Guantánamo, à la folie

LABAKI,MAROUN; AFP

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Jeudi 22 juin 2006

Droits de l'homme Un document secret alarmant

Les troubles mentaux font des ravages dans la zone de non-droit américaine, selon un rapport du Pentagone obtenu par « Le Soir ».

L'équipe médicale de Guantánamo fournit un excellent niveau de soins aux détenus qui sont sous le contrôle du ministère de la Défense. Ce niveau de soins répond à notre engagement de voir les détenus traités de manière humaine et conforme aux principes des Conventions de Genève et au droit de la guerre. » Le rapport confidentiel reçu par Anne-Marie Lizin, en sa qualité de rapporteuse sur Guantánamo pour l'Assemblée parlementaire de l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), est élogieux. Normal : il est signé par un haut responsable du Pentagone.

Le document, demandé suite à sa visite sur place par la présidente du Sénat, concerne exclusivement les soins médicaux prodigués à Guantánamo. On peut y lire notamment : « C'est la politique du ministère de la Défense d'offrir aux détenus qui sont sous son contrôle le même niveau de soins que celui dont bénéficient les militaires américains. Ce niveau est supérieur à ce qui aurait été disponible dans les pays d'origine de la plupart des détenus »...

Guantánamo, zone de non-droit mais modèle de santé ? Les quelque 460 « combattants ennemis » qui y sont détenus ont reçu 174 paires de lunettes l'année dernière, et ont bénéficié de traitements pour 91 caries entre novembre 2005 et avril 2006 ! A l'hôpital du Camp 4, pas moins de 7 médecins, 17 infirmières et 83 soldats veillent sur leur santé.

Y compris leur santé mentale. « Pour traiter une grande variété de problèmes de santé mentale, poursuit le document du Pentagone, la pharmacie de Guantánamo a délivré des antidépresseurs, des antipsychotiques, des anxiolytiques et des stabilisateurs d'humeur ».

La liste des douze médicaments les plus « communément prescrits » dans la prison contient un antidépresseur sédatif (Amitriptyline), un somnifère (Ambien), un anxiolytique (Cionzaepam) et quatre produits destinés à combattre l'ulcère ! A côté des antidouleurs et des anti-inflammatoires classiques...

Il est vrai que, selon les chiffres avancés par le Pentagone dans le même texte, les problèmes psychiques rencontrés par les prisonniers, dans l'univers cruel de Guantánamo, sont alarmants. Environ 35 % des détenus souffrent de troubles de la personnalité. Quelque 18 % des détenus souffrent de troubles de l'humeur. Près de 17 % souffrent de psychose clinique. Et 12 % ont des crises d'angoisse.

Extrait du texte : « Près de 17 % souffrent de psychose clinique, contre environ 1,1 % de la population adulte des Etats-Unis (principalement des cas de schizophrénie). Ce pourcentage est particulièrement élevé ; il est trois fois plus élevé que celui de la population pénitentiaire des Etats-Unis. »

Le rapport du Pentagone a été adressé à Anne-Marie Lizin fin avril. Depuis, trois détenus, deux Saoudiens et un Yéménite, se sont donné la mort en se pendant dans leur cellule.

L'amiral Harris, qui commande Guantánamo, a commenté ces suicides par ces mots : « Les prisonniers sont malins, ils sont créatifs, ils sont convaincus. Ils n'ont pas de respect pour la vie, ni la nôtre ni la leur. Je crois que ce n'était pas un acte de désespoir, mais un acte de guerre asymétrique dirigé contre nous. »

Les détenus de Guantánamo doivent, de surcroît, supporter le cynisme.

George Bush : « J'aimerais fermer la prison »

George Bush a assuré mercredi à Vienne qu'il voulait fermer le camp de Guantánamo, mais pas tout de suite car, a-t-il précisé, il faut d'abord trouver un cadre juridique pour renvoyer chez eux la plupart des détenus s'y trouvant.

« J'aimerais fermer Guantánamo, j'aimerais en finir », a dit le président américain lors d'une conférence de presse donnée avec le chancelier autrichien, Wolfgang Schüssel, dont le pays assure la présidence tournante de l'Union européenne (UE), et le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, à l'issue d'un sommet USA/UE.

George Bush a affirmé qu'il avait « expliqué aux dirigeants européens son intention de renvoyer les détenus du camp chez eux », mais que certains d'entre eux « devaient être traduits devant les tribunaux américains ». Selon lui, ceux-là sont « des tueurs de sang-froid, (...) qui tueront s'ils sont remis en liberté ».

La base navale américaine de Guantánamo est une enclave américaine de 117 km2 (dont seulement 49 km2 de terre ferme) située dans l'extrême sud-est de Cuba. Un centre de détention y a été ouvert en janvier 2002.

Environ 760 prisonniers sont passés par Guantánamo. Sur les quelque 460 qui s'y trouvent actuellement, seuls dix ont été formellement inculpés, et aucun d'entre eux n'a encore été jugé.

Iran et Corée du Nord

Par ailleurs, George Bush a affirmé l'unité des Etats-Unis et de l'UE dans leurs efforts pour empêcher l'Iran de se doter de l'arme nucléaire. « Il ne fait aucun doute que nous partageons le même objectif », a déclaré le président américain, qui a de nouveau réclamé que la République islamique suspende l'enrichissement d'uranium. Il a redit que les Etats-Unis étaient prêts à prendre part directement à des discussions multilatérales avec l'Iran.

Des Nord-Coréens, « nous attendons » qu'« ils respectent leurs accords », a, par ailleurs, averti George Bush, faisant allusion à l'engagement de Pyongyang à ne pas procéder à des tirs d'essai de missiles. (afp)