GRILLES

GILLEMON,DANIELE

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Mercredi 3 octobre 1990

GRILLES

SUR

LE GRIL

Le cinéma est jusqu'à un certain point le meilleur faire-valoir de l'art. Surtout lorsque le sujet traité possède en soi un coefficient élevé de télégénie. C'est le cas de Félicien Rops, personnage tourmenté et tourmenteur. Fort de l'existence d'une série de gravures romantico-édifiantes mais très belles où l'artiste namurois se pose en contempteur de la corruption, Zéno a intitulé le film qu'on pouvait voir lundi soir «Les Muses sataniques».

Et de relever dans l'oeuvre du célèbre graveur ce fumet épicé de diablerie dont l'artiste se servait pour bâtir autour de la lâcheté, de l'hypocrisie et de la bêtise bourgeoise, de superbes et féroces cérémoniaux. La personnalité de Rops, pourtant, on s'en avisa, était des plus contradictoires. La caméra en fait foi, plongeant au coeur de la peinture qui par ses thèmes se situe aux antipodes de l'oeuvre gravé. Visions paisibles, un rien pépères, d'un chasseur d'images de bord de Meuse, ses toiles apparaissent plus séduisantes et éloquentes qu'elles ne le sont en réalité. On touche ici aux limites de la divulgation de l'oeuvre par le cinéma qui tend à sublimer l'image artistique en lui substituant sa propre esthétique...

On apprécie par ailleurs que Zéno ait préfèré à l'habituel commentaire instructif le verbe de Rops lui-même, puisant dans son abondante littérature épistolaire. Celle-ci, écrite non sans coquetterie, comporte de vraies pages d'anthologie parfois un peu naïves mais toujours émaillées d'esprit. De même le cinéaste n'a pas laissé dans l'ombre la production érotique de Rops longtemps vouée à l'enfer des bibliothèques. C'est là pourtant que se manifestent au mieux la férocité, la modernité de son trait et de son propos.

DANIÈLE GILLEMON