GEORGE SOROS ANNONCE UNE BAISSE BRUTALE DES TAUX ALLEMANDS UNE PYTHIE POUR LES MARCHES FINANCIERS

LANCKMANS,JEAN-FRANCOIS

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Jeudi 10 juin 1993

George Soros annonce une baisse brutale des taux allemands

Une pythie

pour les marchés financiers

Le milliardaire américain George Soros prédit une chute du mark. Et le mark chuta...

Les financiers du monde entier ont trouvé leur maître à penser. Ou plus exactement leur maître à suivre. Il s'appelle George Soros. Ce milliardaire américain d'origine hongroise s'était fait remarquer à l'automne dernier, lorsqu'il avait reconnu avoir empoché un milliard de dollars en spéculant sur une baisse de la livre lors de la tourmente qui avait secoué le Système monétaire européen (SME). Après plus de vingt ans d'une fructueuse carrière de spéculateur et de philantrope (Éco-Soir du 21 mai), son formidable sens des affaires obtenait alors une consécration internationale. On «découvrait» alors que Quantum, le fonds d'investissement qu'il gère aux États-Unis affichait une croissance de environ 30 % par an depuis 1978... Son feeling est célébré par tous les médias à un point tel que lorsque quelques semaines plus tard, fin avril, il décide de prendre une participation dans une mine d'or américaine, Newmont Mining, le cours du métal jaune se met à flamber. Si le gourou pense que l'or doit monter, l'or va monter. Et naturellement, avec une telle unanimité, le métal jaune se redresse.

Début juin, l'étoile de Soros n'a pas pâli. Et quand il annonce qu'il prend une participation de 280 millions de livres dans un des grands groupes immobiliers britanniques, le secteur immobilier se réveille lui aussi. Avec à la clé une (brève) euphorie des valeurs boursières.

En quelques mois, cet homme acquiert ainsi une influence énorme. Terriblement dangereuse, dénoncent certains. Hier, par exemple, en prédisant dans une lettre ouverte au quotidien britannique «Times» que le mark allait baisser contre toutes les monnaies, même la livre, George Soros a provoqué de solides secousses sur les marchés des changes.

En pronostiquant que la Bundesbank, la banque centrale allemande, allait bientôt «capituler» devant la gravité de la récession en Allemagne et abaisser brutalement ses taux d'intérêt, ce qui provoquera selon lui une chute du deutschemark face à toutes les monnaies, il a été à l'origine de ventes massives de la devise allemande et d'une nette progression du dollar.

Dans sa longue lettre ouverte au «Times», M. Soros a joint à son pronostic une profession de foi dans l'union européenne et le traité de Maastricht. En réponse au chroniqueur économique du quotidien conservateur, Anatole Kaletsky, qui lui avait suggéré de spéculer contre le franc français pour faire imploser le SME et rendre l'union monétaire impossible, M. Soros a répété qu'il était favorable à la monnaie unique. Comme tous les systèmes de taux de changes sont faillibles, mieux vaut n'en avoir aucun mais avoir une monnaie commune, écrit-il. Les marchés ont commencé à anticiper l'inévitable et la Bundesbank finira par capituler. (...) Plus elle attend, plus la réduction des taux devra être forte.

M. Soros prédit une forte baisse des taux allemands après le départ en retraite en septembre du président Schlesinger. Une baisse qui ne serait guère surprenante et qui est d'ailleurs ardemment souhaitée par de nombreux banquiers. Un dirigeant d'une importante institution financière de Belgique, qui assistait à Stockholm à une conférence internationale et dont l'identité n'a pas été dévoilée par l'Agence France Presse, a ainsi déclaré hier que la Bundesbank menait un combat d'arrière-garde contre une menace inflationniste imaginaire, en ignorant la réalité de la récession en Europe.

J.-F. L.