GRAND PRIX DE L'UNION DE LA CRITIQUE CINEMATOGRAPHIQUE. UNE NOUVELLE CARRIERE POUR "AN ANGEL AT MY TABLE"

DE DECKER,JACQUES

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Lundi 6 janvier 1992

Grand prix de l'Union de la critique cinématographique

Une nouvelle carrière

pour «An Angel at my Table»

Le grand prix annuel de l'Union de la critique cinématographique a été attribué, samedi, à Bruxelles, au film de la Néo-Zélandaise Jane Campion, «An Angel at my Table», qui devrait dès lors ressortir prochainement sur nos écrans. Dès le premier tour de scrutin, le film de Campion remportait dix-sept voix, contre huit pour «Miller's Crossing», quatre pour «Barton Fink» et pour «Delicatessen», et deux pour «Le Silence des agneaux». Et «Toto le héros» de Jaco Van Dormael? Rien du tout, bien sûr, puisque, aussi étrange que cela puisse paraître, ce film belge qui remporte un appréciable succès tant en Belgique qu'à l'étranger n'avait même pas été retenu pour la sélection finale!

Nul ne s'attendait, en fait, à ce que Jane Campion, qui s'était surtout distinguée par des courts et moyens métrages éminemment subjectifs, et un long métrage où la fantasmatique était reine, s'attelle à la narration de la biographie d'une personnalité réelle (l'écrivain néo-zélandais qui lui sert de modèle, Janet Frame, vit toujours) et à laquelle l'attache la plus entière des admirations.

Et cependant, elle a sacrifié aux règles du genre, en puisant dans les textes autobiographiques de l'auteur, en cherchant à reconstituer scrupuleusement les années cinquante et soixante où se déroulèrent les faits décisifs de sa vie, en ajustant un casting des plus précis qui, en trois actrices successives et d'une ressemblance troublante, nous donne une image des plus plausibles du modèle.

Le paradoxe, c'est que ce film «sage» en apparence, si on le compare aux précédentes réalisations de cette jeune femme des Antipodes qui est l'une des meilleures cinéastes d'aujourd'hui, cadre tout à fait avec son univers. C'est qu'elle a trouvé dans les textes de Frame l'horreur des conditionnements familiaux qui hantent ses propres films, et la même quête opiniâtre et salvatrice d'une parole personnelle et irréductible qui la poursuit elle aussi. En abandonnant une part de ses recherches formelles, mais en intensifiant peut-être du même coup la charge émotionnelle de son propos, Jane Campion a su parfaire une entreprise à la fois très singulière et très généreuse.

C'est cet équilibre entre l'ambition esthétique et la préoccupation éthique que l'UCC a voulu saluer. Car «An Angel at my Table» n'est pas seulement l'extraordianire récit d'une vocation littéraire qui surmonte tous les obstacles, mais aussi un poignant plaidoyer pour le droit à la différence.

J. D. D.