Happy Bird day to l'U

DELSTANCHE,FRANCOISE

Page 1;23

Lundi 9 janvier 1989

Happy Bird day to l'U.C.C.:

Eastwood s'envole avec le prix

Les membres de l'Union de la critique de cinéma (U.C.C.) ont désigné, samedi dans un restaurant bruxellois, le meilleur film de l'année et lui ont décerné leur traditionnel grand prix. A l'issue de longues heures de discussions passionnées et de six tours de scrutin, c'est Bird, le film que Clint Eastwood a consacré au saxophoniste Charlie Parker, qui l'a emporté par 21 voix contre 16 à Longue vie à la Signora d'Ermanno Olmi.

Depuis 35 ans qu'il existe, le choix du grand prix de l'U.C.C. se déroule selon un rituel bien établi. La partie se joue en quatre actes: la sélection, les plaidoiries, les éliminations et le dénouement.

Les trois coups sont frappés à la mi-décembre. Au cours d'une première réunion, les critiques font le tri parmi les 250 ou 300 films présentés à la presse au cours de l'année et en choisissent cinq pour la finale.

Tous les autres actes ont lieu quelques semaines plus tard, le premier samedi de janvier, entre l'apéritif et le dessert.

Le deuxième acte consiste en cinq plaidoiries. Chaque film, en effet, est défendu par un avocat. Ainsi Géry De Maet (La Dernière Heure) a souligné l'intelligence et la pertinence psychologique de House of games (Engrenages) le premier film de David Mamet. Johan Tits (Het Belang van Limburg) a exposé le mélange original d'humour et d'émotion utilisé par John Boorman pour raconter sa guerre 40-45 dans Hope and Glory. Michel Paquot (La Cité) a mis en exergue la théâtralité et la virtuosité du jeu des regards mis en scène par Ermanno Olmi dans Longue vie à la Signora. Il revenait à Jean-Pierre Wauters (Film en Televisie) de défendre le favori Le Festin de Babette, ce qu'il fit en rappelant les qualités morales et poétiques de son réalisateur Gabriel Axel. Enfin, votre serviteur (une formule qui convenait sans doute mieux pour Babette) a insisté à la fois sur la construction de Bird, plus proche d'une improvisation de Charlie Parker que de la traditionnelle structure linéaire de la biographie, ainsi que sur l'étonnante lumière mise au point par Clint Eastwood: le noir et couleur. A l'issue du premier tour de scrutin indicatif, Babette caracolait nettement en tête, suivi par un trio dans un mouchoir composé de Bird, House of games et Hope and Glory, loin derrière cela sentait le roussi pour La Signora.

Le troisième acte, celui des éliminations, pouvait commencer avec une intervention de Sélim Sasson (R.T.B.F.) pour le moins géniale puisqu'il s'agissait précisément de définir le «génie». «On ne peut le reconnaître, car il fait quelque chose qu'on n'a jamais vu, il ouvre de nouvelles portes, de nouveaux espaces.» A qui pensait-il? A Greenaway, à Camille Claudel, et à la rigueur à Olmi. Mais ce troisième acte fut avant tout marqué par un coup de théâtre, l'élimination de Babette, dès le deuxième tour.

Dès lors le dernier acte qui oppose habituellement les deux derniers rescapés, fut avancé et vit s'affronter Longue vie à la Signora, Hope and Glory et Bird. Pendant plus de deux heures, les critiques s'empoignèrent autour de ces trois films. Chacun a sa technique évidemment. Celle de Marcel Croës (R.T.B.F.) est de dénigrer les films qu'il ne soutient pas en traitant Olmi de curé et Eastwood de tricheur. Mais ce qui caractérisera sans doute la 35e édition, fut les perpétuelles références à des oeuvres qui n'étaient pas en compétition. Certains attaquaient Bird en le comparant au très beau Round Midnight de Bertrand Tavernier, alors que d'autres défendaient La Signora en s'enthousiasmant pour La Légende du Saint-Buveur, le nouveau film d'Olmi. Finalement, Hope and Glory tombait au terme de 120 minutes enflammées.

A l'heure de l'épilogue, il ne restait aux défenseurs de Bird, Louis Danvers (Le Vif), Philippe Reynaert (Studio) et Henri Sonet (R.T.B.F.) entre autres, qu'à répondre aux contre-vérités émises sur le film de Clint Eastwood, pour que Bird s'envole vers la victoire.

Ce nouveau prix de l'U.C.C. devrait ainsi permettre de lever le malentendu qui pèse sur ce long métrage. En effet, Clint Eastwood souffre d'une image stéréotypée. Pour beaucoup, il est juste un acteur de films d'action, juste une sorte de Delon américain, macho et mégalo, alors qu'il mène parallèlement une passionnante carrière de réalisateur. Bird est loin d'être un cas isolé dans sa filmographie, Pale rider et Honkytonk man pour ne citer que deux de ses treize films, témoignent à la fois du talent et de la complexité du personnage Eastwood.

Néanmoins, il est certain que Bird est son chef-d'oeuvre, parce qu'il est à la fois d'une sincérité bouleversante et d'une esthétique en parfaite harmonie avec le sujet. On peut espérer que l'U.C.C. encouragera d'une part les fans d'Eastwood à découvir une autre facette de Clint, et d'autre part ses détracteurs à laisser leurs préjugés au vestiaire pour découvrir l'artiste qui se cache derrière Dirty Harry.

FERNAND DENIS.