Guantánamo ne sera pas fermé en 2010

LALLEMAND,ALAIN

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Samedi 23 janvier 2010

Drois de l’homme L’idée de Reprieve UK : « Si chaque pays d’Europe prenait deux détenus en plus... »

ENTRETIEN

Non, la prison de Guantánamo n’a pas été fermée « dans l’année », comme l’avait promis le président américain Barack Obama : ce 22 janvier 2010, 196 détenus demeurent confinés dans la base cubaine. L’organisation de défense des droits des prisonniers Reprieve, dont les avocats ont défendu et défendent encore des dizaines de détenus de Guantánamo, se dit « extrêmement déçue ».

Conseiller juridique de Reprieve, Cori Crider, vous vous intéressez à la réinsertion des détenus de Guantánamo à l’étranger. Cette non-fermeture est-elle une déception grave ?

Nous sommes profondément déçus. Bien sûr que c’est grave. Ce qui s’est passé, c’est une série d’échecs politiques survenus après l’annonce de la fermeture. Les Ouïgours, qui devaient être rapatriés aux Etats-Unis, sont un exemple-clé : je pense que si cela s’était produit, le paysage serait totalement différent aujourd’hui, l’Amérique aurait vu qui étaient vraiment ces détenus et aurait pu les réintégrer. Mais cela ne s’est pas produit : la droite américaine a lancé une campagne massive de peur, et le Congrès – non seulement la droite mais aussi le centre – a bêlé comme un groupe d’agneaux, interdit tout financement de la réinsertion, interdit tout voyage sur le sol américain sauf pour procès, etc. (…) Le plan de fermeture s’est écroulé de manière dramatique, et l’Europe, de son côté, a perdu de sa volonté.

Vous réfutez le fait qu’une erreur américaine doit être solutionnée par l’Amérique…

C’est un problème commun, même si la première chose que je dis est que je suis désolé et me sens responsable pour mon propre pays. Les Etats-Unis n’auraient pas pu mettre sur pied un système global de détentions secrètes sans la coopération d’alliés européens, notamment avec les prisons secrètes en Europe de l’Est. Et dans les premières années, l’Europe a envoyé à Guantánamo des interrogateurs. Oui, Guantánamo est la faute première des Etats-Unis, mais la responsabilité est plus complexe que cela. Et si l’Europe se serre les coudes pour refuser les détenus de Guantánamo, alors elle avance elle aussi un argument « de droite » et place très bas les droits humains.

Quelles sont les perspectives ?

Si l’Europe n’aide pas à vider Guantánamo, le centre ne fermera pas, demeurant le symbole d’injustice qu’on sait et rendant l’Union européenne moins sûre.

Guantánamo ne fermera pas en 2010 et, sans volonté européenne, pourrait même ne pas fermer avant le prochain cycle électoral américain. Le moment n’est pas propice, mais si nous ne faisons pas d’effort significatif cette année, il y aura plus de timidité encore dans les deux autres années qui suivent et qui clôturent le premier mandat Obama. Deux détenus en plus dans chaque pays d’Europe réglerait totalement le problème des détenus qui ne peuvent rentrer dans leur pays.