêt de Nyungwe !

En conclusion, la Commission demande au gouvernement rwandais de se réserver le droit de porter plainte contre l’Etat français pour sa responsabilité dans la préparation et l’exécution du génocide et elle publie les noms d’une trentaine de responsables militaires et politiques directement mis en cause, au premier rang desquels on trouve feu le président Mitterrand et le Premier ministre Alain Juppé.

la justice ne se satisfera d’aucune limitation

Commentaire

Les sept membres de la « Commission Mucyo », appliquant le mandat qui leur avait été donné, ont travaillé totalement à charge, dans le but de démontrer l’implication de la France dans le génocide, avant, pendant et après.

Leur réquisitoire écarte d’éventuelles circonstances atténuantes, et il épargne d’autres puissances extérieures, comme la Belgique ou les Etats-Unis.

Cependant, même unilatéral, le constat est accablant : de multiples témoignages montrent comment un grand pays démocratique s’est trouvé impliqué dans le dernier génocide du XXe siècle, pratiquement à l’insu de son opinion publique et de ses instances de contrôle.

Un petit pays d’Afrique, résistant aux pressions et aux menaces, est donc allé jusqu’au bout de sa logique, portant l’affaire sur la place publique, au nom d’une justice universelle, qui devrait pouvoir s’exercer aussi depuis le Sud vers le Nord. La démarche rwandaise est courageuse par rapport aux victimes, qui ont droit à la vérité et aux réparations, mais elle représente aussi une contre- attaque : en effet, neuf des dirigeants rwandais actuels sont visés par des mandats d’arrêt internationaux délivrés par le juge français Bruguière et par son collègue espagnol Merelles. Voyant dans ces inculpations une démarche purement politique, Kigali a rompu ses relations diplomatiques avec Paris.

Il n’empêche que l’exigence de justice ne peut souffrir de limitations : le Rwanda a raison d’exiger que la lumière soit faite à propos du génocide et de ses complices, mais il doit aussi accepter que des actes de guerre, des massacres, des violations massives des droits de l’homme commises par ses propres troupes fassent l’objet d’investigations internationales.

Le rapport Mucyo ouvre d’ailleurs la voie à des enquêtes ultérieures, soulignant les appuis dont ont bénéficié les extrémistes hutus réfugiés au Congo, avec à la clé deux guerres meurtrières pour… la population congolaise, et des violences qui se poursuivent toujours.

Après 1994, les métastases du génocide, de la haine ethnique et de la violence ont essaimé dans toute la région des Grands Lacs et si, dans le cas des victimes tutsies du Rwanda, seule la vérité peut aider à guérir les plaies, le même exercice de justice doit être réclamé pour les Hutus de Kibeho, de Byumba et d’ailleurs, et surtout pour les Congolais du Kivu auxquels, jusqu’à aujourd’hui, il est interdit d’évoquer ou de rouvrir les charniers qui jalonnent leur frontière avec le Rwanda…

repères

LES PRINCIPAUX GRIEFS

Avant le génocide. La France a contribué aux préparatifs du génocide en soutenant le « Hutu Power » ; en créant l’autodéfense civile ; en formant les miliciens Interhahamwés ; en contribuant au fichage des Tutsis et des opposants.

Pendant le génocide. La France a contribué à la désignation du colonel Bagosora et du gouvernement intérimaire. Elle a livré des armes et des munitions, entre autres via Goma, et laissé des militaires sur place, aux côtés des forces gouvernementales. Le but réel de l’Opération Turquoise était de contrer le FPR. Dans la « zone humanitaire sûre », les Français n’ont empêché ni les massacres, ni les viols, ni les pillages et ont incité les Hutus à fuir massivement le pays.

Après le génocide. Les Français ont continué à appuyer les extrémistes hutus présents au Congo, ont soutenu le négationnisme et tenté de bloquer l’aide à Kigali.

Et maintenant ? La Commission cite les noms de treize responsables politiques et de vingt militaires et recommande des poursuites judiciaires, invoquant à son tour la compétence universelle.